Alors qu'elle décrit la mort de son fils unique, Michelle McPhillips s'interrompt soudain : " J'ai de la chance, dit-elle. J'avais sa main dans la mienne et "maman" est le dernier mot qu'il a prononcé en me regardant. Il savait que j'étais là. Tant de mères n'ont pas eu un tel moment. Pour dire au revoir. " Michelle et son fils, Jonathon, 28 ans, se trouvaient dans l'ambulance qui les emmenait à l'hôpital, le 25 février 2017, où " JJ " est mort quelques jours plus tard.
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Alors qu'elle décrit la mort de son fils unique, Michelle McPhillips s'interrompt soudain : " J'ai de la chance, dit-elle. J'avais sa main dans la mienne et "maman" est le dernier mot qu'il a prononcé en me regardant. Il savait que j'étais là. Tant de mères n'ont pas eu un tel moment. Pour dire au revoir. " Michelle et son fils, Jonathon, 28 ans, se trouvaient dans l'ambulance qui les emmenait à l'hôpital, le 25 février 2017, où " JJ " est mort quelques jours plus tard. Jonathon James McPhillips est l'une des 80 personnes tuées à l'arme blanche, l'année dernière, à Londres. Les attaques au couteau - knife crimes en anglais - accusent une hausse spectaculaire en Angleterre et au pays de Galles. Dans la capitale britannique, en particulier, le nombre de victimes a augmenté de 21 % entre avril 2017 et mars 2018, quand les délits commis à l'aide d'une arme à feu ont reculé de 4,6 %. En février et mars, Londres a connu un plus grand nombre de meurtres que New York, une ville de taille comparable, avec huit millions d'habitants. En apparence si paisible, serait-elle devenue moins sûre que sa cousine transatlantique, longtemps réputée pour sa violence ? Non. En 2017, le taux d'homicides y était de 12 pour un million d'habitants, contre 34 à New York. Mais la situation s'aggrave outre-Manche entre avril 2017 et mars 2018, 157 homicides ont été enregistrés à Londres, soit 48 de plus que lors de la même période précédente. Ce soir-là, peu après minuit, le chemin de JJ croise celui d'un adolescent de 17 ans qu'il connaît, dans la rue principale d'Islington, à deux pas de l'hôtel de ville de cet arrondissement branché du centre de Londres. Paniqué, le jeune homme est poursuivi par un gang de six personnes, armées de lames qualifiées de couteaux " de Rambo " ou " à zombies ". En cherchant à protéger le jeune, Jonathon reçoit le coup fatal. Quand elle apprend au téléphone que son fils vient d'être poignardé, derrière le comptoir du pub qu'elle gère, quelques centaines de mètres plus loin, Michelle McPhillips pousse un cri si strident que le limiteur de son coupe net la musique. JJ n'était pas membre d'un gang, insiste-t-elle : " Il avait deux enfants, âgés aujourd'hui de 3 et 5 ans. C'était quelqu'un de généreux, toujours prêt à aider. " Proche de la gare de Saint-Pancras, au nord du terminus de l'Eurostar, le borough d'Islington, où a longtemps vécu Tony Blair avant de devenir Premier ministre, est rattrapé par la vague de meurtres à l'arme blanche. Le 22 mai dernier, à quelques mètres du lieu même où le fils McPhillips a été attaqué, Marcel Campbell, 30 ans, a été poignardé à mort, en plein jour, dans ce qui a tout du règlement de comptes. Deux semaines plus tard, les fleurs déposées sur le trottoir en sa mémoire sont déjà bien fanées. Son meurtrier présumé, âgé de 22 ans, a été placé en détention. En revanche, un seul des six membres du gang qui s'en est pris à Jonathon McPhillips a été arrêté. " Les gens sont trop effrayés pour parler, s'indigne sa mère. Même l'adolescent que JJ a tenté d'aider ne veut pas coopérer avec la police. Mon fils a sacrifié sa vie pour rien. " Les gangs ne sont certes pas un phénomène nouveau à Londres. Et nombre de meurtres à l'arme blanche relèvent de violences domestiques. Mais les couteaux surgissent de plus en plus souvent lors de rixes, en particulier celles entre mineurs, membres ou non de gangs : " Nous travaillons auprès de 600 jeunes chaque année ", explique Junior Smart, ex-détenu et fondateur d'une association, SOS Project, qui fait de la prévention individuelle dans les quartiers réputés difficiles. " Presque tous disent porter un couteau pour se protéger, souligne-t-il. De peur qu'il ne leur arrive quelque chose. " " Il y a une contagion au sein des communautés