Sur les pentes escarpées de la cordillère centrale, dans les environs de Cali, les cultures de coca sont visibles de loin. D'un vert tendre, elles parsèment les flancs de la montagne, à perte de vue. Dans la vallée du Cauca comme ailleurs, l'Etat colombien semble impuissant à freiner l'extension des cultures illicites.
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Sur les pentes escarpées de la cordillère centrale, dans les environs de Cali, les cultures de coca sont visibles de loin. D'un vert tendre, elles parsèment les flancs de la montagne, à perte de vue. Dans la vallée du Cauca comme ailleurs, l'Etat colombien semble impuissant à freiner l'extension des cultures illicites.La disparition des treillis kaki des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc) a ramené un peu de quiétude dans les montagnes au-dessus de Corinto. L'accord de paix signé à La Havane (Cuba), à l'automne 2016, par le président Juan Manuel Santos - signature qui lui vaudra le prix Nobel de la paix - avec la principale guérilla du pays a permis d'en finir avec un groupe armé qui a compté jusqu'à 17 000 combattants à son apogée. Il a mis fin aux extorsions, aux recrutements forcés et à la loi d'airain imposée aux villageois par le groupe armé pendant près de cinq décennies." Dans les années 1970-1980, pourchassées par l'armée, les Farc se sont déployées sur nos terres et voulaient imposer leur ordre, se souvient un membre du Conseil régional indigène du Cauca (Cric), qui préfère garder l'anonymat. Nous nous sommes retrouvés au milieu des affrontements entre la guérilla et les paramilitaires, venus leur faire la chasse. " Plusieurs massacres ont été perpétrés contre les Amérindiens. " Les Farc recrutaient parmi nous, soit de force, soit en attirant les jeunes avec de l'argent ", raconte Edwin, un Amérindien de la commune voisine de Caloto, embauché par l'ONG Handicap international pour déminer les montagnes alentour.Aujourd'hui, les espoirs suscités par le silence des armes tardent à se concrétiser. La question a presque été absente de la campagne pour la présidentielle, dont le premier tour s'est tenu le 27 mai. " La violence n'était pas ressentie dans les grandes villes, explique Dario Fajardo, directeur du Centre d'études pour la paix (CesPaz). Toute une frange du pays vivait indifférente au sort de l'autre. " Pour autant, les régions les plus éprouvées par le conflit se sont, elles, prononcées nettement en faveur de la paix lors du référendum organisé au lendemain de l'accord.Un an et demi plus tard, la mécanique de la paix est enrayée. L'une des plus sérieuses menaces provient de la culture de plantes narcotiques. Outre le désarmement des Farc, longtemps impliquées dans le trafic, l'accord prévoyait en effet de substituer des cultures légales à celles des plantes psychotropes. Ces dernières ont pourtant quadruplé depuis le début des négociations, en 2012, selon l'agence américaine antinarcotiques, la DEA : en 2016, elles recouvraient pas moins de 188 000 hectares. Pour Ivan Duque, candidat à la présidentielle du Centre démocratique (le parti de droite de l'ancien président Alvaro Uribe), c'est la preuve de la duplicité des Farc et de la naïveté du chef de l'Etat. Les anciens guérilleros, dénonce le prétendant uribiste, arrivé en tête du premier tour avec 39,1 % des voix, n'ont pas renoncé à l'une de leurs principales sources de revenus. En témoignerait l'arrestation, au début d'avril dernier, pour trafic de drogue de Jesus Santrich, l'un des négociateurs de la guérilla. Les Farc, elles, dénoncent un coup monté.Sur les hauteurs de Corinto, rares sont les paysans qui ont commencé à arracher les buissons de coca ou de marijuana. " Le café n'assure qu'une récolte par an, contre trois pour la coca, commente Pedro (1), un représentant de la Coordination nationale des cultivateurs de coca, pavot et marijuana (Coccam). Et nous devons nous-mêmes descendre vendre notre production de légumes ou d'arabica en ville, dans la vallée. " La précision n'est pas anodine : les hameaux éparpillés le long de la cordillère andine sont desservis par des chemins de terre défoncés par les torrentielles pluies des tropiques. A l'inverse, " les narcotrafiquants livrent les plants, fournissent les engrais et viennent chercher la pâte de coca ". Les fermiers se plaignent aussi de l'accord de libre-échange avec les Etats-Unis, qui a précipité la chute des prix agricoles. " Sur ces terres abruptes, faute d'infrastructures, l'offre légale aura les plus grandes peines à concurrencer les productions illicites - drogue ou minerais illégaux ", convient Jean Arnault, chef de la mission des vérificateurs de l'accord de paix pour l'ONU, basé à Bogota. " La seule solution, c'est la substitution forcée et la reprise de l'éradication ", tranche Samuel Hoyos, élu de la formation uribiste. Les