Javier Valdez, un journaliste reconnu de l'Etat de Sinaloa (nord-ouest), spécialiste du narcotrafic et pigiste de l'AFP depuis plus de 10 ans, a été la cinquième victime lundi de ces violences contre les reporters qui, quelques années plus tôt, s'exerçaient de nuit, parfois dans des lieux isolés.

Javier Valdez a été tué par balles en milieu de journée, en pleine rue, près des bureaux de la revue Riodoce, l'hebdomadaire qu'il avait fondé en 2003, devenu une voix précieuse et solitaire au milieu de l'autocensure informative.

Javier Valdez , Reuters
Javier Valdez © Reuters

Javier Valdez, journaliste et spécialiste reconnu du narcotrafic

Fort de 30 ans d'expérience comme journaliste au Mexique, Javier Valdez, pigiste pour l'AFP tué par balles lundi, a consacré la dernière décennie de sa vie à mener des enquêtes sur le narcotrafic depuis Culiacan (nord-ouest), dans le bastion du puissant cartel de Sinaloa de "El Chapo".

"Etre journaliste c'est faire partie d'une liste noire. Eux vont décider du jour où ils vont te tuer, même si tu as du blindage et des gardes du corps", écrivait-il dans son dernier livre sur le narcotrafic, intitulé "Narcoperiodismo, la prensa en medio del crimen y la denuncia" ("Narcojournalisme, la presse entre le crime et la dénonciation").

Lorsque la violence a fortement augmenté dans le pays après le déploiement de l'armée pour lutter contre les cartels en 2006, Javier Valdez avait fondé avec deux collègues la revue Riodoce, où il écrivait une chronique hebdomadaire.

La publication de cette revue avait surgi dans une région où l'autocensure face aux menaces faisait obstacle à la liberté d'informer. Il était alors devenu une référence dans le journalisme pour expliquer ce qui se passait dans cet Etat du nord-ouest du Mexique.

Natif de Culiacan, la capitale du Sinaloa, ce père de famille âgé de 50 ans avait acquis sa notoriété pour son travail d'investigation et ses nombreux ouvrages.

Parmi eux, on retiendra "Miss Narco", qui relate la façon dont survivent les femmes dans la culture du narcotrafic, et "Los Huérfanos del Narco" (Les orphelins du narcotrafic), pour lequel il avait interrogé des orphelins du crime organisé.

"Il était très discret par rapport à son travail, il ne disait jamais rien pour n'impliquer personne", a raconté à l'AFP son frère Javier Valdez après le drame.

"Je lui ai plusieurs fois demandé s'il avait peur. Il me disait que oui, qu'il était humain. Je lui ai demandé alors pourquoi il risquait sa vie et il répondait: +C'est quelque chose que j'aime, que quelqu'un doit faire, il faut lutter pour changer les choses+", a poursuivi Rafael Valdez.

- 'Un danger d'être vivant' -

Ecrivain nocturne au fort caractère, Javier Valdez avait une haute idée du métier de journaliste, qu'il qualifiait de "travail social".

"C'est violent et chaque fois ça devient pire, mais quelqu'un doit faire le job, non?", commentait-il il y a peu lors d'une conversation avec l'AFP sur le quotidien d'un journaliste.

Bon vivant, Javier ne laissait jamais passer une occasion de rire, peut-être pour soulager la pression et le stress de son métier.

En octobre 2011, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) lui avait décerné le Prix international de la liberté de la presse "pour sa couverture courageuse du narcotrafic et pour parvenir à donner un nom et un visage aux victimes".

"A Culiacan, dans le Sinaloa, c'est un danger d'être vivant et faire du journalisme, c'est marcher sur une ligne invisible dessinée par les méchants, ceux qui sont dans le narcotrafic et ceux qui sont au gouvernement", avait-il raconté dans un discours prononcé lors de la remise du prix.

"Il faut se protéger de tout et de tous", avait-il ajouté.

La même année, il avait reçu le prix de journalisme de l'université de Columbia (Etats-Unis) avec ses collègues de Riodoce.

Dans un entretien à la Jornada à l'occasion de la sortie de son dernier livre, Javier Valdez avait aussi évoqué la solitude de son métier: "Mieux tu fais du journalisme et plus cela te passionne, plus tu restes seul. Un de tes contacts, quelqu'un qui voyait d'un bon oeil ton travail, subira un préjudice pour un texte et s'éloignera".

Culot et cynisme

Les meurtiers ont "du culot, du cynisme", commente Ana Cristina Ornelas, directrice au Mexique de l'ONG de défense de la liberté d'expression Articulo 19 devant le terrible bilan de l'année en cours, après une année 2016 déjà considérée comme une des plus mortelles, avec 11 journalistes tués.

