Ils tiennent à ce qu'on les appelle encore Farc. Mais pour " Force alternative révolutionnaire commune ". Fini, donc, les " Forces armées révolutionnaires de Colombie ". Les anciens guérilleros continuent de battre la campagne, oui, mais seulement sa version électorale. Ils ont troqué le treillis pour la chemise, les pistolets pour des micros et l'étendard aux deux AK 47 croisés pour un logo avec une rose rouge, typique des socialistes européens.
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Ils tiennent à ce qu'on les appelle encore Farc. Mais pour " Force alternative révolutionnaire commune ". Fini, donc, les " Forces armées révolutionnaires de Colombie ". Les anciens guérilleros continuent de battre la campagne, oui, mais seulement sa version électorale. Ils ont troqué le treillis pour la chemise, les pistolets pour des micros et l'étendard aux deux AK 47 croisés pour un logo avec une rose rouge, typique des socialistes européens. La mue politique de l'ex-guérilla se fait cependant dans la douleur. Candidat à la présidentielle du 27 mai, son chef " Timochenko ", Rodrigo Londono de son vrai nom, a vécu une première sortie de campagne mouvementée le 9 février dernier dans le Quindio, son département d'origine. Il a été accueilli dans la ville d'Armenia aux cris de " meurtrier " et " terroriste ", ainsi que par quelques jets d'oeufs. Des tomates l'attendaient pour une autre visite finalement annulée. Il en va de même pour les candidats aux législatives du 11 mars. Quelques jours avant Timochenko, Ivan Marquez, qui brigue un poste au Sénat, a dû renoncer à une intervention publique à Florencia après des " appels à la violence " du concurrent local de Centre démocratique, le parti " farcophobe " du très droitier ancien président Alvaro Uribe. Dénonçant " agressions et sabotages ", les Farc ont suspendu leurs sorties publiques et appelé les autorités à mieux garantir leur sécurité. Depuis le début de la campagne, leurs candidats sont ciblés par des opérations de dénigrement et de déstabilisation orchestrées par cette droite qui s'est ardemment opposée à la signature d'un accord de paix historique avec le gouvernement, à la fin de novembre 2016. Une quarantaine d'anciens combattants et de proches ont par ailleurs été assassinés depuis le 1er janvier. Pas de quoi, cependant, faire reprendre les armes aux Farc, même si elles craignent de subir le même sort que l'Union patriotique - plusieurs milliers de militants de ce parti lié aux Farc avaient été assassinés par des paramilitaires et des narcotrafiquants à la fin des années 1980. Les Nations unies ont souligné combien l'ex-guérilla avait respecté le processus de désarmement. Près de 12 000 de ses membres ont accepté leur démobilisation, dont 7 000 combattants qui ont rejoint 26 " espaces de réincorporation et de formation " où ils préparent leur retour à la vie civile. A la fin de 2017, plus de la moitié d'entre eux avaient cependant quitté ces campements, a révélé l'ONU, qui les supervise. Pour rejoindre leur famille, protéger leur vie ou trouver par eux-mêmes un travail, ont répliqué les Farc, en dénonçant l'inertie du gouvernement quant à leur sort. Plus d'un millier de dissidents ont conservé, repris ou pris les armes, selon les autorités, ce qu'a confirmé l'ONG International Crisis Group. Ils accusent les anciens dirigeants d'avoir trahi les idéaux de la révolution. Leurs activités se limitent aux trafics en tout genre, à commencer par cette cocaïne qui a permis de financer durant des décennies la guérilla. Cette dissidence n'a pas repris toute seule les zones que ne contrôlent plus les Farc. D'autres groupes armés, liés aux cartels, occupent un terrain que les autorités n'ont pas les moyens de contrôler et de développer. A ceux-ci s'ajoute l'Armée de libération nationale, alias l'ELN, qui compte 1 800 combattants. Bogota ne parvient pas à engager dans un processus de paix la dernière rébellion active de Colombie, bien moins centralisée politiquement que ne l'étaient les Farc. Après un cessez-le-feu bilatéral de trois mois, les " elenos " ont repris depuis janvier les attaques contre les forces de l'ordre, provoquant la suspension du cycle des négociations par le gouvernement du président Juan Manuel Santos, dont le mandat arrive à expiration. Leur réticence à s'engager jusqu'à présent dans un processus de paix similaire à celui des Farc complique les objectifs politiques de ces dernières. De facto, les Colombiens peuvent avoir l'impression que la guerre civile - au moins 260 000 morts, plus 45 000 disparus et 7,4 millions de déplacés en un demi-siècle -, même si elle n'a plus la même intensité qu'auparavant, n'est toujours pas terminée. La traduction en justice des dirigeants des Farc polarise particulièrement le débat, jamais refermé, de leur participation au jeu politique. Prévue par les accords signés à La Havane, la " Justice spéciale pour la paix " (JEP), tribunal chargé de juger les crimes les plus graves commis par d'anciens guérilleros, ne sera opérationnelle qu'après les élections. Il n'est donc pas impossible que certains parlementaires Farc soient menacés de poursuites pendant leur mandat. Point cardinal des accords de paix, 5 sièges de sénateurs (sur 102) et 5 autres à la Chambre des représentants (sur 166) sont garantis aux Farc pour les huit prochaines années. Ils seront essentiellement occupés par d'anciens cadres de la lutte armée. Le parti ne devrait pas compter beaucoup plus de parlementaires. Les sondages sont implacables : plus des deux tiers des Colombiens le rejettent. Pour les législatives, le score général attendu tourne autour de 2 %. Quant à Timochenko, il occupe la dernière place des candidats déclarés à la présidentielle, avec 1 % seulement d'intentions de vote. Surtout, une offre de gauche antisystème préexiste dans le paysage politique colombien à l'entrée en jeu des Farc. L'ex-maire de Bogota Gustavo Petro pourrait créer la surprise à la présidentielle. Cet ancien membre du M-19, un mouvement de guérilla qui a rendu les armes en 1990, a dépassé les 20 % dans plusieurs sondages en février. Parce qu'ils contrôlaient de larges territoires, les ex-guérilleros des Farc ont surestimé le soutien qu'ils pourraient en tirer au moment de sortir de l'illégalité. La vague d'inscriptions qu'ils espéraient en leur faveur dans les marges isolées et misérables de Colombie n'a pas eu lieu. " Dans les régions où leur présence est ancienne, ils bénéficient d'un certain soutien, mais dans celles où elle était plus récente, la population se révèle très hostile, précise Frédéric Massé, spécialiste du processus de paix en Colombie. Mais de bons scores dans les quartiers pauvres des grandes villes ne sont pas à exclure. " En passant des armes aux urnes, les Farc se retrouvent confrontées à cette " politique politicienne " qu'elles vouent aux gémonies. En aura-t-elle raison ? Pour le chercheur français installé depuis vingt ans à Bogota, " le risque est grand, leurs espoirs déçus, de se retrouver absorbées par un système politique clientéliste et mafieux. Voire de le reproduire, alors que leur ambition était de le changer. " En cherchant à s'intégrer, les Farc pourraient se désintégrer.Par Clément Deniez.