A Istanbul, journalistes turcs et étrangers font le pied de grue devant le consulat d'Arabie saoudite en quête d'une preuve de l'assassinat du chroniqueur saoudien Jamal Khashoggi, volatilisé à l'intérieur du bâtiment, le 2 octobre dernier. Jamal Khashoggi était une figure bien connue des journaux et des télévisions dans le monde arabe et aux Etats-Unis. De son vivant, ce journaliste, qui a fréquenté de près la famille royale saoudienne avant de s'en éloigner, militait pour la liberté de la presse dans la péninsule arabique. Sa mort incarne l'ère de la désinformation.
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A Istanbul, journalistes turcs et étrangers font le pied de grue devant le consulat d'Arabie saoudite en quête d'une preuve de l'assassinat du chroniqueur saoudien Jamal Khashoggi, volatilisé à l'intérieur du bâtiment, le 2 octobre dernier. Jamal Khashoggi était une figure bien connue des journaux et des télévisions dans le monde arabe et aux Etats-Unis. De son vivant, ce journaliste, qui a fréquenté de près la famille royale saoudienne avant de s'en éloigner, militait pour la liberté de la presse dans la péninsule arabique. Sa mort incarne l'ère de la désinformation. En Turquie, la disparition du collaborateur du Washington Post fait l'objet d'un florilège de fake news. Le samedi 13 octobre, le quotidien turc progouvernemental Sabah dépose une " bombe " médiatique : le supplice du journaliste saoudien et son dernier souffle ont été enregistrés via sa montre intelligente Apple. L'enregistrement macabre est en possession de la police turque. Intox. Quelques heures plus tard, les experts en nouvelles technologies réfutent cette version, digne d'un scénario mal ficelé et fantaisiste, selon eux. Le 23 octobre, nouveau rebondissement, la chaîne britannique Sky News affirme, par la voix de son correspondant citant deux sources anonymes, que le corps " mutilé " de Jamal Khashoggi a été retrouvé dans un puits du jardin de la résidence du consul, à quelques centaines de mètres du consulat. La police locale ne confirme pas. Ni le président Erdogan, qui, dans un discours à charge le jour même, somme l'Arabie saoudite de divulguer l'emplacement de la dépouille. Autre " scoop " fumeux, l'un des tueurs à gages dépêchés depuis Riyad pour éliminer l'opposant saoudien aurait péri dans un accident de voiture, à son retour au pays. C'est ce que relaie le quotidien turc Yeni Safak, très proche du pouvoir turc, qui insinue que les autorités saoudiennes seraient prêtes à tout pour éliminer les témoins gênants de l'affaire. Or, aucune presse arabe n'est en mesure de recouper l'info de ce crash fatal. A aucun moment, la presse étrangère et ce qui reste de médias indépendants en Turquie n'ont les moyens de vérifier " l'information " distillée au compte-gouttes par des " sources officielles anonymes " aux responsables de quelques grands médias progouvernementaux triés sur le volet. Au journal Sabah, la journaliste chargée de l'enquête, Hilal Kaplan, est une plume fidèle du président. A Yeni Safak, le chroniqueur vedette Yasin Aktay n'est autre qu'un conseiller politique de Recep Tayyip Erdogan et une proche connaissance de Jamal Khashoggi. La stratégie de communication turque s'étend aux Etats-Unis avec des fuites orchestrées auprès du New York Times, du Washington Post et de la chaîne CNN. " On attend une déclaration officielle dans le froid devant le consulat et on reçoit l'info sur notre écran de portable en provenance d'un média qui se trouve à des milliers de kilomètres. Quelque chose ne tourne pas rond ", fulmine un jeune correspondant d'un média anglophone basé à Istanbul. Sur le terrain, les correspondants partagent le sentiment d'être les " idiots utiles " du président Recep Tayyip Erdogan. Celui-ci, loin de s'être soudainement transformé en défenseur d'un journaliste opprimé, se sert par médias interposés du destin tragique de Jamal Khashoggi pour modifier les rapports de force au Moyen-Orient. A son propre avantage. Par Stéphanie Fontenoy.