Quelle a été la motivation pour porter à l'écran Notre-Dame du Nil (Gallimard, 2012) ? Le récit de Scholastique Mukasonga ou la volonté de parler du génocide de 1994 au Rwanda ?
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Quelle a été la motivation pour porter à l'écran Notre-Dame du Nil (Gallimard, 2012) ? Le récit de Scholastique Mukasonga ou la volonté de parler du génocide de 1994 au Rwanda ? J'étais en France en 1994. Dans les médias, je ne voyais que deux horreurs, la guerre civile en Afghanistan, mon pays, et le génocide au Rwanda. Dès que je pensais à la première, mon esprit était accaparé par le second. Je cherchais un projet. Quand celui de l'adaptation du livre de Scholastique Mukasonga m'a été proposé, j'ai accepté les bras ouverts. Comment avez-vous perçu ce peuple, vingt-cinq ans après le génocide ? J'ai été surpris par la façon dont les Rwandais ont su surmonter cette tragédie et forger la paix actuelle. Comment les ennemis d'hier sont parvenus à vivre ensemble, à faire leur deuil, et, pour les tueurs, à avouer leur part génocidaire. Le processus n'était pas évident. On le doit à Paul Kagame (NDLR : président rwandais depuis mars 2000), quoi que l'on dise de lui, qu'il est un dictateur... Je me dis que si c'est ça la dictature, j'aimerais bien l'avoir dans mon pays, l'Afghanistan. Notre-Dame du Nil traite de l'éducation. Pour son héroïne, le diplôme apparaît comme un passeport pour la liberté qui va se révéler être un piège dans le Rwanda des discriminations institutionnalisées contre les Tutsis. Cette politique préfigure-t-elle le génocide ? Absolument. La première tentative de génocide remonte au moment de l'indépendance en 1959. Elle n'a pas abouti parce que subsistait, à l'époque, une conscience rwandaise qui a empêché, à travers notamment les intellectuels hutus et tutsis, que les politiques accomplissent leur dessein. C'est pourquoi lors des massacres suivants, en 1973, les tueurs ont ciblé d'abord les intellectuels. Même des Hutus ont été poussés à l'exil. Privez un peuple de sa conscience, et vous pourrez le manipuler comme vous voudrez. Pareil processus a conduit au génocide populaire. Voyez-vous un parallèle à établir avec l'accès compliqué des filles afghanes à l'éducation ? Oui, même si un parallélisme complet ne se justifie pas. Si les talibans sunnites n'avaient pas été renversés en 2001, on aurait assisté au génocide de la population hazara, qui est chiite. Le point commun entre l'Afghanistan et le Rwanda réside dans ce mélange nuisible entre politique et religion. Je ne suis ni historien, ni politicien, ni anthropologue. Je montre à travers ce film le mécanisme qui mène au génocide. Personne ne naît génocidaire ou bourreau. En Afghanistan et au Rwanda, j'ai vu comment l'innocence, la candeur, la naïveté créent le sacré, comment ce sacré dépasse la volonté de son créateur et exige son sacrifice et, in fine, comment ce sacrifice aboutit à la violence. Je me suis inspiré des travaux du grand anthropologue français, aujourd'hui décédé, René Girard et notamment sur ses livres La Violence et le sacré (1972) et Le Bouc émissaire (1982). Les jeunes filles de l'institut catholique de Notre-Dame du Nil sont présentées comme des anges. Et puis le sacré s'impose et construit un système génocidaire à l'intérieur même du lycée, au départ d'une absurdité, le nez de la statue de la Vierge... La connaissance est-elle la meilleure arme pour prévenir un génocide ? La conscience et l'éducation. Je suis le premier à plaider dans mon pays pour le soutien à l'éducation. Mais attention, par qui est-elle dispensée ? L'Afghanistan a souffert des dégâts de l'enseignement religieux. Les talibans sont des étudiants, des gens éduqués. Au Rwanda, après le génocide, les autorités ont beaucoup travaillé sur l'éducation. En 2017, à une dame qui travaillait avec des enfants génocidaires, je disais toute mon admiration sur la manière dont ils avaient tourné la page. Elle m'a repris et m'a mis en garde : " C'est bien de tourner la page. A condition qu'on l'ait lue... " Tous les ans, à la date anniversaire du génocide, les Rwandais en parlent pour ne pas le répéter. Ils n'oublient pas. En quoi est-ce indispensable ? Après toutes les guerres fratricides, si un peuple ne fait pas son deuil, il cède à la vengeance. Faire le deuil d'une nation, cela ne signifie pas se mettre en noir et garder le silence. Cela, c'est un hommage. Faire son deuil, c'est se rappeler à chaque fois de l'horreur et, surtout, mener à bien le procès des criminels. En Afghanistan, ce processus n'a pas eu lieu. Lorsque le commandant Ahmed Shah Massoud a pris le pouvoir, il s'est lancé lui aussi dans une politique de vengeance. Le procès