Les gilets n'ont pas toujours été jaunes. Du moins pas tout de suite. Bien avant le 17 novembre 2018 et le premier rassemblement des manifestants français arborant en nombre cet attribut vestimentaire, les renseignements territoriaux s'intéressent aux meneurs d'un mouvement appelant au " blocage national contre la hausse des carburants ". Dans une note interne du 29 octobre 2018 que Le Vif/L'Express a pu consulter, les agents identifient rapidement huit personnes susceptibles d'être à la manoeuvre, accompagnées de leur compte Facebook. Le premier d'entre eux est désormais bien connu. Il s'agit d'Eric Drouet, l'un des principaux porte-voix des gilets jaunes.
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Les gilets n'ont pas toujours été jaunes. Du moins pas tout de suite. Bien avant le 17 novembre 2018 et le premier rassemblement des manifestants français arborant en nombre cet attribut vestimentaire, les renseignements territoriaux s'intéressent aux meneurs d'un mouvement appelant au " blocage national contre la hausse des carburants ". Dans une note interne du 29 octobre 2018 que Le Vif/L'Express a pu consulter, les agents identifient rapidement huit personnes susceptibles d'être à la manoeuvre, accompagnées de leur compte Facebook. Le premier d'entre eux est désormais bien connu. Il s'agit d'Eric Drouet, l'un des principaux porte-voix des gilets jaunes. C'est grâce aux réseaux sociaux que les enquêteurs ont ciblé ces " influenceurs ". Ils font principalement leur audience sur Facebook. C'était vrai pour Jacline Mouraud et les six millions de vues cumulées par sa vidéo du 18 octobre 2018 intitulée " Mais qu'est-ce que vous faites du pognon des Français ? " C'est vrai, également, avec les groupes lancés par Eric Drouet et Priscillia Ludosky (plus de 300 000 membres pour La France en colère !!!) ou encore Maxime Nicolle, alias Fly Rider (plus de 160 000 membres), pour citer les principaux administrateurs, pas toujours en phase les uns avec les autres. Deux mois après le début des manifestations et des occupations de ronds-points, le mouvement reste toujours aussi difficile à appréhender. Grâce au puissant réseau inventé par Mark Zuckerberg, des dizaines ou centaines de milliers de contestataires peuvent s'organiser, échanger et s'informer. Loin des syndicats, des médias traditionnels et des partis politiques. Samedi 5 janvier, pour le huitième rassemblement parisien, une vidéo tourne en boucle. La scène se déroule à Paris, sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor. On découvre à l'image un homme qui frappe des gendarmes mobiles. Il s'agit de Christophe Dettinger, ancien champion de France de boxe, désormais érigé au rang de " héros " aux yeux de nombreux gilets jaunes. Une vidéo dans laquelle ce dernier justifie ses actes a été vue plus d'un million de fois sur Facebook avant que l'ex-boxeur ne se rende à la police. Les politiques n'ont pas droit au même traitement de faveur. Parmi les plus visés ces derniers jours : Marlène Schiappa. Farouchement opposée à la cagnotte lancée en soutien à Christophe Dettinger par Eric Drouet (fermée depuis), la secrétaire d'Etat française chargée de l'Egalité entre les femmes et les hommes accuse les donateurs de " complicité ". La riposte des internautes ne fait pas dans la nuance. " Marlène Schiappa est complètement folle et minabe (sic)*. On pourrait lui faire bouffer du foin tellement son QI est proche du néant ", lâche l'un d'eux. " Schiappa en italien veux (sic) dire cancre, ignorant, nul, nullard stupide imbécile crétine lol ", écrit un autre. Lorsque le Premier ministre Edouard Philippe annonce au 20 Heures de TF 1, le 7 janvier, une loi pour " durcir les sanctions contre les casseurs ", les gilets jaunes accusent le gouvernement d'avoir " laissé faire " pour justifier la mesure. Un autre menace : " Bienvenue dans la dictature ! On t'emmerde salle bouffon et on aura ta peau ! (sic). " Les services de renseignement ont rapidement senti la violence de l'opposition : " Certaines pages Facebook sont devenues un espace de défouloir pour de nombreux internautes mécontents de la politique gouvernementale et certains appellent à la désobéissance civile avec des propos virulents ou outranciers ", s'inquiètent-ils dans une note diffusée le 15 novembre, également consultée par Le Vif/L'Express. Pour les gilets jaunes, Facebook n'est pas forcément un défouloir, mais un média utile, informatif, qui leur permet de faire communauté. Et de dénoncer parfois les fausses informations. Gabin Formont, entrepreneur de 28 ans, en a fait sa spécialité. Il a créé sur le réseau social la page " Vécu, le média des gilets jaunes ", pour relayer leurs revendications et leur donner la parole. Régulièrement, il diffuse en direct des interviews de manifestants blessés et filme les rassemblements. C'est lui qui, le 5 janvier, dément la fake news selon laquelle une manifestante belge aurait perdu la vie lors du rassemblement parisien, victime d'un tir de flash-ball. Une histoire inventée, très largement relayée dans un premier temps par les gilets jaunes, mais aussi par le site russe Sputnik. Gabin Formont aura sans doute encore beaucoup de travail et de contenus à offrir à ses milliers d'abonnés. A chaque journée de mobilisation, les rumeurs pullulent sur Facebook. Avant l'" acte IX ", l'attention se porte sur l'arrivée potentielle des gens du voyage qui mettent en ligne des vidéos appelant à " faire du dégât à Paris ".Christophe Dettinger, issu de cette communauté, est surnommé " le gitan de Massy ". Dans la foulée, les gilets jaunes se félicitent de cette offensive. " Merci aux gitans manouches et voyageurs. Fini le pacifisme on en a marre de la dictature macronienne ", écrit l'un d'entre eux. Une menace prise au sérieux par les forces de l'ordre. Le 11 janvier, veille de manifestation, un membre de la communauté des gens du voyage a été arrêté à Stiring-Wendel, en Moselle, dans le nord-est de la France. Il lui a été reproché d'avoir diffusé deux jours plus tôt une vidéo appelant à l'insurrection. Pour les manifestants, le réseau social revêt aussi un intérêt pratique. C'est là qu'ils prennent connaissance de l'organisation des rassemblements - date, heure et lieu. C'est encore sur Facebook que les opérations se mettent en place. Qu'il s'agisse de la dégradation des radars automatiques, ou encore de l'appel au " référendum du percepteur ", avant la dernière manifestation. L'idée ? Retirer un maximum d'argent dans les distributeurs pour toucher l'économie française. Un objectif non atteint. Le week-end du 12 janvier, le système bancaire n'a pas flanché. La détermination des gilets jaunes non plus. Ludwig Gallet