La fuite a bien dû commencer quelque part. Comment tout à coup des millions d'heures de musique se sont-elles retrouvées à l'air libre, disponibles en quelques clics ? Comment un secteur aussi florissant que l'industrie musicale a-t-il pu se faire à ce point dépasser par les événements, assistant tétanisé à l'hémorragie, voyant ses revenus fondre d'année en année ? Le coupable est connu : Internet et le nouveau modèle qu'il a engendré. Mais qui se cache à l'autre bout de la " Matrix " ?
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La fuite a bien dû commencer quelque part. Comment tout à coup des millions d'heures de musique se sont-elles retrouvées à l'air libre, disponibles en quelques clics ? Comment un secteur aussi florissant que l'industrie musicale a-t-il pu se faire à ce point dépasser par les événements, assistant tétanisé à l'hémorragie, voyant ses revenus fondre d'année en année ? Le coupable est connu : Internet et le nouveau modèle qu'il a engendré. Mais qui se cache à l'autre bout de la " Matrix " ? Son nom est Bennie Lydell Glover. Mais depuis que la presse américaine s'est intéressée à son histoire - racontée dans le livre How Music Got Free du journaliste Stephen Witt (1) - on le surnomme " The man who broke the music business ". L'homme qui a mis le business musical à terre. Il n'est évidemment pas le seul à avoir alimenté le Web en musique piratée. Mais il est peut-être le premier à avoir su profiter pleinement des nouvelles possibilités technologiques et à alimenter le réseau de manière massive. Avant lui, l'industrie a toujours dû batailler avec les bootleggers. A la fois ceux qui se contentaient de presser à leur compte des disques disponibles par ailleurs dans le commerce officiel. Et puis tous les autres : ceux qui réussissaient à mettre la main sur des bandes jamais sorties (le fameux Great White Wonder de Dylan en 1969) ou des enregistrements live inédits, vendus plus ou moins sous le manteau. Avec le Net et la numérisation de la musique, la multiplication des albums " leakés " va toutefois provoquer un véritable chamboulement. Au début des années 1990, Glover bosse comme jeune ouvrier intérimaire dans une usine de pressage de disques du label PolyGram, du côté de Kings Mountain, en Caroline du Nord. Il est également passionné d'informatique. Après avoir acheté son premier PC à 15 ans, il est devenu un vrai féru de technologie. Il a même commencé à se faire un peu d'argent en réparant des ordinateurs. Rapidement, il acquiert l'un des premiers appareils permettant de graver des CD pour quelque 600 dollars. Comme tout le monde, il se contente de presser des compilations de morceaux qu'il possède déjà, et qu'il revend aux amis. Au départ, le business ne va pas plus loin que ça. Et pour cause, graver un seul CD prend quasi trois quarts d'heure... Glover pourrait éventuellement prendre un peu plus de risques. En copiant, par exemple, des albums récupérés de l'usine. Il s'est d'ailleurs vite rendu compte qu'il n'était pas le premier à y avoir pensé. C'est visiblement un secret de polichinelle : sur sa ligne de production, il arrive régulièrement que certains exemplaires disparaissent. Le jeune homme pense éventuellement en faire autant pour alimenter sa petite affaire. Mais la plupart des disques qui passent par l'usine de Kings Mountain sont des albums " grand public ", genre Bryan Adams. Pas vraiment la came de la " clientèle " plutôt hip hop que côtoie généralement Glover... Pendant ce temps, la technologie continue d'évoluer. La bande passante s'élargit, les vitesses de téléchargement s'affolent, un format de compression audio est apparu - le MP3... Dans son livre Appetite For Self-Destruction (2), Steve Knopper pose la thèse selon laquelle l'industrie musicale est restée trop longtemps aveugle aux changements en cours, sciant elle-même la branche sur laquelle elle était paresseusement assise. Il raconte notamment : " Fin 1993, une secrétaire en panique est entrée en trombe dans le bureau de Jeff Gold, le vice-président de Warner, pour lui délivrer un message urgent : les morceaux du nouvel album de Depeche Mode, Songs Of Faith And Devotion, venaient de fuiter vers les fans via les chat rooms en ligne ! " Oh non ! " Affolé, Gold s'apprête à décrocher son téléphone, et à mettre en branle toutes les contre- attaques technologiques possibles, avant de s'arrêter : "Des chat rooms ?" " Glover, lui, voit très bien de quoi il s'agit. Au milieu des années 1990, il est à fond dedans. Comme tout le monde, il navigue sur ces espaces de conversation caché derrière un pseudo. Il découvre ainsi toute une sous-culture clandestine du Web. Celle où s'échangent des fichiers piratés (softwares, photos, musique...), appelés " warez ". Il existe notamment un réseau officieux, qui se fait appeler The Scene : en gros, une myriade de pirates anonymes qui bataillent pour être les premiers à balancer sur le Net des fichiers inédits, via les chat rooms. En 1996, un certain NetFraCk fonde le premier groupe consacré uniquement à l'échange de fichiers musicaux. Il le baptise Compress 'Da Audio (ou CDA), et se focalise sur le support MP3 - qu'il va d'ailleurs contribuer à imposer comme standard. Le 10 août, CDA