Quelque 50 000 participantes ont fait le déplacement dans la petite ville de Trelew, à 1 400 kilomètres de Buenos Aires, du 13 au 15 octobre derniers, pour la Rencontre nationale des femmes argentines. Particularité de cette 33e édition, dans la bourgade de Patagonie, la présence de groupes de collégiennes et de lycéennes, parfois venues avec leurs mères ou leurs enseignantes - une manière de saluer l'engagement inédit des adolescentes dans la campagne en faveur de l'avortement légal, sans risque et gratuit jusqu'à quatorze semaines de gestation. Ces réunions annuelles sont à l'origine d'un projet de loi sur le sujet, largement débattu cette année par les élus, comme dans les médias et au sein de la population.
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Quelque 50 000 participantes ont fait le déplacement dans la petite ville de Trelew, à 1 400 kilomètres de Buenos Aires, du 13 au 15 octobre derniers, pour la Rencontre nationale des femmes argentines. Particularité de cette 33e édition, dans la bourgade de Patagonie, la présence de groupes de collégiennes et de lycéennes, parfois venues avec leurs mères ou leurs enseignantes - une manière de saluer l'engagement inédit des adolescentes dans la campagne en faveur de l'avortement légal, sans risque et gratuit jusqu'à quatorze semaines de gestation. Ces réunions annuelles sont à l'origine d'un projet de loi sur le sujet, largement débattu cette année par les élus, comme dans les médias et au sein de la population.Adopté par la chambre basse du Parlement en juin, le texte a finalement été rejeté par le Sénat, deux mois plus tard, par 38 voix contre et 31 voix pour. C'est la septième fois que le projet, rédigé en 2006 par un collectif d'ONG, était présenté devant le Congrès, mais il n'avait jamais été discuté, faute d'un nombre suffisant d'élus signataires de la proposition. Depuis quelques années, la mobilisation s'est accrue grâce, en particulier, au mouvement " Ni una menos " (Pas une de moins) qui dénonce les féminicides.Malgré le vote des sénateurs, " ce débat a été un pas de géant pour les droits des femmes, assure Diana Maffia, directrice de l'Observatoire du genre au Conseil de la magistrature de Buenos Aires. Depuis la fin de la dictature, elles avaient conquis le droit au divorce et celui d'être députée. Mais la maîtrise de leur corps restait sous tutelle. Le débat public, tout au long de l'année, a apporté une légitimation sociale à cette question. Un juge aura désormais plus de difficultés à emprisonner une femme pour un avortement. " " Auparavant, c'était un sujet tabou, complète Victoria Ginzberg, journaliste à Pagina 12. Même les personnalités politiques qui y étaient favorables n'osaient pas en parler. Cela ne rapportait pas de voix. "Le silence officiel n'empêchait pas les femmes de s'organiser et de faire avancer leur cause. Depuis 2014, le groupe Socorristas en red (Secouristes en réseau) procure conseils et assistance aux femmes qui ont besoin d'un avortement sans risque. Mi-août, au lendemain du vote du Sénat, l'agence du médicament argentine Anmat a homologué l'usage gynécologique du misoprostol, un antiulcéreux utilisé jusque-là de façon clandestine pour les IVG. " Désormais, les hôpitaux pourront en délivrer lors des interventions légales, en cas de risque pour la mère, ou de viol, souligne Diana Maffia. Ce sera plus sûr. " Une semaine plus tard, un laboratoire public de la province de Santa Fe - dirigée par un socialiste - annonçait la production de misoprostol, jusqu'ici importé.Au cours de l'année écoulée, si l'opposition à l'avortement est surtout venue de la droite conservatrice et de l'Eglise, le débat a traversé le spectre politique entier, et la division entre partisans et opposants au droit de choisir a été avant tout générationnelle. L'ancienne présidente, Cristina Kirchner (2007-2015), s'était opposée à l'ouverture du débat lorsqu'elle était au pouvoir. Catholique, elle partageait le rejet du clergé. " Je suis péroniste, pas progressiste ", disait-elle. Sous ses deux mandats, pourtant, l'Argentine s'est placée à l'avant-garde du continent pour le mariage homosexuel (2010) et le droit des travestis et transsexuels. Elle a toutefois changé d'avis cette année, convaincue par les arguments de sa fille.D'autres ont été plus embarrassés. Tel l'ex-président de la Chambre des députés, le péroniste Julian Dominguez, ou le défenseur des travailleurs précaires, Juan Grabois. Proches du pape François, ils se sont déclarés partisans des " deux vies " (celle de la mère et du foetus), une manière détournée de s'opposer au droit à l'IVG." A gauche, certains soupçonnent le chef de l'Etat, Mauricio Macri (centre-droit), d'avoir cherché à affaiblir l'alliance d'une partie de l'Eglise avec le péronisme et les mouvements sociaux, hostiles à sa politique néolibérale ", avance un observateur.Pour une partie des militants, les revendications des féministes doivent passer au second plan dans un pays où un tiers de la population vit sous le seuil de pauvreté. " Mais les femmes ne sont pas une minorité, proteste Maisa Bascuas, politologue, activiste au sein d'une ONG de travailleurs précaires et féministe. Et celles qui meurent des suites d'un avortement clandestin sont issues des milieux populaires. " Les membres de la classe moyenne ont souvent accès à des cliniques sûres, qui savent discrètement prendre soin d'elles." En Argentine, le mouvement syndical et associatif reste très machiste ", observe Victoria Ginzberg. Mais cela bouge... Arborant le foulard vert emblématique des prochoix, les " pibas " (les adolescentes) ont été au coeur des manifestations et ont organisé d'innombrables discussions dans les collèges et lycées depuis le début de l'année. Désormais, " même les pibos (les garçons) voient les choses différemment de leurs aînés ".A un an des échéances électorales, la mobilisation se poursuit. Déjà, après le vote des sénateurs, et alors que trois femmes âgées de 22, 30 et 34 ans venaient de mourir en l'espace d'une semaine des suites d'un avortement clandestin, une organisation féministe a annoncé la création d'un registre des femmes mortes en raison d'une IVG clandestine, sur le modèle de celui qui existe pour les victimes de violences faites aux femmes. " Leur décès pourrait être qualifié de "féminicide d'Etat" ", dénonce, en août dernier, dans le quotidien Clarin, la militante Raquel Vivanco. Parce qu'il pourrait avoir été évité.Nul doute que la question de l'avortement sera à nouveau présente lors des élections générales, en octobre 2019. Les pibas en âge de voter seront plus nombreuses. " Elles et leurs aînées se souviendront des 40 sénateurs qui ont laissé de tels drames se perpétuer ", augure Diana Maffia. Par Catherine Gouëset.