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Une opération militaire aussi sensible que la neutralisation du terroriste le plus recherché au monde comporte nécessairement une part de mystère, qui sera sans doute progressivement éventée. Revue des questions en suspens. Abou Bakr al-Baghdadi a-t-il été trahi par des proches ? La perte du sanctuaire irako-syrien de l'Etat islamique et la déroute de ses affidés ont permis la récolte de renseignements décisifs pour la traque d'Abou Bakr al-Baghdadi. Selon le grand reporter au Figaro, Georges Malbrunot, l'arrestation d'un de ses aides de camp, Ismaël al-Ethawi, par les Turcs, celle d'une de ses épouses et d'une des femmes d'un de ses collaborateurs, par les services irakiens, ont permis de détailler son mode de fuite et de localiser certaines de ses caches. L'interrogatoire de djihadistes aux mains des Kurdes de Syrie aurait aussi fourni des informations précieuses. Et dans la phase finale de l'opération, la capture par le groupe islamiste Hayat Tahrir al-Sham, branche syrienne d'Al-Qaeda, d'un conseiller direct d'Abou Bakr al-Baghdadi, Souleiman al-Khalidi, aurait apporté la dernière pierre à la traque. L'étau s'est donc inexorablement resserré sur le leader de Daech. Pourquoi al-Baghdadi se trouvait-il dans la région d'Idlib ? La présence du " calife " de l'Etat islamique dans la poche d'Idlib (nord-ouest de la Syrie, à la frontière avec la Turquie), dernier repaire de djihadistes échappant à la reconquête russo-syrienne, étonne parce que la chute, en mars 2019, de l'ultime bastion de Daech, Baghouz (centre-est, à la frontière avec l'Irak), laissait plutôt augurer une errance entre l'est syrien et l'ouest irakien, où Daech est réputé encore très présent. En se réfugiant près d'Idlib, Abou Bakr al-Baghdadi se retrouvait en zone hostile, dominée par des islamistes concurrents, ceux d'Al-Qaeda, et infiltrée par les services de renseignement turcs. Abou Bakr al-Baghdadi tablait-il sur une exfiltration vers la Turquie ? Il devait en tout cas savoir que sa présence ne resterait pas longtemps ignorée. Les Américains, les Russes, le pouvoir syrien, les Kurdes de Syrie et même les membres syriens d'Al-Qaeda avaient intérêt à sa disparition. L'alliance qui a permis cette capture aura-t-elle des conséquences géopolitiques ? Dans sa très lyrique allocution annonçant la neutralisation du chef de Daech, Donald Trump a remercié la Russie, la Syrie, la Turquie, l'Irak et les Kurdes de Syrie. Logique dans le cas de trois derniers partenaires cités : ils ont contribué au travail de renseignement qui a permis l'arrestation. Le président aurait d'ailleurs pu y associer les Kurdes d'Irak, dont le territoire a servi de rampe de lancement à l'opération. Moins naturel, l'hommage rendu à la Russie et surtout à la Syrie salue la bienveillance que celles-ci ont accepté d'adopter pour ne pas faire capoter l'opération, les zones traversées étant à la portée de tir des deux armées. Difficile de ne pas y voir aussi de la part des Américains une forme d'acceptation de la mainmise russe sur le terrain syrien. Après la reprise des territoires kurdes permise par le lâchage des Kurdes syriens par Washington, le régime de Bachar al-Assad aura tout loisir de poursuivre la reconquête de son territoire, hors le " corridor de sécurité turc " le long de la frontière, en écrasant le dernier carré d'opposants dans la poche d'Idlib.