lâche sa première grosse munition : le single Until It Sleeps de Metallica. Les vannes sont ouvertes. Tant que les pirates se contentent de répandre leurs fichiers via les espaces de conversation en ligne, les pertes restent relativement limitées pour l'industrie du disque. Elles prendront bientôt une autre ampleur. En 1999, Shawn Fanning, un jeune étudiant américain de 19 ans, lance en effet la première version de Napster : un tout nouveau système de partage de fichiers via des ordinateurs connectés entre eux - le fameux peer-to-peer. " En juin, explique Steve Knopper, Shawn a filé la première version du logiciel à une trentaine d'amis, pour la plupart des hackers rencontrés sur les chat rooms. Bientôt, près de 15 000 personnes avaient téléchargé Napster. " Toutes les pièces de l'engrenage sont désormais en place. Six mois avant l'arrivée de Napster, note encore Stephen Witt, PolyGram est racheté par Universal. L'usine de Bennie Glover, à Kings Mountain, est directement concernée. Mais pas du tout inquiétée. " Les patrons d'Universal pensaient que les affaires allaient continuer, écrit Stephen Witt dans le New Yorker. Dans la proposition d'acquisition de PolyGram, ils ne citèrent pas le MP3 parmi les menaces potentielles pour leur business. Les lignes de production furent agrandies pour sortir un demi-million de CD par jour. Il y eut plus de shifts, plus d'heures supplémentaires, plus de musique. " En 1999, Glover possède désormais une demi-douzaine de graveurs, lui permettant de sortir une trentaine de copies par heure. Mais ce n'est pas tant de la musique sortie de la chaîne de Kings Mountain qui passe par ses machines. Glover préfère plutôt s'attaquer aux films et aux jeux vidéo. Les seuls CD qu'il se risque à piquer à l'usine sont destinés à son collègue, devenu pote, Tony Dockery. Depuis plusieurs mois, celui-ci, qui se fait appeler St-James sur les chat rooms, alimente en fait le fameux réseau de " warez ", The Scene. Il le fait via un groupe " d'élite ", une dream team du Web clandestin : Rabid Neurosis (ou RNS), dirigé par un certain Kali. Particularité de Rabid Neurosis : pirater non plus des morceaux, mais bien des albums entiers. Avec un insider à Kings Mountain, RNS est particulièrement gâté. Jusqu'au jour zoù Dockery, rattrapé par sa vie de famille, décide de quitter le circuit. Pour le remplacer, le groupe se tourne alors naturellement vers Glover qui, jusque-là, ignorait tout de la manoeuvre. Le deal est vite scellé : Kali donne la liste de sorties qui l'intéressent ; Glover se charge de les piquer sur la chaîne, de les convertir en format MP3, et d'envoyer les fichiers sur des canaux cryptés, où Kali pourra les récupérer. En échange, Glover reçoit un accès direct aux serveurs cachés qui alimentent The Scene en films, jeux vidéo... C'est ainsi que l'employé de Kings Mountain va passer plusieurs années à fournir le Net en albums " tombés du camion ". Et cela malgré des contrôles de plus en plus sévères au sein de l'usine (il multipliera les subterfuges, en planquant, par exemple, dans son énorme boucle de ceinture des CD récupérés dans la poubelle de l'usine). En 2001, affirme Stephen Witt, Glover passe pour le leader mondial du piratage de musiques " leakées ". Jay-Z, Björk, Queens of the Stone Age, U2... Tous sont victimes du zèle de l'employé pirate. En 2002, Glover parvient à mettre la main sur The Eminem Show, un des albums phares de l'année, qui déboule sur le Net vingt-cinq jours avant sa sortie officielle. Fin 2006, ce sont ainsi près de 2 000 albums qui ont fuité via Glover. L'année d'après, il met la main sur les albums de deux de ses rappeurs préférés : 50 Cent et Kanye West. Le Curtis du premier et le Graduation du second sont prévus pour sortir le même jour. Un coup marketing du label destiné à exacerber la rivalité entre les deux stars : 50 Cent a même juré de prendre sa retraite si son concurrent vendait plus de disques que lui. Glover se rend alors compte qu'il a le pouvoir d'influencer le résultat du " match ", en décidant lequel des deux disques va fuiter en premier... Finalement, Graduation sera disponible sur le Net avant Curtis. Mais cela ne l'empêchera pourtant pas de se vendre davantage. Comme quoi, la fuite n'est pas forcément une mauvaise chose pour un album... L'argument ne vaudra cependant pas grand-chose aux yeux de la justice. En 2007, le FBI finit par perquisitionner chez Glover et met au jour l'escroquerie. Le pirate est envoyé devant le tribunal, en compagnie de son camarade Dockery. Ils plaideront tous les deux coupables de conspiration en vue de commettre une infraction au copyright. Le 15 janvier 2010, ils seront condamnés à trois mois de prison ferme et deux ans de conditionnelle. " En onze ans, conclut Stephen Witt, RNS a "fuité" plus de 20 000 albums. Au cours de cette période, l'élément le plus efficace du groupe était assurément Glover - rares étaient les jeunes de moins de 30 ans qui ne pouvaient tracer un lien entre leur collection de musique et lui. " (1) How Music Got Free, par Stephen Witt, éd. Viking, 304 p. (2) Appetite For Self-Destruction. The Spectacular Crash Of The Record Industry In The Digital Age, par Steve Knopper, éd. Simon & Schuster, 301 p.