Fées et feux follets, sorciers, diables, ours, chamois... Par leur nature sauvage, et les mystères de leurs hauteurs, les Alpes ont inspiré de nombreux récits et contes. Aux légendes païennes issues des vieilles croyances des différentes peuplades celtes ou ligures se sont ajoutés des récits sacrés avec l'arrivée du catholicisme. Vies de saints et fantastiques quêtes de reliques ont enrichi la mémoire collective. Avec Dieu, c'est aussi le diable qui s'installe dans l'univers fantasmagorique des vallées : le diable sous toutes ses formes, mais surtout sous celle du sorcier, qui utilise la "phésique", la magie en langage local, pour arriver à ses fins.
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Fées et feux follets, sorciers, diables, ours, chamois... Par leur nature sauvage, et les mystères de leurs hauteurs, les Alpes ont inspiré de nombreux récits et contes. Aux légendes païennes issues des vieilles croyances des différentes peuplades celtes ou ligures se sont ajoutés des récits sacrés avec l'arrivée du catholicisme. Vies de saints et fantastiques quêtes de reliques ont enrichi la mémoire collective. Avec Dieu, c'est aussi le diable qui s'installe dans l'univers fantasmagorique des vallées : le diable sous toutes ses formes, mais surtout sous celle du sorcier, qui utilise la "phésique", la magie en langage local, pour arriver à ses fins.A chaque village, à chaque hameau, ou presque, ses traditions, ses récits répandus à la veillée lors des longues soirées d'hiver autour du feu qui crépite. Au Mont-Saxonnex, les habitants piègent les fées pour qu'elles révèlent les secrets de fabrication du beurre et du fromage. A Megève, ce sont des vouivres qui rôdent. Dans toutes les Alpes, les lacs cachent des villages engloutis dont les habitants n'ont pas voulu faire l'aumône à un mendiant de passage. Les hauteurs des montagnes, elles, sont infestées de mauvais esprits et d'êtres surnaturels gardant des cavernes aux parois de diamant...Chaque cime, chaque accident de terrain remarquable est prétexte à un conte. Le pic de la Chamechaude, dans le massif de la Chartreuse, est une molaire que Gargantua s'arrache. Quant à ce vieux monastère foudroyé, à Creys-Mépieu, il doit son anéantissement à la colère de Dieu, qui reprocha aux moines du prieuré de Saint-Akan de rejoindre, nuitamment, un couvent de nonnes pour se livrer à des orgies peu chrétiennes... Les histoires des veillées reprennent également les exploits légendaires de certains habitants héroïques. Comme ce chasseur de la vallée de Montjoie, Lubin Mollard, réputé avoir tué un ours blanc monstrueux au pied du glacier de Tré. Au fil des générations, son histoire s'est muée en une variante montagnarde d'Hercule combattant l'Hydre de Lerne. Reste que peu de récits sont connus au-delà de la vallée dont ils sont originaires. Seules trois grandes légendes se sont imposées hors des limites régionales pour conquérir une audience mondiale. Les voici.Les éléphants d'HannibalQui n'a pas entendu parler de la traversée des Alpes par Hannibal ? Grande quête militaire racontée, et vraisemblablement largement enjolivée, par les historiens qui suivaient la caravane de soldats, longue de presque 50 kilomètres selon la légende.Au milieu d'une neige tout juste tombée, en cet hiver de l'an 218 avant Jésus-Christ, Hannibal dirige une armée de 38 000 hommes, 8 000 chevaux et 37 éléphants d'Afrique. Depuis Carthagène, ses troupes ont traversé la chaîne des Pyrénées puis le Rhône. Elles s'apprêtent à affronter les Alpes, ultime obstacle pour passer en territoire romain. La légende s'écrit alors en même temps que l'Histoire puisque Hannibal, par le biais des littérateurs qu'il a enrôlés dans cette odyssée alpine - Chairéas, Sosylos, Silénos -, transmet déjà ses hauts faits à la postérité. Il sera comparé à Alexandre le Grand, et même placé dans la filiation d'Héraclès.Pour autant, les multiples récits des exploits du grand chef de guerre laissent encore place à la discussion, voire à la dispute entre érudits, chercheurs et, plus simplement, amateurs d'Histoire qui se déchirent pour savoir où, précisément, Hannibal a franchi les Alpes. Accompagné de ses lourds éléphants d'Afrique, destinés à disloquer les rangs des ennemis avec leurs puissantes charges, Hannibal n'a pas pu emprunter un col alpin trop difficile d'accès. Par ailleurs, il a dû se frayer un chemin entre les tribus : celles du sud des Alpes lui étaient