Philippe Marlière est professeur de science politique au University College de Londres. Figure de la gauche académique, ce spécialiste de la social-démocratie européenne n'avait pas anticipé l'ascension de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages.
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Philippe Marlière est professeur de science politique au University College de Londres. Figure de la gauche académique, ce spécialiste de la social-démocratie européenne n'avait pas anticipé l'ascension de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages. Oui, sans aucun doute, Hamon n'est plus le " vote utile " à gauche. Personne, aujourd'hui, ne pourrait soutenir le contraire. Après la primaire de la Belle Alliance populaire, j'estimais que Benoît Hamon était légitimé par deux millions d'électeurs, une légitimité dont était dépourvue Jean-Luc Mélenchon, qui s'était autodéclaré candidat. Hamon, de plus, mettait le cap à gauche, et représentait un parti qui occupait une position centrale à gauche. Pour toutes ces raisons, il semblait rationnel de penser que le vote Hamon allait être le " vote utile " à gauche. J'ai sous-estimé ou n'ai pas prévu une série de facteurs. Que celles et ceux qui avaient prédit ce scénario (c'est-à-dire personne, y compris chez les soutiens de Mélenchon) me jettent la première pierre... D'abord, je ne concevais pas qu'une partie de l'appareil du PS - des dirigeants éminents du parti, dont un ancien Premier ministre - puisse s'asseoir sur le vote de la primaire et préférer Emmanuel Macron. François Hollande va aussi dans ce sens. C'est un lâchage en rase campagne, une trahison totale. Ensuite, j'ai un peu oublié que cette présidentielle est avant tout une affaire personnelle. La personnalité du candidat est aussi voire plus importante que son programme, dans la logique plébiscitaire de la Ve République. Mélenchon est officiellement en campagne depuis un an et demi ; il y réfléchit depuis au moins trois ans, rien n'est improvisé chez lui, et il a une forte notoriété depuis la campagne précédente. Hamon est davantage dans l'improvisation : il n'a pas vraiment eu le temps de réfléchir à sa campagne, ni de bien s'entourer, et il est beaucoup moins connu du public. Enfin, les programmes de Hamon et de Mélenchon sont ceux d'une social-démocratie de gauche. Cette proximité a pu convaincre des électeurs socialistes de voter pour Mélenchon quand les sondages lui sont devenus favorables. Mélenchon, ce n'est pas la révolution, c'est très néo-keynésien. Il prône une relance très productiviste, même accompagnée d'une forte préoccupation environnementale... Bref, les deux portent des programmes quasiment identiques, même si je pense que Hamon est plus à gauche sur les questions de citoyenneté, prônant une identité française beaucoup plus apaisée et plurielle que Mélenchon. Finalement, l'inversion des courbes a été très tardive, en partie due aux qualités personnelles de Mélenchon, mais aussi à la médiocrité de ses adversaires ou aux problèmes rencontrés par Fillon. Il a aussi bénéficié de la décomposition du champ politique autour de lui sans qu'il n'y soit pour quoi que ce soit, et a su capter le sentiment général de colère avec un discours attrape-tout. En travaillant à faire imploser en vol la campagne de Benoît Hamon, le PS a poussé une partie de l'électorat socialiste modéré vers Macron et, en retour, une frange des électeurs de la gauche socialiste s'est rapprochée de Mélenchon. L'un n'aurait pu se faire sans l'autre. Hamon a voulu concilier les deux ailes de cet électorat, ce qui l'a placé dans un entre-deux intenable. En outre le PS de Hollande, Valls et Cambadélis (NDLR : le premier secrétaire du parti) est devenu une marque toxique. Les électeurs ont été attirés par un candidat de gauche qui ne s'encombre d'aucune loyauté d'appareil puisque c'est un homme seul qui s'adresse au peuple, sans parti derrière lui. Il prend ses décisions seul, n'a que faire de ses alliés, c'est le " one- Mélenchon show " du début à la fin. On aurait pu croire qu'il allait s'isoler. Mais dans le contexte de décomposition des partis traditionnels et de colère contre les vieux routiers de la politique, Mélenchon apparaît comme faisant des choses nouvelles, bien qu'il soit lui-même une de ces vieilles figures de la politique. La mise en avant d'un patriotisme provoque des grincements de dents à gauche, et met très mal à l'aise nombre de ses supporters. Mélenchon, ce n'est plus un positionnement de classe, mais il cherche à " bâtir un peuple ". Cela correspond à la démarche du populisme qui repose, non plus sur le clivage travail/capital, mais sur celui de peuple/élites. Ce discours pose comme principe qu'on ne peut capter l'attention des " gens " qu'en portant des thématiques beaucoup plus générales que celles de la gauche traditionnelle, qui parle de socialisme ou de lutte des classes. On aborde en des termes plus simples les problèmes concrets qui touchent aux services publics, à l'éducation, la santé, l'environnement. Et on passe d'un discours de classe qui ne concerne que le salariat des classes moyennes et ouvrières à virtuellement n'importe qui. Cette tactique pourrait s'avérer payante dans une présidentielle qui favorise une démarche populiste et personnelle, qui fait appel aux passions et à l'émotion. De ce point de vue, Mélenchon, ex-socialiste qui a redécouvert le radicalisme politique de sa jeunesse en 2008, s'est une fois encore réinventé en " papy écolo bleu, blanc, rouge ". Papy par le ton très " force tranquille ", écolo car l'écologie est aujourd'hui un ciment entre les classes sociales, et tricolore avec ce visage très patriote, et parfois chauvin. Tout peut arriver mais, a priori, ce sera très difficile. La France insoumise est un mouvement récent, piloté par la garde rapprochée de Mélenchon. Il ne voulait pas s'embarrasser d'un parti : c'est un mouvement de supporters, même s'il existe des initiatives spontanées intéressantes, notamment de jeunes militants, sur les réseaux sociaux, sur YouTube, de nouvelles formes de militance, etc. Cette effervescence populaire, canalisée au sommet par les proches du candidat, constitue une force dans une élection de nature plébiscitaire. Mais elle pourrait s'avérer une faiblesse quand il faut présenter des candidats dans 577 circonscriptions. Là, mieux vaut pouvoir s'appuyer sur des figures locales connues, un réseau d'élus et signer des accords unitaires avec les autres formations de gauche. Sans union des forces de gauche, la France insoumise aura du mal à battre des députés socialistes ou communistes bien implantés.