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C'est une enquête fouillée et d'une ampleur exceptionnelle que propose aujourd'hui la World Wealth and Income Database (WID.world), un collectif qui regroupe une centaine d'économistes. Elle s'étale sur une période allant de 1980 à 2016, couvre près de 70 pays et complète les données que l'on avait déjà sur les revenus des ménages avec les informations du fisc et des comptabilités nationales. Cela n'avait jamais été fait auparavant précise Le Monde qui consacre un large dossier sur le sujet. Si elle possède certaines lacunes, concernant l'Afrique notamment, cette étude met en lumière toutes les catégories de revenus. Ce qui est également une première selon Le Monde.La première conclusion de l'enquête est que les inégalités de revenus et de patrimoine (biens immobiliers par exemple) ont augmenté partout lors des 30 dernières décennies. Cette augmentation des inégalités de revenus se marque graphiquement par la célèbre "courbe de l'éléphant", précise Lucas Chancel, codirecteur de WID.world, dans Marianne. "La courbe dite de l'évolution est une manière extrêmement efficace de montrer trois grands faits de la mondialisation depuis le début des années 1980. Premièrement, on observe au bas de la pyramide des revenus mondiaux, la forte croissance des revenus des classes moyennes et populaires dans certains pays émergents, où le revenu a crû de plus de 100% sur la période 1980-2016. C'est la tête du fameux éléphant. Deuxièmement, on observe la compression et dans certains cas même la stagnation des revenus des classes moyennes et populaires des pays du Nord. C'est la base de la trompe de l'éléphant. Enfin, on observe la montée spectaculaire du top 1% mondial, dont les revenus s'envolent avec une croissance de plus de 200%. C'est le haut de la trompe de l'éléphant." "Depuis les années 1980, le "top 1 %" des personnes les plus riches du monde a capté 27 % de la croissance du revenu, contre 12 % pour les 50 % les plus pauvres de la planète." précise encore Le Monde. Depuis les années 80, on remarque aussi une hausse des inégalités au niveau du patrimoine. Aux États-Unis par exemple 1% des plus riches détient 39% du patrimoine des ménages en 2014 (22% en 1980). Des différences au niveau mondial Le rapport met en avant que les inégalités n'ont pas évolué de façon similaire dans le monde. Que celles-ci se sont par exemple beaucoup plus vite creusées aux États-Unis qu'en Europe. Ou encore en Inde qu'en Chine. Cela aurait tendance à prouver "que les institutions et les politiques publiques jouent un rôle dans leur évolution".Si les pays sont effectivement devenus plus riches, leurs gouvernements se sont appauvris suite à un transfert massif du public vers le privé. En cause, les privatisations et la hausse des emprunts publics alors que dans le même temps le capital privé explosait passant "de 200 %-350 % du revenu national des économies riches dans les années 1970 à 400 %-700 % aujourd'hui." Or un état appauvri n'est plus en mesure de redistribuer les revenus et endiguer les inégalités. Les politiques de privatisation et de libéralisation ont donc surtout bénéficié aux plus aisés. On constate cependant que l'Europe , même si ici aussi les inégalités ont augmenté, a été relativement épargnée grâce au modèle social instauré après-guerre, mais aussi à travers une politique salariale et à un système d'éducation un peu plus égalitaire. On remarque tout de même de fortes différences entre le nord, les pays nordiques étant les champions mondiaux de l'égalité, et les pays du sud, comme l'Espagne par exemple qui a été frappée de plein fouet par la bulle immobilière. Il n'en va pas de même aux États-Unis, pays le plus inégalitaires des pays riches où 1% des plus riches ont 20% des revenus nationaux. Dans le pays de l'oncle Sam, les inégalités n'ont cessé de se creuser depuis Reagan et ses politiques de dérégulation et de baisses d'impôts. Salaire minimal gelé et accès de plus en plus inégalitaire à l'éducation et à la santé ont enfoncé le clou. Les USA ont par ailleurs un patrimoine public négatif. C'est un fait économique tout à fait particulier puisque cela veut dire que "si le gouvernement américain vendait l'ensemble de ses écoles, hôpitaux, infrastructures de transports, ses titres, il ne serait même pas en mesure de rembourser sa dette. Une telle situation complique largement la situation puisqu'il leur est difficile d'investir dans la santé, l'éducation, la protection de l'environnement" précise encore Lucas Chancel. Ailleurs dans le monde Néanmoins l'une des régions du monde où il y aurait le plus d'inégalités est le Moyen-Orient. Entre les richesses pétrolières captées par quelques-uns, les citoyens nationaux ayant de nombreux privilèges et travailleurs immigrés peu rémunérés, les écarts sont grands.En Russie, la fin du rideau de fer a également creusé les écarts et seulement profité aux plus riches. Les oligarques se sont enrichis alors que les emplois précaires ont fleuri. Le Monde incite néanmoins à la prudence puisque sous le régime communiste de fortes inégalités non monétaires prévalaient.Enfin, si le rapport n'a pas beaucoup de données sur l'Afrique, les quelques données sur lesquelles ils s'appuient mettent en avant un appauvrissement et des disparités toujours plus importantes. On constate par exemple des inégalités extrêmes en Afrique du Sud, restes tangents de l'apartheid. Il y a urgence Un autre constat domine le rapport: les inégalités se creuseront encore davantage si rien n'est fait. Les économistes estiment qu'en 2050 le patrimoine des 0,1 % les plus riches sera aussi élevé que celle de la classe moyenne. Une trajectoire économique à suivre pour lutter contre cette croissance des inégalités serait celle plus modérée observée en Europe. En instaurant une fiscalité plus progressive, en décourageant l'accumulation du patrimoine, en facilitant l'accès à l'éducation et en investissant davantage dans la santé il est tout à fait possible de réduire les inégalités et la pauvreté conclut le rapport. Mais aussi en redonnant aux gouvernements la capacité d'investir dans l'avenir en renégociant la dette et l'inflation ou en introduisant une imposition progressive sur le capital.