fumigations de désherbant ont été interrompues sous Santos, en raison des dégâts causés sur l'environnement. " Le glyphosate est moins nocif pour ces montagnes que la déforestation ou les mines antipersonnel qui entouraient certaines plantations ", ajoute-t-il. Ce diagnostic laisse pourtant les experts sceptiques : " L'éradication forcée offre des résultats à court terme. Elle ne résout ni le problème de la subsistance des populations ni celui des terres, et elle tend à déplacer la production ailleurs ", fait valoir Ivan Briscoe, politologue à l'International Crisis Group, un centre d'analyse. Devant sa maison au sol en béton, Marta (1), autre représentante des cocaleros, ne nie pas les dégâts de la déforestation, à l'origine de glissements de terrain parfois meurtriers. " Pour faire pousser la coca ou la marijuana, on a coupé les arbres qui retenaient la terre de leurs racines. Le café, lui, pousse à l'ombre des frondaisons ", explique-t-elle en pointant du doigt le versant dénudé, juste en face. L'accord de paix prévoit d'ailleurs des échanges de terres afin de reboiser. Mais les aides promises tardent à venir. " On a l'impression que le gouvernement ne prend pas au sérieux ses engagements, soupire Pedro. Depuis les premières rencontres, on a vu défiler cinq fonctionnaires différents. ""La commune a été divisée en quatre secteurs, raconte Manuel (1), un autre cultivateur, dans le village voisin, en faisant visiter ses plantations. Seul le premier d'entre eux a commencé à recevoir des indemnités pour arracher, et l'aide technique promise fait défaut. Depuis trois générations, la plupart d'entre nous ne savons cultiver que la coca. " A ces obstacles économiques et techniques s'ajoute une autre menace. L'Etat colombien n'a pas su combler le vide laissé par les Farc démobilisées. D'autres acteurs armés s'en sont chargés, dans les montagnes du Cauca, comme dans d'autres régions difficiles d'accès : l'Armée de libération nationale (ELN, deuxième groupe rebelle du pays), d'anciens paramilitaires du Clan del Golfo, de mystérieux combattants de l'EPL, groupuscule maoïste jamais vu auparavant dans le secteur. Sans compter le cartel mexicain du Sinaloa, qui étend son emprise depuis la côte Pacifique. Plusieurs de ces groupes ont été rejoints par d'anciens combattants des Farc, réfractaires à la démobilisation. La menace, un temps diffuse, se fait de plus en plus pesante. Les montagnes ont des yeux partout. Pendant que Le Vif/L'Express parcourait la plantation de Manuel, deux villageois d'une quinzaine d'années, un 9 mm accroché à la ceinture, ont interrogé le chauffeur sur les raisons de notre présence. Quelques jours plus tard, Pedro a reçu la visite d'hommes encagoulés.Depuis des mois, ce représentant des cultivateurs de coca vit dans la crainte. " J'ai reçu des menaces par téléphone. Les narcotrafiquants veulent nous dissuader d'abandonner la production de coca. " Ces avertissements ne sont pas à prendre à la légère : en février, sur la côte Pacifique, deux représentants des cocaleros ont été assassinés pendant la campagne des législatives. Selon toute vraisemblance, par l'ELN, le deuxième groupe rebelle du pays, après les Farc. Depuis le début du processus, 32 défenseurs des petits producteurs ont été abattus."La promesse de paix n'a pas été tenue dans les zones de conflit, constate Jean Arnault. Certes, les indicateurs de violence - morts au combat, homicides, enlèvements, extorsions - sont les plus bas en quarante ans. Mais le nombre des meurtres de dirigeants sociaux est à la hausse. " En deux ans, selon le Défenseur des droits, 282 activistes locaux, militants des droits de l'homme ou en faveur de la restitution de terres ont été tués, dans une relative indifférence : " Au Brésil, le meurtre d'une élue locale a ému tout le pays, relève Mgr Hector Fabio Henao, membre du Conseil national pour la paix. En Colombie, la mort de dizaines de leaders associatifs suscite l'indifférence. "Dans certaines régions, comme le Tumaco, dans le Sud, le Choco, dans l'Ouest, ou le Catatumbo, près de la frontière vénézuélienne, la reprise des violences entre les bandes armées qui se disputent les territoires abandonnés par les Farc est telle que les déplacements de population ont repris. Sombre perspective dans un pays champion du monde du nombre de déplacés, avec plus de 7,5 millions de personnes concernées, selon le Haut-Commissariat de l'ONU aux réfugiés.Le flirt macabre de la Colombie avec la drogue n'est pas le fruit du hasard, " il est lié à la structure agraire de ce pays ", souligne le chercheur Dario Fajardo : commencée du temps de la colonisation espagnole et poursuivie après l'indépendance, " l'extension des grandes haciendas dans les plaines a poussé petits paysans et indigènes à "coloniser" les terres ingrates à flanc de colline ou dans la forêt vierge, tandis