En mars, trois journalistes ont été abattus: Cecilio Pineda tandis qu'il attendait que sa voiture soit lavée dans l'Etat de Guerrero (sud-ouest), Ricardo Monlui alors qu'il sortait en famille d'un restaurant dans le Veracruz (est), et Miroslava Breach devant chez elle avant d'accompagner son fils à l'école à Ciudad Juarez (nord).

En avril, Maximino Rodriguez a été tué en arrivant à une boutique très fréquentée de Basse-Californie (ouest).

Dans la même région, Julio Omar Gomez a survécu de justesse à une attaque qui a été fatale à son garde du corps.

Enfin, dans le Veracruz, Armando Arrieta a été grièvement blessé par balle alors qu'il se rendait à son travail.

- Ombre silencieuse -

"On ne voit pas la situation de violence s'arrêter. Quand on pense que les choses vont changer pour de bon, il y a un autre assassinat", déplore Balbina Flores, du bureau de Mexico de l'ONG Reporters sans frontières (RSF).

"Consternée" par l'assassinat de Javier Valdez, Mme Flores souligne qu'en dépit des alertes constantes lancées par les organisations de défense de la liberté d'expression, il n'y a pas eu "de décisions marquantes de sécurité de la part des autorités".

"Depuis une décennie nous avons mis en garde sur cette situation chaque fois plus dangereuse, mais l'Etat n'est pas capable d'enquêter avec diligence sur ces meurtres et c'est une incitation pour qu'ils continuent à tuer des journalistes", abonde Mme Ornelas, d'Articulo 19.

A New York (Etats-Unis), le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), qui en 2011 avait attribué un prix de journalisme à Valdez, a condamné le meurtre. "Sa disparition est un coup dur pour le journalisme et la société mexicaine, qui voit l'ombre du silence s'étendre sur tout le pays", a-t-il estimé.

Début mai, le CPJ avait souligné dans un rapport que les efforts pour rétablir la justice avaient échoué "de façon spectaculaire", ce qui s'était traduit par un "cycle d'impunité".

Artículo 19 a recensé 105 journalistes assassinés et 23 disparus depuis 2000. Selon l'ONG, 99,7% des cas restent impunis malgré la création d'une juridication spéciale et de la mise en place d'un mécanisme gouvernemental de protection des journalistes auxquels très peu font confiance.

Le Mexique figure au troisième rang des pays les plus dangereux pour les journalistes après la Syrie et l'Afghanistan, selon RSF.

