Après l'échec de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2017, l'extrême droite et la droite de la droite républicaine en France envisagent la reconquête avec fébrilité. Fin mai, Marine Le Pen, la cheffe du Rassemblement (ex-Front) national, a proposé une alliance électorale en vue des européennes de 2019 au président de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan, qui ne l'a pas jugée à la hauteur de " l'enjeu historique " de " refonder l'Europe et sauver la France ". Dans un appel lancé par plusieurs personnalités depuis Angers, le 27 mars dernier, une députée apparentée frontiste, Emmanuelle Ménard, un ancien ministre Les Républicains, Thierry Mariani, et le président du Parti chrétien-démocrate Jean-Frédéric Poisson ont pourtant clamé leur foi en une future union des droites, qu'on prête à Marion Maréchal (ex-Le Pen) de pouvoir fédérer dès qu'elle aura décidé de mettre fin à sa retraite. Mais d'où vient ce renouveau du conservatisme en France ? Réponses avec Pascale Tournier, journaliste à La Vie et auteure de Le Vieux monde est de retour (1).
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Après l'échec de Marine Le Pen au second tour de la présidentielle de 2017, l'extrême droite et la droite de la droite républicaine en France envisagent la reconquête avec fébrilité. Fin mai, Marine Le Pen, la cheffe du Rassemblement (ex-Front) national, a proposé une alliance électorale en vue des européennes de 2019 au président de Debout la France, Nicolas Dupont-Aignan, qui ne l'a pas jugée à la hauteur de " l'enjeu historique " de " refonder l'Europe et sauver la France ". Dans un appel lancé par plusieurs personnalités depuis Angers, le 27 mars dernier, une députée apparentée frontiste, Emmanuelle Ménard, un ancien ministre Les Républicains, Thierry Mariani, et le président du Parti chrétien-démocrate Jean-Frédéric Poisson ont pourtant clamé leur foi en une future union des droites, qu'on prête à Marion Maréchal (ex-Le Pen) de pouvoir fédérer dès qu'elle aura décidé de mettre fin à sa retraite. Mais d'où vient ce renouveau du conservatisme en France ? Réponses avec Pascale Tournier, journaliste à La Vie et auteure de Le Vieux monde est de retour (1). La mobilisation de la Manif pour tous a-t-elle été l'élément fondateur du renouveau de la droite conservatrice en France ? Oui, pour plusieurs raisons : l'effet de masse, les réseaux qui ont pu être tissés à cette occasion et la concrétisation chez de nombreux jeunes d'une première expérience politique. Issus pour la plupart de la bourgeoisie, ils ont été confrontés au manque de dialogue de l'Etat et en ont été choqués. Certes, ils ont perdu puisque la loi a été votée. Mais ils se sont levés et n'ont pas voulu se rasseoir. Ils ont décidé de continuer le combat, peut-être sous d'autres formes, associatives, culturelles. Biberonnés aux théories d'Antonio Gramsci (NDLR : membre fondateur du Parti communiste italien et philosophe, 1891 - 1937), ils sont convaincus que, pour remporter le combat politique, il faut gagner la bataille culturelle. D'où la volonté de prendre d'assaut le champ des idées, les médias... De surcroît, à la faveur des primaires de la droite à la présidentielle, ils ont cru disposer, en la personne de François Fillon, du candidat qui porterait leurs idées. Qu'est-ce qui irrite particulièrement cette France conservatrice ? La question sociétale est leur première matrice. Non à l'ouverture de la procréation médicalement assistée aux couples de femmes, non à la gestation pour autrui, non à la révision des lois bioéthiques, notamment celles liées à la fin de vie... Leur définition de l'être humain est beaucoup plus inscrite dans la finitude, en vertu d'une conception chrétienne qui interdit que l'homme bascule dans les désirs délirants prométhéens. La notion de la limite les caractérise aujourd'hui : limites dans la mondialisation, le rapport à la technique, l'écologie, sur les frontières, sur l'Europe... Enfin, opposés aux progressistes, ils redoutent le tabula rasa et défendent les principes de la transmission, de la famille et des racines. Vous évoquiez l'attrait pour François Fillon. Mais, dans votre livre, vous parlez aussi de la méfiance que ces militants nourrissent à l'égard des partis... D'abord, beaucoup sont catholiques : par une sorte de quête de pureté, la méfiance à l'égard de l'engagement particratique fait partie de leur ADN. Ensuite, ils ont été déçus par François Fillon après l'avoir soutenu, à l'image de Sens commun, le mouvement émanant de la Manif pour tous. Enfin, la violence du combat politique lors de cette présidentielle les a échaudés. Du coup, beaucoup ont pris leurs distances avec le monde politique et se sont réfugiés en quelque sorte dans l'action sociale. Le noyau dur des militants poursuit cependant la bataille culturelle et espère en trouver la traduction politique. Marion Maréchal- Le Pen est celle qui combine le plus d'atouts aujourd'hui pour les représenter. Elle parle au peuple et à la classe bourgeoise. Elle est catholique et ne le renie pas. Elle est en phase avec leurs idées sur les questions sociétales. Elle est plutôt libérale tout en étant soucieuse de la santé des PME... Est-elle mieux placée que Laurent Wauquiez ? Oui parce que le problème numéro un de Laurent Wauquiez est la question de sa sincérité. Et qu'en outre, il n'arrive pas à imprimer sa marque ; ce qui se ressent dans les sondages. Pourquoi le catholicisme est-il un paramètre structurant de ce mouvement conservateur et