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Quelle réflexion vous inspirent la crise du coronavirus et les mesures prises pour l'endiguer ? On ne va pas résister longtemps. L'histoire nous a enseigné une chose. La mise en quarantaine suscite la violence. Dans nos banlieues, en France ou en Belgique, de grandes familles d'origine maghrébine avec enfants, parents et grands-parents vivent dans un " deux-pièces ". En temps normal, les enfants vont à l'école. Que vont faire ces gosses ? Ils vont s'organiser en bande comme moi je l'ai fait pendant la guerre ( NDLR : Seconde Guerre mondiale à Varsovie). Les bandes vont finir par terroriser la ville. Le phénomène s'est déjà produit. Mais on oublie qu'il peut se répéter. Et puis, après la crise, on cherchera à trouver un coupable. A la télévision russe circule " l'information " selon laquelle " quelques milliardaires "internationaux" disposent de l'antidote au virus mais refusent de le mettre sur le marché parce qu'ils attendent que la peur s'installe pour le vendre très cher et ainsi contrôler économiquement le monde ". Et qui sont-ils, ces milliardaires " internationaux " ? Des juifs ! La fausse information ne va pas tarder à se répandre en France. Quel scénario envisagez-vous pour l'après-crise ? Il faut relire le magnifique livre de l'historien Jean Delumeau, La Peur en Occident (Fayard, 1978) sur l'épidémie de peste en Europe entre 1347 et 1352. Une fois que la " peste " que nous connaissons sera éradiquée, le peuple réclamera des comptes. Les dirigeants des pays autoritaires ou démocratiques se retrouveront face à des jacqueries aux cris de " Vous ne nous avez pas protégés ", " Vous nous avez donné des fausses informations ". Cela peut accélérer la transformation du monde d'autant que nous étions déjà arrivés à un carrefour. Le monde de nos grands-parents et de nos parents n'existe plus. Les grands espoirs laïques et universels sont déçus. Emmanuel Macron a été le premier à le comprendre. Il a créé une start-up politique avec trente copains et il a gagné les élections. Sauf qu'avec trente copains, on ne peut pas gérer une société. Le pouvoir, ce n'est pas seulement l'Elysée, le Kremlin ou la Maison-Blanche. Donc, nous étions déjà passés dans un autre monde. Mais nous ne savions pas où nous allions. C'est cette incertitude qui suscite la peur. Jean-Paul II, un homme que j'admirais beaucoup, a eu raison de lancer l'avertissement " N'ayez pas peur. " Quand on a peur, on perd toutes nos références, tous nos savoirs d'homme. Un exemple. Vous êtes au volant de votre voiture. Vous conduisez en ville. Un homme passe devant vous. Vous vous arrêtez brusquement. Vous ne l'avez pas heurté. Mais vous lui avez fait peur. Il se met à vous insulter, à taper sur votre capot. Vous sortez de la voiture. Vous vous excusez mais il continue à vous insulter. Parce qu'il a eu peur. C'est fini. Il n'entend plus rien de ce que vous dites. Vous devenez son ennemi mortel. Donc, nous entrons dans un monde où règne la peur puisque nous n'avons pas de réponse. L'épidémie du coronavirus ajoute à ce brouillard. Peut-on résister à cette peur ? Des moyens existent. Mais allons-nous les utiliser ? Dans son livre Si c'est un homme (Julliard, 1987, édition originale publiée en 1947), Primo Levi raconte que, détenu au camp d'Auschwitz, il partageait un matelas avec un maçon italien qui n'était pas juif. Celui-ci lui donnait quelques cuillerées de soupe, de sa gamelle, quand lui-même était malade. Primo Levi explique que ce n'est pas la soupe qui l'a sauvé de la mort, mais le geste de cet homme. Dans un monde inhumain, il lui rappelait que l'humanité existe. C'est à vous, à moi, à ceux pour lesquels vous écrivez de se mobiliser pour garder ce sang-froid. Tout à l'heure, je suis allé chercher un médicament. J'entre dans la pharmacie. Il y a un homme d'un certain âge. Il se tourne vers moi et il m'engueule : " Sortez ! " Je dis : " Pourquoi ? Il y a trois mètres de distance entre nous. " " Non, non, répond-il, vous attendez dehors ! Vous me menacez. " Vous vous rendez compte : déjà, il perdait son sens de l'humanité... Cette crise donne lieu aussi à des mouvements de solidarité. Ne vous rendent-ils pas optimiste ? C'est exact. Tout dépendra de la partie de nous-même qui sortira victorieuse de cette bataille. Chez les juifs, il n'y a pas de saints. il n'y a que des justes. Le juste est celui qui respecte la justice. Mais tout homme a en lui une partie qui va vers la justice et une autre qui se rebelle contre elle. Celui qui fait triompher en lui la première est un juste. Mais aucun homme n'est juste à 100 %. Dans la rue, on traverse le trottoir en voyant un sans-abri plutôt que de lui laisser une pièce parce qu'on nous dit qu'il peut nous transmettre le