Comment expliquer que la région de Barcelone soit devenue un vivier de djihadistes ?

L'idéologie de l'Etat islamique cherche à nous plonger corps et âme dans le choc de civilisations tant fantasmé par Samuel Huntington. Il ne peut pas viser meilleur symbole " catholique " que ce pays en Europe, responsable de la fin d'un des grands califats du monde arabe avec la Reconquista. Une spécificité catholique qui n'a de cesse de se renforcer en Espagne justement, peut-être, par effet de levier. Et ce, sur la seule terre qui fut arabe en Europe. Pourquoi Barcelone ? Daech aime se retrancher dans les villes internationales, cibles plus faciles pour la communication et pour la dissimulation au milieu de la multitude des communautés. Ce fut le cas à Bruxelles, Londres et, dans une moindre mesure, à Paris. En frappant la capitale de la Catalogne, il vise son tourisme, sa vie festive occidentale. L'Espagne est aussi engagée dans la coalition internationale contre l'Etat islamique. Si elle ne fournit pas un appui militaire direct dans les bombardements, elle a concouru depuis 2014 à la formation, en Irak, de près de 20 000 militaires. De quoi donner du fil à retordre à Daech. Enfin, et c'est de loin le plus important, la situation économique et sociale en Espagne depuis 2008 a mis dans la difficulté des milliers d'immigrés marocains saisonniers, donc...

L'idéologie de l'Etat islamique cherche à nous plonger corps et âme dans le choc de civilisations tant fantasmé par Samuel Huntington. Il ne peut pas viser meilleur symbole " catholique " que ce pays en Europe, responsable de la fin d'un des grands califats du monde arabe avec la Reconquista. Une spécificité catholique qui n'a de cesse de se renforcer en Espagne justement, peut-être, par effet de levier. Et ce, sur la seule terre qui fut arabe en Europe. Pourquoi Barcelone ? Daech aime se retrancher dans les villes internationales, cibles plus faciles pour la communication et pour la dissimulation au milieu de la multitude des communautés. Ce fut le cas à Bruxelles, Londres et, dans une moindre mesure, à Paris. En frappant la capitale de la Catalogne, il vise son tourisme, sa vie festive occidentale. L'Espagne est aussi engagée dans la coalition internationale contre l'Etat islamique. Si elle ne fournit pas un appui militaire direct dans les bombardements, elle a concouru depuis 2014 à la formation, en Irak, de près de 20 000 militaires. De quoi donner du fil à retordre à Daech. Enfin, et c'est de loin le plus important, la situation économique et sociale en Espagne depuis 2008 a mis dans la difficulté des milliers d'immigrés marocains saisonniers, donc leurs familles au Maroc. Depuis la crise de 2008, on assiste en Espagne à une montée des tensions xénophobes, et notamment antimarocaine. La mise en concurrence extrême des emplois saisonniers ne fait pas que des heureux. Certains jeunes ont probablement nourri du ressentiment dans leur coin et se sont retrouvés marginalisés, enfermés dans la petite délinquance, comme en Belgique d'ailleurs. Sans préjuger de tous les profils des terroristes de Barcelone, la dimension marocaine du groupe semble en tout cas prouvée. Enfin, les relations entre l'Espagne et le Maroc ont connu des hauts et des bas. Certes un partenariat stratégique et durable existe entre les deux pays. Mais il ne faut pas oublier que Madrid joue le rôle de garde-fou à l'entrée de l'Europe, en particulier à travers les enclaves de Ceuta et Melilla. Et, d'autre part, le trafic de hachisch entre le Maroc, premier producteur mondial, et l'Europe passe soit par la Belgique et le port d'Anvers, soit par l'Espagne, où une partie de l'immigration marocaine représente un puissant relais, comme ce fut le cas en Belgique dans les années 1960. Deux faits sont indéniables : la diaspora marocaine est une des plus importantes au monde (2,6 millions de personnes) et ses relations avec le Maroc se prolongent via une solidarité familiale très puissante. Les terroristes d'origine marocaine ont tous de la famille un peu partout en Europe depuis les années 1970. Le deuxième élément est plus lié à l'opportunité que représentent des régions indépendantistes au coeur de l'Europe pour ces jeunes radicalisés. Un parallèle est intéressant à dresser entre ce qui s'est passé en Catalogne et en Flandre. Par ses velléités indépendantistes, la Catalogne a toujours favorisé les revendications identitaires et spécificités culturelles diverses, tout en écartant bien évidemment la promotion des valeurs nationales républicaines. C'est ce qui s'est aussi passé en Belgique : les associations marocaines ont été largement soutenues dans leurs différence et identité. Cependant, le fossé entre les politiques d'intégration des Flamands et des francophones a eu des effets pervers. En investissant davantage dans ladite intégration, la Flandre a renforcé le ferment culturel et identitaire marocain de manière imprévue et plus extrême que du côté francophone où peu a été fait au début parce qu'on a misé sur une intégration et une assimilation de fait. Comme un effet pervers, le différentiel politique a donc renforcé en Flandre un sentiment non belge alors que, côté wallon et francophone, le sentiment d'appartenance à l'identité belge a été mieux endossé. Ce qui expliquerait alors la plus grande radicalisation côté flamand, illustrée par les premiers départs vers la Syrie survenus essentiellement à partir de la commune flamande de Vilvorde. C'est simple à comprendre et pragmatique. Non seulement les ressources de Daech ont chuté avec la perte conséquente de territoires depuis des mois, mais la communauté internationale commence enfin à oeuvrer sur le gel des avoirs des organisations terroristes. Le fait d'avoir appelé les apprentis soldats de Daech à ne plus venir en Syrie et en Irak en raison des difficultés rencontrées a provoqué le déclenchement de vocations de délinquants prêts à passer à l'action violente et meurtrière par des modes opératoires qui ne nécessitent plus une formation paramilitaire comme celle qu' ils auraient pu avoir en Orient. Il faut donc pouvoir agir avec des moyens simples ; après l'attentat de Nice, on a pu trouver dans une des revues officielles de Daech, Dabiq, un article homologuant l'utilisation d'objets devenus armes par destination. Depuis, on assiste à des attaques à l'aide de véhicules que tout le monde peut utiliser, qui ne coûtent pas cher, et qui provoquent la psychose dans des regroupements humains importants. C'est aussi le cas des attentats au couteau. J'avoue ne pas trop savoir comment faire mieux. Le terrorisme d'aujourd'hui est caméléon et s'adapte en permanence. Que ce soit le fait de cibler délibérément des symboles, comme un curé, un policier, un militaire, ou une population à l'aveugle, il est facile aujourd'hui de créer la psychose et de provoquer un nombre important de morts à " faible coût ". Cela peut paraître cynique mais tout ce que nous investissons pour nos armées conventionnelles sera de moins en moins adapté à ce terrorisme-là. L'ampleur de la peur provoquée par les returnees est un mythe. De nombreux auteurs d'attentats sur le sol européen ne sont pas passés par la Syrie. La prison aura suffi à leur radicalisation. Les attentats vont, hélas ! , se multiplier un peu partout. Beaucoup de radicalisés qui étaient coincés sur le front irako- syrien se rabattront sur d'autres terrains historiques de djihad toujours actifs : l'Afghanistan, le Sahel, ou même la Bosnie-Herzégovine. Nous nous mentons lorsque nous imaginons qu'en finissant militairement avec Daech, nous seront tranquilles : la menace, au contraire, se rapproche. (1) Dernier livre paru : France Belgique, la diagonale terroriste, avec Asif Arif, La Boîte à Pandore, 340 p.