les plus pauvres, celles touchées par le trafic de drogue, confirme Roger Grimshaw, directeur de recherche du centre pour les études sur le crime et la justice. Plus je suis entouré d'individus qui s'arment de couteaux, plus j'ai tendance à le faire à mon tour. " " Nous constatons une progression du phénomène des gangs à Londres, ajoute Simon Harding, criminologue à l'université West London. Les membres, qui ont parfois 13-14 ans, sont plus jeunes qu'avant. Et ils y restent plus longtemps. Surtout, la culture des gangs s'étend ; elle influence dorénavant les individus qui gravitent autour. " Condamné pour vol à main armée à 18 ans, John Costi a passé six années en détention, où il s'est découvert une vocation d'artiste. Il anime des ateliers créatifs auprès de jeunes confrontés à la violence au quotidien. Il connaît trop bien cette gang culture : " Dans certains endroits de Londres, si vous avez grandi dans un quartier, vous ne pouvez pas vous rendre dans celui situé de l'autre côté de la rue. Il y a des frontières invisibles. Si on vous voit les franchir, vous serez attaqué sans sommation. " Ces querelles territoriales sont amplifiées par les réseaux sociaux. Les smartphones offrent des " opportunités illimitées de se provoquer entre rivaux, et les échanges peuvent être vus par plus de monde, plus longtemps ", soulignent les auteurs d'un rapport gouvernemental publié en avril. Certaines vidéos musicales relèvent d'un style de rap ultraviolent venu de Chicago, appelé drill. Elles mettent en scène des menaces crues d'assassinat, en particulier au couteau. A Londres, les futures victimes y sont parfois désignées par leur nom. La police locale et YouTube collaborent depuis peu pour les effacer. Aux provocations, parfois en direct sur des messageries éphémères, s'ajoute la possibilité de localisation qu'offrent les téléphones de dernière génération. " Quand j'étais jeune et membre d'un gang, on se battait si on se croisait, résume John Costi. Maintenant, tout le monde sait où est tout le monde, grâce aux réseaux sociaux. " Entre l'invective en ligne et le coup de couteau, quelques minutes suffisent pour que des vies basculent. Michelle McPhillis procède toujours de la même manière lorsqu'elle intervient dans les écoles pour prévenir les crimes à l'arme blanche. " Je dis aux élèves de me faire confiance et de fermer les yeux. Puis je leur demande de penser à une soeur, un frère ou un parent dont ils sont très proches. Au bout de trente-six secondes, je tape dans mes mains et je leur dis que c'est le temps qu'il a fallu pour poignarder et tuer mon fils Jonathon. Cela leur permet de ressentir, un instant, la perte d'un être cher. Certains ne peuvent retenir leurs larmes. " Depuis la mort de JJ, Michelle est intervenue à une vingtaine de reprises dans des écoles de Tower Hamlets ou de Hackney, un arrondissement parmi ceux qui comptent le plus d'homicides. " Je suis la dernière à prendre la parole, pendant quinze minutes, après un ancien membre d'un gang, indique-t-elle. Cela me donne l'impression que mon fils n'est pas mort en vain. Je ne veux pas que d'autres mères vivent la même chose que moi. " De nombreux programmes de prévention sont mis en place à Londres afin de décourager les attaques au couteau. Dans les hôpitaux, les animateurs de l'association Redthread sont les premiers, après le personnel médical, à s'adresser aux jeunes victimes d'une lame. Ils leur proposent de les aider à changer de vie, alors que celle-ci aurait pu s'arrêter net, quelques heures plus tôt. Junior Smart et son équipe de SOS Project s'appuient sur leur connaissance des codes de la rue : " Mes collaborateurs sont tous d'ex-délinquants, formés et compétents. On réalise des interventions sur mesure, sans compter notre temps, à la différence des services sociaux, qui ne pourraient jamais se le permettre. Les jeunes ne pensent pas aux conséquences de leurs actes. Ils vivent dans l'instant. On peut passer des dizaines d'heures avec une seule famille, si nécessaire. On se rend aussi dans les écoles pour essayer de démythifier la vie de gangster. " La police londonienne mène aussi des actions de prévention. A Brixton, l'inspecteur Jack Rowlands a fondé un programme d'approche, lors de leur garde à vue, de petits délinquants de 18 à 25 ans : " On parle de leur mode de vie, explique le policier. Par la suite, nous continuons à les suivre afin de les aider à renoncer aux gangs et à saisir des opportunités de formation, par exemple. " Difficile cependant de faire reculer la violence dans les communautés les plus pauvres, quand les services sociaux et la police doivent sans cesse se serrer la ceinture. Le plan d'action proposé par le gouvernement en avril dernier pour lutter contre la hausse des meurtres se résume à un durcissement des peines. " La réponse officielle, dans ce domaine comme dans beaucoup d'autres, consiste simplement à ne pas dépenser plus, regrette Brian Paddick, membre libéral-démocrate de la Chambre des lords et d'un groupe parlementaire sur les knife crimes. Or, il ne peut y avoir de stratégie efficace pour éloigner les jeunes de la violence et des gangs sans investissements supplémentaires. Car nous devons pouvoir leur proposer des perspectives. " Ce refus d'investir s'ajoute aux cruelles coupes budgétaires imposées aux autorités locales par les conservateurs depuis leur retour au pouvoir, en 2010. " Nous payons le résultat d'une politique d'austérité qui a particulièrement touché les services sociaux et certains programmes de soutien aux enfants en difficulté familiale ", déplore Roger Grimshaw. La majorité des youth clubs (" maisons de la jeunesse ") ont été fermés. " Ces lieux sûrs, ouverts après l'école, offraient de multiples activités, encadrées par des professionnels. A présent qu'ils ont disparu, les jeunes se retrouvent à zoner ", explique Junior Smart. Dans des rues où les dealers et les gangs font la loi. " Là où se trouvaient dix youth clubs, il n'en reste plus que deux, fait valoir le criminologue Simon Harding. Or, les jeunes ne peuvent traverser cinq quartiers différents, et risquer d'y croiser cinq gangs hostiles, pour s'y rendre. " Un constat partagé par John Costi : " La moitié du temps, on doit payer des taxis aux jeunes qui viennent à mes ateliers. Ils ne peuvent pas être aperçus près de certaines cités. " " Pas de coupes sans conséquences " : l'expression est brandie par les policiers anglais, comme par les opposants à la politique du gouvernement. Les diminutions d'effectifs orchestrés par la Première ministre, Theresa May, lorsqu'elle était chargée de l'Intérieur, ont fait disparaître la police de proximité - 21 000 agents en moins entre 2010 et 2017. A Londres, de nombreux commissariats ont été fermés. " Le gouvernement s'est engagé à ne pas réduire le budget de la police, mais l'inflation s'en charge. La chef de la police londonienne, Cressida Dick, se bat les mains attachées dans le dos ", déplore Brian Paddick, qui a servi pendant trente et un ans dans la police. Pour endiguer les attaques au couteau, beaucoup réclament le retour des contrôles au faciès, accompagnés de fouilles corporelles. Mais ceux-ci ont été pratiquement abandonnés ces dernières années pour deux raisons : leur inefficacité avérée et la défiance suscitée au sein des communautés noires, les plus pauvres et les plus touchées par ces crimes. Pour lord Paddick, la confiance entre les forces de sécurité et les minorités ethniques, indispensable, requiert une gestion plus habile : " La police doit coopérer avec les leaders de ces communautés, comme dans les années 1990. A l'époque, nous cherchions à faire baisser le nombre des meurtres par balle entre Noirs. Et cela avait marché. " Une partie des effectifs qui ont permis autrefois de décapiter des réseaux du trafic de drogue sont dévolus, depuis les années 2000, à la lutte contre le terrorisme islamique. Or, selon une note récente du ministère de l'Intérieur dévoilée par le Sunday Times, la hausse spectaculaire des meurtres et des vols s'expliquerait par l'offre croissante de cocaïne dans tout le pays et sa distribution, jusque dans les zones rurales les plus reculées. " Le trafic de drogue et cette épidémie de crimes à l'arme blanche ne touchent pas les électeurs du Parti conservateur, analyse Brian Paddick. Résultat, les tories restent sur leur objectif d'une réduction des déficits, tout en maintenant les impôts au plus bas. Un jour, peut-être, quand ces électeurs commenceront à être touchés à leur tour, les partis s'entendront pour faire vraiment quelque chose. " Par Clément Daniez.