Javier Valdez, un journaliste reconnu de l'Etat de Sinaloa (nord-ouest), spécialiste du narcotrafic et pigiste de l'AFP depuis plus de 10 ans, a été la cinquième victime lundi de ces violences contre les reporters qui, quelques années plus tôt, s'exerçaient de nuit, parfois dans des lieux isolés. Javier Valdez a été tué par balles en milieu de journée, en pleine rue, près des bureaux de la revue Riodoce, l'hebdomadaire qu'il avait fondé en 2003, devenu une voix précieuse et solitaire au milieu de l'autocensure informative. Javier Valdez, journaliste et spécialiste reconnu du narcotraficFort de 30 ans d'expérience comme journaliste au Mexique, Javier Valdez, pigiste pour l'AFP tué par balles lundi, a consacré la dernière décennie de sa vie à mener des enquêtes sur le narcotrafic depuis Culiacan (nord-ouest), dans le bastion du puissant cartel de Sinaloa de "El Chapo". "Etre journaliste c'est faire partie d'une liste noire. Eux vont décider du jour où ils vont te tuer, même si tu as du blindage et des gardes du corps", écrivait-il dans son dernier livre sur le narcotrafic, intitulé "Narcoperiodismo, la prensa en medio del crimen y la denuncia" ("Narcojournalisme, la presse entre le crime et la dénonciation").Lorsque la violence a fortement augmenté dans le pays après le déploiement de l'armée pour lutter contre les cartels en 2006, Javier Valdez avait fondé avec deux collègues la revue Riodoce, où il écrivait une chronique hebdomadaire.La publication de cette revue avait surgi dans une région où l'autocensure face aux menaces faisait obstacle à la liberté d'informer. Il était alors devenu une référence dans le journalisme pour expliquer ce qui se passait dans cet Etat du nord-ouest du Mexique. Natif de Culiacan, la capitale du Sinaloa, ce père de famille âgé de 50 ans avait acquis sa notoriété pour son travail d'investigation et ses nombreux ouvrages. Parmi eux, on retiendra "Miss Narco", qui relate la façon dont survivent les femmes dans la culture du narcotrafic, et "Los Huérfanos del Narco" (Les orphelins du narcotrafic), pour lequel il avait interrogé des orphelins du crime organisé."Il était très discret par rapport à son travail, il ne disait jamais rien pour n'impliquer personne", a raconté à l'AFP son frère Javier Valdez après le drame."Je lui ai plusieurs fois demandé s'il avait peur. Il me disait que oui, qu'il était humain. Je lui ai demandé alors pourquoi il risquait sa vie et il répondait: +C'est quelque chose que j'aime, que quelqu'un doit faire, il faut lutter pour changer les choses+", a poursuivi Rafael Valdez. - 'Un danger d'être vivant' -Ecrivain nocturne au fort caractère, Javier Valdez avait une haute idée du métier de journaliste, qu'il qualifiait de "travail social". "C'est violent et chaque fois ça devient pire, mais quelqu'un doit faire le job, non?", commentait-il il y a peu lors d'une conversation avec l'AFP sur le quotidien d'un journaliste.Bon vivant, Javier ne laissait jamais passer une occasion de rire, peut-être pour soulager la pression et le stress de son métier.En octobre 2011, le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) lui avait décerné le Prix international de la liberté de la presse "pour sa couverture courageuse du narcotrafic et pour parvenir à donner un nom et un visage aux victimes"."A Culiacan, dans le Sinaloa, c'est un danger d'être vivant et faire du journalisme, c'est marcher sur une ligne invisible dessinée par les méchants, ceux qui sont dans le narcotrafic et ceux qui sont au gouvernement", avait-il raconté dans un discours prononcé lors de la remise du prix."Il faut se protéger de tout et de tous", avait-il ajouté.La même année, il avait reçu le prix de journalisme de l'université de Columbia (Etats-Unis) avec ses collègues de Riodoce.Dans un entretien à la Jornada à l'occasion de la sortie de son dernier livre, Javier Valdez avait aussi évoqué la solitude de son métier: "Mieux tu fais du journalisme et plus cela te passionne, plus tu restes seul. Un de tes contacts, quelqu'un qui voyait d'un bon oeil ton travail, subira un préjudice pour un texte et s'éloignera".Culot et cynismeLes meurtiers ont "du culot, du cynisme", commente Ana Cristina Ornelas, directrice au Mexique de l'ONG de défense de la liberté d'expression Articulo 19 devant le terrible bilan de l'année en cours, après une année 2016 déjà considérée comme une des plus mortelles, avec 11 journalistes tués. En mars, trois journalistes ont été abattus: Cecilio Pineda tandis qu'il attendait que sa voiture soit lavée dans l'Etat de Guerrero (sud-ouest), Ricardo Monlui alors qu'il sortait en famille d'un restaurant dans le Veracruz (est), et Miroslava Breach devant chez elle avant d'accompagner son fils à l'école à Ciudad Juarez (nord). En avril, Maximino Rodriguez a été tué en arrivant à une boutique très fréquentée de Basse-Californie (ouest). Dans la même région, Julio Omar Gomez a survécu de justesse à une attaque qui a été fatale à son garde du corps.Enfin, dans le Veracruz, Armando Arrieta a été grièvement blessé par balle alors qu'il se rendait à son travail.- Ombre silencieuse -"On ne voit pas la situation de violence s'arrêter. Quand on pense que les choses vont changer pour de bon, il y a un autre assassinat", déplore Balbina Flores, du bureau de Mexico de l'ONG Reporters sans frontières (RSF)."Consternée" par l'assassinat de Javier Valdez, Mme Flores souligne qu'en dépit des alertes constantes lancées par les organisations de défense de la liberté d'expression, il n'y a pas eu "de décisions marquantes de sécurité de la part des autorités". "Depuis une décennie nous avons mis en garde sur cette situation chaque fois plus dangereuse, mais l'Etat n'est pas capable d'enquêter avec diligence sur ces meurtres et c'est une incitation pour qu'ils continuent à tuer des journalistes", abonde Mme Ornelas, d'Articulo 19.A New York (Etats-Unis), le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), qui en 2011 avait attribué un prix de journalisme à Valdez, a condamné le meurtre. "Sa disparition est un coup dur pour le journalisme et la société mexicaine, qui voit l'ombre du silence s'étendre sur tout le pays", a-t-il estimé. Début mai, le CPJ avait souligné dans un rapport que les efforts pour rétablir la justice avaient échoué "de façon spectaculaire", ce qui s'était traduit par un "cycle d'impunité".Artículo 19 a recensé 105 journalistes assassinés et 23 disparus depuis 2000. Selon l'ONG, 99,7% des cas restent impunis malgré la création d'une juridication spéciale et de la mise en place d'un mécanisme gouvernemental de protection des journalistes auxquels très peu font confiance. Le Mexique figure au troisième rang des pays les plus dangereux pour les journalistes après la Syrie et l'Afghanistan, selon RSF.