que, dans les grands domaines, la canne à sucre a remplacé les cultures vivrières. " Outre ces expropriations, bon nombre de déplacés ont fui la violence de la guérilla et des paramilitaires, souvent contraints de vendre leurs terres à vil prix, avant d'échouer dans les bidonvilles de Cali, Medellin ou Bogota. " Si tu ne vends pas ta terre, c'est ta veuve qui le fera ", avertissaient les hommes de main. Plusieurs réformes agraires ont été tentées, dans les années 1960, puis en 1991. Mais les grands propriétaires terriens se sont mobilisés pour empêcher leur mise en oeuvre. Par la suite, les " lois de réparation pour les victimes " de 2008 et 2011 prévoyaient la restitution de terres usurpées pendant les années de violence. Le processus avance avec lenteur. Sur les 7 à 8 millions d'hectares en jeu, seuls 400 000 ont été rendus aux plaignants.A Monte Redondo, l'un des 26 camps de démobilisation prévus par l'accord de paix pour accueillir les anciens des Farc qui ont quitté le maquis et déposé les armes, ces derniers sont moins d'une centaine, contre 250 au début du processus. Aujourd'hui, les jeunes des villages alentour sont plus nombreux que les ex-guérilleros à suivre les cours de maths ou d'espagnol assurés dans le cantonnement. Aux yeux des uribistes, c'est une preuve de plus de l'échec du plan de paix.Où sont les absents ? " Beaucoup ont rejoint leurs familles ", justifie Alirio Morales, 52 ans, ancien chef militaire local des Farc, parce qu'ici rien n'a été prévu pour notre réinsertion économique. " " Le gouvernement s'est surtout préoccupé de désarmer les Farc, sans vraiment préparer la transformation politique et sociale prévue dans l'esprit des accords ", observe Jorge Hernandez Lara, professeur à l'université de Valle, à Cali. Interrogé sur les " dissidents " ayant repris le maquis, Alirio Morales se montre évasif. " Pas plus d'un ou deux étaient des nôtres. Les autres sont de nouvelles recrues, ou viennent d'ailleurs ", assure-t-il. Miguel, un métis entré à 17 ans dans les Farc, a rejoint Monte Redondo à sa sortie de prison, l'été dernier, après sept ans derrière les barreaux. " Les paysans de la vallée m'ont loué quelques hectares, où j'ai planté du manioc, du maïs et du café. " Il bénéficie d'une indemnité de 170 euros mensuels (90 % du salaire minimum) pendant deux ans. Mais après ? Miguel craint aussi les nouveaux hommes en armes qui écument les collines voisines. " Depuis qu'on a rendu nos armes, on ne se sent pas en sécurité. " Non loin de là, à Caldono, Suarez et Jamundi, six personnes, des ex-membres des Farc et leurs proches, ont été assassinées depuis la démobilisation.A Corinto comme à Toribio, les Indiens Nasa craignent, eux aussi, le retour de la violence après avoir goûté une paix relative. Les nouveaux grou pes armés tentent de recruter parmi eux, en particulier les ex-combattants démobilisés revenus dans la communauté. " Leur expérience militaire et leur connaissance des moindres sentiers en feraient des recrues précieuses ", témoigne un habitant de la réserve indigène.La probable victoire d'Ivan Duque (39,1 % au premier tour), hostile à l'accord signé à La Havane, au second tour de la présidentielle, laisse craindre à beaucoup une remise en question du traité de paix. Le haut-commissaire pour la paix, Rodrigo Rivera, dans son bureau du palais Nariño, à Bogota, se veut rassurant : " L'accord dépasse le président Santos. Il engage le pays. Négocié sous l'égide des Nations unies, il a été validé par la Cour constitutionnelle. " Quand bien même il ne le déchirerait pas, le prochain gouvernement pourrait vider le traité de sa substance. Déjà, Ivan Duque prétend " corriger " le texte et en finir avec l'impunité accordée aux Farc, selon lui, par le système de justice " restaurative ".Le sujet agace Rodrigo Rivera : " La voie militaire chère à Uribe (NDLR : président de 2002 à 2010) n'a pas suffi à débarrasser la Colombie de la guérilla. Pour désarmer les 7 000 hommes en armes que les Farc comptaient encore au début des pourparlers, il a fallu faire des concessions, comme dans toute négociation, en limitant les peines de prison au profit de peines de substitution. Et, contrairement à la démobilisation des paramilitaires, auteurs de nombreux massacres sous le gouvernement Uribe, en 2006, les victimes ont cette fois été placées au coeur du processus. "Juan Manuel Santos achèvera-t-il son mandat sous le signe de l'échec ? " Sortir de cinquante ans de violence n'est pas une mince affaire, tempère le chercheur Dario Fajardo. Nous n'en sommes qu'au début de la fin de la guerre. " " Bien sûr, il sera difficile de sortir de ce système gangrené par le narcotrafic, pronostique Marta, représentante des cocaleros, à Corinto. Mais il faut tout faire pour. On ne peut pas léguer un tel héritage à nos enfants. " Par Catherine Gouëset.