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La méthode s'est exportée dans une dizaine de pays, et jusqu'en Belgique, où des enseignants volontaires la pratiquent depuis plusieurs années. En France, le ministre de l'Education, Jean-Michel Blanquer, lorgne aussi Singapour. Il vient de confier à deux mathématiciens, dont Cédric Villani, médaillé Fields (le " Nobel " de mathématiques) et par ailleurs député LREM, le mandat de redonner goût et sens à la discipline. En quoi consiste la " marque " Singapour ? En fait, rien de neuf. La méthode s'avère une synthèse de pratiques didactiques et pédagogiques occidentales, s'inspirant en particulier de Maria Montessori (Italie), de Jerome Bruner (Etats-Unis) et de George Polya (Hongrie). Conçu en 1982 par des spécialistes à leur retour de mission occidentale, le dispositif a ensuite été testé dans les écoles, puis corrigé et perfectionné durant quinze ans, jusqu'à hisser, en 1995, Singapour au sommet des palmarès de référence, tels que Timss (testant les élèves au terme des cycles primaire et secondaires) et Pisa (évaluant les jeunes à l'âge de 15 ans). La méthode " de Singapour " se fonde sur de grands principes éducatifs. Le premier consiste à ne pas brûler les étapes. La progression se veut lente. L'idée : traiter moins de concepts chaque année, mais les approfondir jusqu'à qu'ils soient maîtrisés parfaitement. L'addition, par exemple, est abordée pendant plus de trois semaines au tout début du primaire sur les nombres de 0 à 10, en présentant ses deux significations (additionner, c'est ajouter et aussi assembler), mais l'addition posée est à peine abordée. Le second énonce que la résolution de problèmes - sur laquelle butent tant d'élèves belges - doit se trouver au coeur de l'enseignement. Enfin, l'apprentissage est très répétitif et très explicite : l'enseignant verbalise tout, l'élève doit raisonner à voix haute et échanger ses idées avec les autres. En pratique, pour chaque concept, on va du concret à l'abstrait en trois étapes successives, dites " concrète, imagée, abstraite ". La " concrète " consiste à visualiser et à manipuler des objets, comme des dés, des jetons ou des cubes emboîtables. Suit l'" imagée " : les objets sont remplacés par des images qui les représentent, sous forme de ronds, de carrés ou de barres. Vient alors l'" abstraite ", où on ne travaille plus qu'avec les seuls chiffres et symboles. Exemple simple provenant du manuel de 1re primaire : trois canards sont dans une mare, deux sont à l'extérieur. Combien y a-t-il de canards en tout ? L'écolier manipule des cubes, chaque cube représentant un canard. Ensuite, l'enseignant dessine au tableau les cubes en 3D, puis en 2D. On arrive finalement à l'addition 3 + 2 = 5... Autre pivot de la méthode : dès la 2e primaire, l'élève s'entraîne sur des problèmes qu'il n'aura jamais vus auparavant et qu'il résoudra avec les outils dont il dispose. Parmi ceux-ci, il y a spécialement le " modèle en barres ". Ainsi l'exercice suivant : Ali a vendu trois fois plus d'ordinateurs que Joseph. Ensemble, ils ont vendu 48 ordinateurs. Combien d'ordinateurs Joseph a-t-il vendus ? L'élève représente, toujours sous forme de barres, trois unités à côté du prénom d'Ali, une unité à côté du prénom Joseph. Le tout, soit 4 unités, totalise 48 ordinateurs. Donc une unité, c'est 48 : 4, soit 12. Joseph a vendu 12 ordinateurs. La seule méthode n'explique pas tout. L'île asiatique a investi massivement dans son système éducatif. Le métier figure parmi les plus respectés et les mieux rémunérés, à Singapour. Chaque enseignant est formé à la méthode, en formation initiale (très développée et destinée aux meilleurs lycéens) et continue (une centaine d'heures annuelles pour chaque prof). Chaque année, également, il est évalué sur sept compétences, dont sa contribution au développement personnel et académique des élèves, sa collaboration avec les parents et le reste de la communauté, et sa participation au travail collectif au sein de l'établissement. Les mieux notés reçoivent une prime, les moins, suivent un plan de formation pour se perfectionner. La cité-Etat a également édifié un programme uniforme, identique et bien délimité, avec nettement moins de disparités entre établissements, puisque dans toutes les écoles et dans toutes les classes, les enseignants pratiquent la même méthode. Certains émettent toutefois quelques bémols. Le système demeure axé sur la performance. Il a instauré le suivi des élèves en fonction de leurs aptitudes scolaires. Ainsi, au terme du cursus primaire, les écoliers sont soumis à un examen qui détermine vers quel type d'établissement ils seront dirigés pour la suite de leurs études, par exemple vers des écoles pour élèves doués, des cursus professionnels ou encore des établissements d'éducation spécialisée.