Peter Langman écrit sur le sujet depuis bientôt 20 ans. Il cherche à savoir ce qui pousse ces jeunes hommes à basculer et ce qui les motive en épluchant des dizaines de milliers de documents. Interview.
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Peter Langman écrit sur le sujet depuis bientôt 20 ans. Il cherche à savoir ce qui pousse ces jeunes hommes à basculer et ce qui les motive en épluchant des dizaines de milliers de documents. Interview.Qu'est-ce qui les pousse à agir? C'est la question à laquelle tout le monde cherche une réponse. De préférence une réponse simple. Mais mon expérience m'a appris que celle-ci n'existe pas. On parle de dépression, de jeux vidéo, de terreur psychique, mais il ne s'agit là souvent que de quelques pièces du puzzle. Parfois, c'est aussi juste de l'envie. Prenons par exemple quelqu'un qui est timide, angoissé, mal dans sa peau. Une personne qui n'a pas beaucoup d'amis se focalise sur le comportement des autres. Les autres lui semblent plus heureux et entourés. Ils vivent la vie à laquelle elle aspire. Dans ces cas-là, l'agresseur massacre ceux qu'il envie le plus. D'autres encore ont été traumatisés ou ont fait l'objet d'intenses moqueries. C'était donc des victimes avant de se transformer en bourreaux ? Beaucoup de ces jeunes ont été humiliés par les femmes. Ils se sentent diminués dans leur virilité. Je ne sais pas à quoi ressemble l'image de l'homme en Europe, mais je suppose qu'on peut la comparer à l'américaine. Là-bas on doit être fort physiquement, avoir du succès, être sportif et admiré des femmes. Les auteurs d'actes de ce type sont souvent petits et faibles. Ils sont aussi très mauvais en sport et même, pour certains, souffrent d'un handicap physique et n'ont dans la plupart des cas jamais eu de petite copine. Ils explosent parce qu'ils ne correspondent pas à un idéal sociétal? Exactement. Aux États-Unis, on constate souvent que les auteurs ont dans leur entourage familial des militaires ou des policiers. Des métiers très virils. Ils rêvent de pouvoir à leur tour exercer ce genre de profession. En cas d'échec, cela a des conséquences désastreuses pour leur estime de soi. Et donc pour se sentir mieux, ils saisissent une arme ? Oui. Beaucoup de ceux qui sont passés à l'acte ont laissé des notes dans lesquelles ils racontent leur fantasme. Subitement, ils ont le pouvoir. Subitement, ils ont le respect. Tout ce qu'on leur refusait auparavant. Le tueur solitaire veut se hisser au-dessus de tous ceux qui se sont moqués de lui. La violence légitime son pouvoir. En semant la mort, l'auteur goûte à quelque chose qui lui était jusqu'à lors interdit: être le premier. Ces auteurs ne connaissent pas l'empathie et tuent des victimes innocentes. Est-ce que ceux qui tuent pour leur propre compte sont liés à ceux qui tuent au nom de l'État islamique ? D'un point de vue psychologique, il n'y a que peu de différences entre les deux. On a l'impression que le terroriste qui agit au nom de l'EI a une vision plus étriquée du monde et que c'est ça qui le pousse à l'acte. Sauf que, dans les faits, il ne s'agit souvent que d'une idéologie clé en main et simpliste. Un patchwork idéologique où ces jeunes peuvent piquer quelques phrases toutes faites. De quoi donner un nouveau manteau à leur folie à moindres frais et trouver leur place parmi ces prédécesseurs dans le radicalisme. Le looser n'est plus une petite chose perdue. Il laisse un héritage. Pour cela se filmer en se revendiquant du mouvement et le poster sur le NET suffisent. C'est la seule condition exigée par l'EI puisque cela permet à l'organisation d'annoncer au monde entier : cet homme agit en notre nom. Même les auteurs qui n'appartiennent pas à un groupe terroriste cherchent un socle idéologique, des accointances. Eux aussi