des criminels communistes, islamistes et moudjahidines n'a jamais été engagé. Résultat : cinquante ans plus tard, la situation est toujours la même, atroce. Parce que nous, nous n'avons pas eu la sagesse des Rwandais de faire le deuil, notamment à travers les procès devant les tribunaux populaires, les gacaca. Je ne prétends pas que le travail de réparations ait été réalisé à 100 % au Rwanda. D'ailleurs, en Europe, on n'a pas encore parachevé le deuil de la Seconde Guerre mondiale. Au Rwanda, les blessures demeurent encore sur les visages et dans les coeurs. Mais identifier ses blessures, en parler et désigner le coupable est déjà un grand pas. En revanche, un pays qui vit dans le déni peut s'attendre à des lendemains dramatiques. Dans Notre-Dame du Nil, une des protagonistes affirme qu'"au Rwanda, il y a tant de choses dont on ne parle jamais". Dans votre dernier livre Les Porteurs d'eau (P.O.L, 2019), le narrateur parle pour l'Afghanistan d'" une culture dans laquelle on ne parle que pour cacher sa pensée ". Le secret est-il si important dans les deux cultures ? Oui et c'est la conséquence, dans les deux pays, du poids de la religion. Avec la religion, on vit dans les dogmes et dans le caché. En vertu de la religion, peu importe la réalité de ce bas monde, l'essentiel est la vérité de l'autre monde. Avec de tels dogmes, que pouvez-vous construire ? Très présent dans Les Porteurs d'eau, l'exil oblige-t-il à privilégier des solutions radicales à l'instar de votre personnage, Tom/Tamim, qui en oublie sa langue natale ? Chaque cas est particulier. En quittant un pays, on se coupe d'une certaine manière de ses racines, de sa culture, de sa langue, de sa famille... Cela crée des plaies, des blessures... qui requièrent un certain temps pour être cicatrisées. Tout dépend alors de la façon dont est géré ce deuil. Certains tombent dans la nostalgie. Une nostalgie paralysante. Le passé d'avant l'exil est sacralisé, y compris les faits minables. Une telle attitude empêche toute perspective. L'autre comportement possible est de se dire : " Ma naissance dans ce pays n'était qu'un hasard. Maintenant que je connais le monde, je peux vivre autrement. Il n'y a pas que l'Afghanistan sur cette terre. Il n'y a pas que ma langue, que ma culture, que ma religion... " Cette ouverture contrainte devient alors un atout. En fait, un exilé est pleinement en phase avec l'essence de notre humanité. Religieusement parlant, les premiers exilés sur Terre sont Adam et Eve. Dans toutes les religions, monothéistes ou non, l'être humain est jeté sur cette Terre. D'une certaine manière, on naît exilé. Biologiquement parlant, l'exil le plus important, le plus personnel, le plus universel intervient lorsque que l'enfant quitte le ventre de sa mère. C'est le premier exil. Donc, celui qui connaît l'exil dans sa vie se met en phase avec l'essence de l'humanité... Votre héroïne Nuria affirme que "si l'humanité existe toujours sur cette Terre, ce n'est pas grâce à sa capacité de procréation mais de création". La culture est-elle essentielle ? D'un côté, il y a la nature, qui a sa propre loi... De l'autre, la culture. De par sa nature, l'homme est un être très faible. Retirez-lui son intelligence, il disparaîtra du jour au lendemain. L'homme a donc été obligé de créer la culture pour survivre. Certains verront dans cette thèse une provocation. Mais, soyons sincères : l'important est ce que nous procurons à cette Terre. Les animaux n'y laissent que des ossements. Les êtres humains, les pyramides, soit une trace dans l'histoire. Que dit des talibans ou des membres de Daech la destruction des Bouddhas de Bâmiyân ou des vestiges de la ville historique de Palmyre, en Syrie ? L'histoire, la trace de l'humanité n'ont aucun sens pour eux. Seule importe la vie éternelle après la mort. Au nom de cette illusion, ils sont prêts à tout détruire. Comment expliquer que les talibans soient encore aussi puissants en Afghanistan près de vingt ans après leur renversement ? Parce que l'instabilité de l'Afghanistan arrange tout le monde, hormis la population. Les seigneurs de guerre, les islamistes, les trafiquants de drogue, les hommes politiques corrompus, le Pakistan, l'Iran, l'Arabie saoudite, la Chine, la Russie, les Américains, les Européens... L'enjeu est géopolitique. Personne ne s'attache à installer la paix dans cet Etat-tampon au coeur de l'Asie. En plus, la conscience politique y fait défaut. Après la chute des talibans en 2001, j'y suis retourné dans l'espoir de travailler avec la jeunesse. J'ai partagé ma vie entre Paris et Kaboul jusqu'en 2007. Mais j'ai été déçu de constater que même les intellectuels sombraient dans les divisions ethniques, religieuses...