virus. Pour être généreux, il faut aussi être courageux. Il faut risquer. Sans risque, pas de courage. La crise pourrait-elle quand même avoir des conséquences positives sur la marche du monde ? Elle nous aidera peut-être à trouver la voie vers un monde différent, et pas uniquement pour la sauvegarde de la planète. Il y a trois mois, Greta Thunberg est venue chez moi. Elle est adorable. Je l'ai félicitée d'être parvenue, à elle seule, à bousculer le monde entier. Elle a rougi. Je lui ai dit que j'étais persuadé qu'elle sauverait la planète. Et après, " que fait-on ?, lui ai-je demandé. On sera huit milliards. Avez-vous pensé, avec vos camarades, à la manière de répartir les richesses ? A la façon de mieux faire vivre ces citoyens différents ? Certes, nous sommes égaux, mais pas tous pareils. " Là, elle a commencé à paniquer... Les humains au xxe siècle sont-ils de moins en moins courageux ? Non, ils ne sont pas moins courageux que nos parents ou que nos grands-parents. La question est plutôt de savoir si nous avons su transmettre à nos enfants, à nos petits-enfants cette idée de l'humain : " Tu seras un homme, mon fils, tant que tu respecteras les autres enfants qui sont aussi ceux d'autres hommes. " Ce n'est pas gagné. Et tant que ce n'est pas gagné, les juifs seront en danger. Dans Pourquoi les Juifs ? , vous citez feu le chancelier allemand Willy Brandt qui un jour vous dit : " Les fascistes sont arrivés au pouvoir en Allemagne non en raison de leur nombre mais parce qu'il n'y avait pas alors assez de démocrates. " Face à l'antisémitisme d'aujourd'hui, les démocrates sont-ils inconsistants ? Je n'ai pas de thermomètre pour vérifier la température du peuple belge ou français. Mais j'ai fait un constat après quelques attentats antisémites en France. Les organisations juives avaient appelé à une manifestation place de la République, à Paris. Elle rassembla 15 000 personnes. Avec mon ami Hassen Chalghoumi, l'imam de Drancy, j'ai appelé les musulmans à se mobiliser contre la haine des juifs sous une banderole écrite en arabe. Nous étions deux cents. Il y a six millions de musulmans en France. Je ne dis pas que ceux qui ne sont pas venus sont antisémites. Mais, en tout cas, ils n'ont pas pensé que leur présence ce jour-là changerait quelque chose. Une telle attitude fait peur. Cela signifie que nos voisins ne sont pas prêts à risquer quelque chose. Or, pour être libre, il faut prendre des risques. La Pâque juive célèbre la naissance d'une notion introduite par Moïse et qui n'existait pas auparavant, la liberté. Que font les juifs, une fois libérés de leur servitude ? Ils se révoltent parce qu'ils ne veulent pas être libres... C'est extraordinaire. La liberté n'est jamais acquise à l'homme. Il faut la conquérir et la préserver. C'est un challenge. En fait, je comprends que les juifs soient considérés comme des emmerdeurs. D'autant qu'en plus, ils ne sont pas meilleurs que les autres. Est-ce pour cela que vous écrivez que " l'antisémitisme exprime la haine d'un autre semblable " ? Oui. J'essaie de démontrer que le racisme et l'antisémitisme ne sont pas de même nature. Il est plus facile de combattre le raciste que l'antisémite parce que le premier exprime le rejet d'un autre différent. Le second, en revanche, charge de tout le mal un autre semblable. Celui-ci devient le bouc émissaire, celui qui prend sur lui le péché des autres. Celui qui, une fois tué, vous débarrassera de tous vos péchés. Que certains n'admettent pas qu'un Français puisse avoir le souci de conserver ses racines musulmanes, juives ou asiatiques, vous semble incompréhensible ? Comment l'expliquez-vous ? Quand tout va bien, les gens peuvent le concevoir. Mais dès que la situation se dégrade, les minorités deviennent suspectes. Pour le soixantième anniversaire de la libération d'Auschwitz, j'avais demandé à TF1 d'inviter Charles Aznavour pour parler du génocide arménien et Corneille pour évoquer le génocide des Tutsis au Rwanda. Au dîner qui suit l'émission, Charles Aznavour me lâche : " Il y a quand même une différence entre les Arméniens et les juifs. Quand un Arménien a un peu d'argent, il construit une église. Quand un juif en a, il bâtit une école. " Dans son propos, j'ai perçu une pointe d'envie sur le mode " vous vous débrouillez mieux que nous ". Même entre persécutés naissent des jalousies ! Quand Israël a été créé, beaucoup y ont vu une " récompense " pour ce que les juifs avaient enduré. Il ne s'agissait pas d'une récompense. Les juifs ont obtenu un Etat parce qu'ils se sont battus, y compris en perpétrant des actes terroristes. C'était un combat et ils l'ont gagné. Si les choses étaient simples, on n'aurait pas cette discussion aujourd'hui. Là est peut-être l'intérêt de la vie. Vivre dans un monde complexe.