n'est-ce pas le signe avant-coureur d'un échec vu la sécularisation croissante dans la société ? Cela peut en effet être un handicap. Quand François Fillon s'est affiché comme chrétien pendant la campagne présidentielle, cela a suscité une réaction très massive de rejet. La France vit toujours avec des reliquats de la bataille entre l'Eglise et l'Etat. Mais être catholique a une signification sur le plan de la bataille culturelle. La défense des racines judéo-chrétiennes nourrit l'opposition au tabula rasa et s'inscrit en réaction à la visibilité de plus en plus grande de l'islam. D'un point de vue plus positif, les jeunes que j'ai rencontrés ont la foi, croient à l'engagement et au bien commun. En cette période de manque de repères et de sens, cela donne une assise et constitue un rempart contre l'individualisme. Les réseaux conservateurs américains peuvent-ils être un modèle à suivre pour les conservateurs français ? Dans mon livre, j'évoque l'Institut de formation politique, qui forme les jeunes activistes de droite. Leurs dirigeants se sont inspirés des équivalents américains. En février, Marion Maréchal-Le Pen a prononcé un discours à la tribune du congrès annuel du Comité conservateur d'action politique. Cela étant, la situation en Europe, en Autriche, en Pologne, en Russie... inspire autant voire plus les conservateurs français. On sent aujourd'hui que le vent de l'histoire souffle davantage vers le conservatisme, avec une bonne dose de populisme, alors que la social-démocratie est plutôt déclinante. Médiatiquement et idéologiquement, les penseurs de droite dominent-ils désormais le débat intellectuel ? Il est intéressant de noter que ce mouvement a d'abord été porté par ce que j'appelle des conservateurs de gauche, Michel Houellebecq, Michel Onfray, Alain Finkielkraut... La jeune génération des intellectuels s'est beaucoup appuyée sur ces penseurs. Cela leur a permis de faire sauter un verrou assez puissant en France qui veut qu'être un intellectuel de droite soit mal vu parce qu'il est rapidement associé à Charles Maurras avec ses corollaires, le soutien au maréchal Pétain, la collaboration avec les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale, l'antisémitisme... L'audience nouvelle des conservateurs de gauche a popularisé les oppositions au différentialisme, à l'universalisme... Dans une deuxième phase, l'occupation de l'espace médiatique à travers Eric Zemmour ou le site et le mensuel Causeur d'Elisabeth Lévy... a permis de faire entendre les voix du conservatisme de droite. Et aujourd'hui, il faut épingler le rôle du Figaro qui offre une caisse de résonance très forte à ces idées alors qu'il y a dix ans, le quotidien suivait plus une ligne libérale classique. L'extrême droite et l'extrême gauche peuvent-elles converger sur certains thèmes ? Mon enquête a révélé une dimension nouvelle, due à Emmanuel Macron qui mène la politique économique qu'aurait appliquée François Fillon. Une partie des électeurs de droite adhère à ces mesures. Les autres, s'ils veulent s'y opposer, n'ont pas d'autre choix que d'être antilibéraux. Verser dans l'antilibéralisme peut avoir une dimension romantique pour les jeunes, qui sont naturellement dans une certaine radicalité, et trouver un écho chez les catholiques qui suivent la doctrine sociale de l'Eglise et adhèrent au discours assez radical du pape François. L'antilibéralisme est donc une passerelle possible entre extrême droite et extrême gauche. L'écologie intégrale peut en être une autre. A terme cependant, je ne sais pas où cela peut mener. Mais je ne m'aventurerais pas à parler d'alliance rouge-brun. Le contexte général en France est-il propice à une alliance entre la droite et l'extrême droite ? Certains la veulent. Nicolas Dupont- Aignan, président de Debout la France, avait fait alliance avec Marine Le Pen après le premier tour de la présidentielle. Si Marion Maréchal-Le Pen revenait en politique, elle aurait pour vocation de faire cette union des droites en dehors des partis, de rassembler les électeurs du Front national et des Républicains qui n'auraient pas émigré vers Emmanuel Macron. La volonté existe. Mais l'histoire montre que cela a toujours été compliqué. Laurent Wauquiez, chef des Républicains, y est tout à fait opposé. Il sera intéressant de suivre les élections européennes, qui seront déterminantes sur cette question. Le 9 avril dernier, devant les évêques de France, Emmanuel Macron a exhorté les chrétiens à s'engager. N'est-ce pas une prise de risque connaissant la sociologie de l'électorat catholique ? Il faut plus voir cet appel sous l'angle de l'engagement. Nous vivons dans une société où les gens ne s'engagent plus beaucoup. Dans l'esprit d'Emmanuel Macron, ceux qui y consentent peuvent être des exemples pour la société. Peut-être a-t-il aussi voulu envoyer un signal aux conservateurs. Mais pas seulement. Après tout, il y a aussi des chrétiens progressistes très engagés. La radicalisation dans la radicalisation de l'extrême droite et de l'extrême gauche peut-elle déboucher sur des confrontations de plus en plus violentes, comme le 1er mai en a été le théâtre à Paris ? Je ne vous cache pas une certaine inquiétude : 1 200 black blocs réunis, c'est une première. On a l'impression qu'à force de faire fi des espaces de négociation avec les corps intermédiaires et les syndicats, le pouvoir en place fait émerger des forces extraparlementaires. L'affaissement du débat risque de plonger le rapport au politique dans une zone conflictuelle.