" Pouvez-vous nous préciser quel est l'emplacement exact du musée national d'Irak ? " McGuire Gibson ôte ses lunettes et se frotte le visage dans les mains. L'e-mail qu'il vient de recevoir le laisse sans voix. Seul dans son bureau lambrissé, il n'a pas la force d'articuler le " Oh my God ! " qui lui résonne dans le cerveau depuis qu'il a ouvert le fatidique courriel. Le professeur d'archéologie mésopotamienne de l'université de Chicago tente de se reprendre en relisant plusieurs fois la missive électronique à la recherche d'un détail qui lui aurait échappé. Il a beau parcourir l'écran en tous sens, rien pour corriger l'atroce impression de s'être fait gruger comme jamais dans son existence. Une sueur froide lui parcourt l'échine. Du regard, il cherche l'une des reproductions fétiches qui ornent le mur de son cabinet : une tablette cunéiforme d'Ourouk. Depuis qu'il enseigne à Chicago, il ne se passe pas un jour sans qu'il s'arrête de longues minutes sur ce poster en quadrichromie qui représente une trace unique plongeant aux origines de l'écriture. Ces pierres gravées datant d'environ 3 500 ans avant Jésus-Christ confirment que cette cité mésopotamienne du sud de l'Irak, que l'on n'appelle plus aujourd'hui " Ourouk " mais " Warka ", est bien l'endroit où a surgi l'expression écrite comme le suggèrent certains récits légendaires sumériens. " Quel gâchis ! ", finit-il par murmurer pour lui-même.
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" Pouvez-vous nous préciser quel est l'emplacement exact du musée national d'Irak ? " McGuire Gibson ôte ses lunettes et se frotte le visage dans les mains. L'e-mail qu'il vient de recevoir le laisse sans voix. Seul dans son bureau lambrissé, il n'a pas la force d'articuler le " Oh my God ! " qui lui résonne dans le cerveau depuis qu'il a ouvert le fatidique courriel. Le professeur d'archéologie mésopotamienne de l'université de Chicago tente de se reprendre en relisant plusieurs fois la missive électronique à la recherche d'un détail qui lui aurait échappé. Il a beau parcourir l'écran en tous sens, rien pour corriger l'atroce impression de s'être fait gruger comme jamais dans son existence. Une sueur froide lui parcourt l'échine. Du regard, il cherche l'une des reproductions fétiches qui ornent le mur de son cabinet : une tablette cunéiforme d'Ourouk. Depuis qu'il enseigne à Chicago, il ne se passe pas un jour sans qu'il s'arrête de longues minutes sur ce poster en quadrichromie qui représente une trace unique plongeant aux origines de l'écriture. Ces pierres gravées datant d'environ 3 500 ans avant Jésus-Christ confirment que cette cité mésopotamienne du sud de l'Irak, que l'on n'appelle plus aujourd'hui " Ourouk " mais " Warka ", est bien l'endroit où a surgi l'expression écrite comme le suggèrent certains récits légendaires sumériens. " Quel gâchis ! ", finit-il par murmurer pour lui-même. Mentalement, Gibson retrace le cours des événements qui l'ont mené à la situation actuelle. Tout a commencé en janvier 2003. Mis au courant de la future invasion de l'armée états-unienne en Irak, celui qui est considéré comme une référence absolue sur les civilisations du Tigre et de l'Euphrate a sollicité un rendez-vous auprès du Pentagone et du " DoS ", le département d'Etat chargé des relations internationales que dirige Colin Powell. But de la manoeuvre ? Rappeler aux fonctionnaires et aux stratèges militaires en train de plancher sur l'opération imminente que l'Irak n'était pas qu'un simple désert mais bien un pan de la mémoire de l'humanité en soi, soit " le " pays dans lequel sont apparus les états à l'origine même du monde occidental. Et qu'en conséquence, il était plus que crucial de préserver le patrimoine de ce " berceau de l'humanité " en cas de chaos. Du moins si les Etats-Unis entendaient être à la hauteur des enjeux de civilisation et de démocratie qu'ils revendiquaient. Pour la bonne cause, Gibson n'avait pas hésité à taper sur le clou biblique, évoquant Ninive, d'où serait originaire Jonas, et même Our, la ville qui aurait vu naître le patriarche Abraham. Il l'avait fait à dessein, sûr que de pareilles références tinteraient doucement à l'oreille des pontes des froids rouages de l'administration Bush. Son plaidoyer vibrant accompli, le message avait l'air d'être passé. Pour preuve, ses interlocuteurs du Pentagone et du State Department s'étaient engagés à mobiliser des troupes d'élites à la préservation de ce patrimoine unique. Afin de mettre toutes les cartes dans les mains de l'armée, Gibson leur avait remis un dossier complet avec des informations primordiales - localisation, contenu, valeur scientifique... - sur ces objectifs culturels de premier ordre. C'était donc sans surprise, mais avec pas mal de soulagement, qu'il avait découvert deux mois plus tard des images de CNN montrant une division de blindés sécurisant le site de Babylone. Interviewé par un reporter de la chaîne, un jeune officier expliquait avec beaucoup de calme l'importance de sa mission de préservation. Pas de doute, les militaires l'avaient comprise. L'éminent professeur avait éteint le téléviseur, satisfait d'avoir oeuvré de son mieux à la préservation de la mémoire du monde. Quelques jours plus tard, le mardi 8 avril, les troupes américaines pénétraient dans Bagdad, atteignant même le très stratégique ministère de l'Information. Un " exploit " aussitôt célébré par la finance internationale : à Wall Street l'indice DJIA gagnait 2,33 %, tandis que Londres et Francfort progressaient respectivement de 3,18 et 4,58 %. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. Se souvenant de ses nombreux voyages dans la capitale irakienne, Gibson s'était rappelé, non sans une certaine émotion, que le saint des saints culturels, le musée national d'Irak, était en réalité à deux pas du ministère de l'Information ciblé en priorité par l'armée. Passant mentalement en revue la moindre des pièces inestimables des civilisations sumérienne, babylonienne, akkadienne, assyrienne et chaldéenne que l'institution abritait, il se laisse aller à adresser un e-mail à son contact du Pentagone. Objet ? Remettre à l'esprit de l'intéressé le caractère unique du musée bagdadien désormais à portée de roues des troupes au sol. Habituellement très rationnel, Gibson avait envoyé ce message sous le coup de l'émotion et presque de la superstition. C'est sans doute pour cela que la réponse l'avait frappé de plein fouet : " Pouvez-vous nous préciser quel est l'emplacement exact du musée national d'Irak ?" Un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage n'aurait pas eu plus d'effet. Si les sbires du Pentagone avaient pris au sérieux la requête et les instructions de l'expert, ils n'auraient pu ignorer la localisation du bâtiment. Ils auraient dû savoir que le musée national d'Irak était une priorité absolue, dont les coordonnées gps auraient dû être gravées sur le casque du moindre GI. Les yeux rivés presque 24 heures sur 24 sur le téléviseur de sa maison de la banlieue de Chicago, Gibson assiste impuissant à la suite des événements. Après une journée de calme relatif, dû au couvre-feu que la population imagine être instauré, ses pires craintes se matérialisent. Le jeudi 10 avril, CNN transmet des images qui font état de scènes de pillage dans le périmètre du musée national. Le moral de Gibson est au plus bas alors que ses compatriotes n'ont d'yeux que pour un symbole qui restera un temps fort de la propagande américaine : le renversement dans le centre de la capitale de la plus grande statue de Saddam Hussein. Pour en apprendre davantage, le scientifique contacte des reporters indépendants et des connaissances sur place. Hélas, confusion oblige, les avis ne concordent que sur un point : l'état dramatique de la situation. Il est question de vol mais également de destruction. Le 12 avril, après deux jours de pillage intensif, l'armée américaine établit une garde devant le musée. La nouvelle ne soulage même pas Gibson, qui sait pertinemment que cette mesure est désormais dérisoire : le désastre a déjà eu lieu. L'homme est effondré. Et le coup de fil qu'il parvient à passer quelques jours plus tard à son ami Donny George, le directeur général des recherches et des études du musée de Bagdad, n'arrange pas les choses. Le conservateur lui livre un bilan détaillé de la situation. Il ressemble à un cauchemar. Outre la disparition et la destruction de pièces inestimables, comme le vase de Warka, l'une des oeuvres d'art les plus anciennes au monde ou encore l'une des trois harpes d'Ur, le plus vieil instrument à cordes répertorié jusqu'ici par les archéologues, George confirme les pires angoisses de Gibson. En vrac, il décrit l'attitude des soldats américains qui sont restés bras croisés, ne protégeant en réalité qu'un seul site : celui du ministère du Pétrole. En larmes, il énumère les pièces qui ont été vandalisées " comme par pur désir de destruction " et celles, à l'instar de cette statue akkadienne de plus de 300 kg représentant un jeune pâtre, dont le poids n'a pas empêché qu'elles soient dérobées. Ce dernier élément intrigue Gibson, qui encourage George à en dire plus. Pour le directeur du musée, de nombreux éléments sont troublants, ils ne correspondent pas à l'image d'un pillage sauvage mené par une foule aux abois comme cela a été le cas en 1991 lors de la première guerre du Golfe. Il songe tout particulièrement à deux éléments. D'abord, le fait que le célèbre code d'Hamourabi n'ait pas été emporté. Pour cause, il s'agit d'une copie, l'original se trouvant au Louvre. Manifestement, les voleurs étaient au courant. Autre indice interpellant, la section administrative du musée a été saccagée, rendant vaine toute possibilité d'établir un inventaire. Donny George est catégorique : le pillage a été perpétré par " des gens très bien organisés ". On le sait aujourd'hui, les réseaux de sortie des oeuvres d'art dérobées étaient bien huilés, entre autres par l'entremise de l'un des beaux-frères de Saddam Hussein, réputé pour être l'un des grands patrons du trafic d'antiquités. De nombreuses oeuvres se sont retrouvées dans les salons de riches collectionneurs et même sur eBay, preuve irréfutable de la grande dispersion de la mémoire collective que redoutait tant McGuire Gibson. Que s'est-il passé en réalité ? Tout porte à croire que le lettré de Chicago n'ait pas été le seul à s'adresser au Pentagone. A son insu, l'American Council for Cultural Policy (ACCP) aurait lui aussi entamé des négociations avec les militaires. Cette association, aujourd'hui disparue de la circulation, et regroupant des marchands d'art, des collectionneurs privés et des avocats, a probablement convaincu l'administration Bush que la dispersion du matériel culturel irakien à travers le marché était " l'un des meilleurs moyens de le protéger ", selon le credo d'Ashton Hawkins, l'avocat qui en assurait la présidence. Difficile d'imaginer que l'argument n'ait pas fait mouche auprès des " neocons ", nourris aux théories de Milton Friedman et toujours prompts à imposer des projets économiques profitant à quelques privilégiés. Le mécanisme est connu, il a fait florès, de Ronald Reagan à Augusto Pinochet. Et nombreux sont ceux qui pensent qu'il n'y a pas d'alternatives. Quitte à ce que le monde perde chaque jour un peu plus la mémoire.