placent leur acte dans une tradition. Tout a commencé avec la fusillade de Columbine en 1999 (deux jeunes ont tué un professeur et 12 élèves dans leur lycée) et leurs auteurs qui ont laissé de nombreux écrits censés motiver d'autres à passer à l'action. Justement, que dire du phénomène d'imitation ? Le fait de se reconnaître dans le récit d'un autre peut en effet jouer un rôle. C'est ce que les psychologues appellent l'effet Werther du nom du roman de Johann Wolfgang Goethe "Les souffrances du jeune Werther" (1774). Ce livre a également hérité du titre peu enviable du best-seller le plus dangereux de l'histoire de la littérature. Beaucoup de lecteurs ont en effet imité l'acte désespéré du personnage qui se tire une balle dans la tête. Le mécanisme est à chaque fois identique: plus le suicide est décrit de façon détaillée, plus il y aura d'épigones. C'est pour cela que les médias sont souvent très discrets. Sauf qu'en cas de meurtre multiple, il est beaucoup plus difficile de taire le sujet. L'attention ne se dirige, dès lors, pas sur le suicide de l'auteur, mais sur le carnage autour des victimes. Le problème est pourtant que l'effet Werther joue tout de même dans ces cas-là, car la violence est contagieuse. Le bureau des statistiques de l'Arizona State University, qui d'habitude se penche plutôt des maladies comme Ebola, a étudié la recrudescence de la violence. Il est arrivé à la conclusion que les auteurs de ces actes violents se propagent comme un virus. Un meurtre de masse entraîne souvent dans son sillage un deuxième acte du même genre. On constate que dans les 13 jours qui suivent un acte de violence extrême le risque que ce genre d'évènement se reproduise augmente de 30%. Et l'onde de choc peut même être plus importante encore. Le nombre croissant d'attentats ne rend que plus probable le fait qu'un attentat en provoque d'autres. Si l'on additionne la violence à la violence, c'est comme si on la multipliait par deux. Peut-on deviner qu'il y a danger ? Ce n'est pas si difficile. La plupart des auteurs annoncent leur plan. Ils en parlent avec leurs amis, postent leur délire sur internet ou encore l'écrivent dans leurs travaux scolaires. Parfois, ils l'annoncent même à toute la classe. Sauf que la plupart du temps personne ne prend ce genre d'élucubrations au sérieux. Il est pourtant primordial que les professeurs et les élèves signalent ce genre de discours. Même les experts en terrorisme se penchent sur la question. Des études montrent que 60 % des loups solitaires ont déjà parlé de leur plan, souvent sur internet. Ils ont aussi tourné le dos à la société ou se montrent vindicatifs. Tout cela peut aider à les repérer. À quoi doit-on faire attention ? Les auteurs cherchent la gloire. Ils l'obtiennent des médias, si la couverture médiatique est trop précise. C'est pourquoi on ne devrait pas publier les photos des auteurs et encore moins à la une. Ils se sentent flattés, ils deviennent des héros susceptibles d'en inspirer d'autres. Internet pourrait bien entraîner une explosion de l'effet Werther. Le Roman de Goethe a été interdit en plusieurs endroits. Un article de fond pourrait neutraliser cet effet en expliquant le contexte. Mais ce n'est pas le cas de tous ces clichés balancés sans légende sur Facebook ou Twitter. Si toutes ces images sanglantes ne sont plus diffusées dans les médias classiques, mais de smartphones en smartphones, il sera encore plus difficile d'endiguer le virus de la violence. Il n'est pas impossible que l'on se trouve à l'aube d'une guerre de l'image. Nous devons en priorité traiter de façon plus intelligente les messages que ces auteurs souhaitent nous tatouer de force dans la tête. Et cela vaut aussi bien pour l'élève mal dans sa peau que pour le terroriste qui revendique un acte de foi.