hostiles alors que celles du nord s'accommodaient de son passage. Enfin, un récit historique le montre haranguant ses troupes depuis un col donnant sur la plaine italienne du Pô, un récit bien évidemment contesté par certains spécialistes.Les grognards et les saint-bernardDu coup, de nombreux passages se disputent la faveur des historiens et des conteurs : col du Petit-Saint-Bernard, col de Larche via la vallée de l'Ubaye, col du Mont-Cenis ? La mythique traversée des Alpes ne livre pas facilement ses secrets. Même si certains, comme l'Américain Richard Halliburton en 1935, ont pris la peine de louer les services d'éléphants afin de reconstituer, sur place, le déplacement de ces animaux, entrant ainsi un peu à leur tour dans la légende.Napoléon, lui aussi, traversera les Alpes. En 1799 et 1800, de nombreux cols alpins sont franchis par les armées françaises, russes et autrichiennes. Mais seul le Grand-Saint-Bernard est resté dans l'Histoire. Grâce à une habile commande passée au peintre David, la propagande consulaire a laissé à la postérité la plus célèbre représentation de Napoléon. De ce franchissement de la chaîne montagneuse, c'est pourtant une autre légende qui demeure. Celle, plus humble, des saint-bernard, ces chiens qui aidèrent les grognards à trouver leur chemin. De ces guides à quatre pattes, les soldats firent des héros dont ils racontent les exploits lors de leurs campagnes, contribuant à forger le mythe de ce meilleur ami du montagnard.Tout a commencé vers 1050. Saint Bernard de Menthon (ou du Mont-Joux, ancien nom du col du Grand-Saint-Bernard), voyant régulièrement des voyageurs arriver terrorisés et détroussés, décide de mettre fin aux brigandages dans la montagne. Dans ce but, le saint homme fonde, au sommet du col, l'hospice qui portera plus tard son nom. L'église de l'hospice, elle, est dédiée à saint Nicolas.Au XVIIe siècle, des paysans offrent de robustes chiens de ferme aux moines, qui, rapidement, les utilisent pour tracer des chemins dans la neige épaisse. Dociles, courageux et obstinés, ces chiens ne quittent plus l'altitude et deviennent une icône alpine, célébrée dans de multiples récits de sauvetage. L'un d'eux, le fameux Barry, est réputé avoir sauvé la vie de plus de 40 voyageurs perdus dans la neige. Depuis, la tradition veut que le mâle le plus vigoureux de chaque portée de saint- bernard soit appelé Barry.Les monstres des glaciersAvec leurs glaciers, les Alpes ne pouvaient qu'engendrer des légendes liées à ces environnements particuliers. Les premiers habitants des vallées, les Celtes ceutrons (et allobroges), qui contrôlent la région, redoutent ces masses glacières envahissantes qui, parfois, les obligent à quitter les lieux. Lors des périodes de refroidissement, tous les glaciers du Mont-Blanc se réunissent pour former le grand glacier de l'Arve jusqu'à Genève. La totalité du massif peut être recouverte d'un épais manteau de neige inhospitalier.De ces époques reculées et hostiles sont sûrement nées les premières légendes des monstres des glaciers. Ces terribles créatures, capables de déclencher des avalanches par leurs grondements assourdissants, menacent les villages en contrebas. Personne ne s'aventure alors en altitude. Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que les chasseurs de chamois, puis les cristalliers, osent défier les cimes et les peurs ancestrales qui en font des territoires maudits.L'implantation du catholicisme ne remet pas en question ces mythes effrayants. L'Eglise en tire même profit pour justifier sa présence, et son pouvoir temporel, face à des habitants parfois prompts à mettre en cause sa légitimité. La légende dit ainsi que, vers la fin du XVIe siècle, l'évêque de Genève, qui se trouve à Chamonix, se rend jusqu'au pied des glaciers, les exorcise et les excommunie afin que les esprits malins se taisent à jamais.La légende des glaciers maudits est si tenace qu'elle a inspiré, bien des années plus tard, un autre récit fantastique. Mary W. Shelley (1797-1851), femme de lettres et épouse du célèbre poète Percy B. Shelley, qui visita la mer de Glace, y place la scène de l'apparition du monstre créé par Victor Frankenstein, héros de son ouvrage le plus célèbre. Une autre manière de perpétuer la légende des créatures maléfiques des hauteurs. Cette fois, bien au-delà des frontières des Alpes...Par Laurent Chabrun. Reportage photo : Guillaume Atger/Divergence pour Le Vif/L'Express