Au départ : un accident. Un autobus entre en collision avec un tramway qui traînait sur ses rails en sortant d'une petite gare de province. Un impact sourd propulse les voyageurs et la carcasse sur une dizaine de mètres avant que tout s'arrête au milieu des cris, des larmes et des étals renversés, c'est jour de marché en ce 17 septembre 1925. A l'intérieur du véhicule, une jeune fille, Frida, 18 ans, et son fiancé, Alejandro, le beau gars du quartier. Tous deux rentraient chez eux, juste après l'école. Et parce qu'elle avait oublié son ombrelle dans sa classe, ils choisissaient d'y retourner et de prendre le bus suivant, celui qui relie la ville à la banlieue et qui vient de s'éventrer, ici, au centre de Mexico. Karma, destin, volonté divine ou simplement accident ? Il aurait pu lui coûter la vie, à Frida, 18 ans, mais au lieu de cela, cet accident la condamnera à vivre.
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Au départ : un accident. Un autobus entre en collision avec un tramway qui traînait sur ses rails en sortant d'une petite gare de province. Un impact sourd propulse les voyageurs et la carcasse sur une dizaine de mètres avant que tout s'arrête au milieu des cris, des larmes et des étals renversés, c'est jour de marché en ce 17 septembre 1925. A l'intérieur du véhicule, une jeune fille, Frida, 18 ans, et son fiancé, Alejandro, le beau gars du quartier. Tous deux rentraient chez eux, juste après l'école. Et parce qu'elle avait oublié son ombrelle dans sa classe, ils choisissaient d'y retourner et de prendre le bus suivant, celui qui relie la ville à la banlieue et qui vient de s'éventrer, ici, au centre de Mexico. Karma, destin, volonté divine ou simplement accident ? Il aurait pu lui coûter la vie, à Frida, 18 ans, mais au lieu de cela, cet accident la condamnera à vivre. Juste après le choc, on dit que sa souffrance était tellement forte que ses hurlements couvraient même les sirènes de l'ambulance qui l'emmenait à l'hôpital. Et pour cause, Frida - qui souffrait déjà d'une atrophie de la jambe due à une poliomyélite contractée enfant - est littéralement en mille morceaux. Au total : 11 fractures, dont celle de la colonne vertébrale et un bassin explosé en trois morceaux. Pour couronner le tout, une rampe de métal lui a transpercé le corps et ressort par son vagin. Triste façon de perdre sa virginité. On la pensait morte, on la sauvera quand même ; des semaines passées à l'hôpital avant de rester de longs mois allongée chez ses parents, le corps cintré dans un corset de plâtre. Alors qu'elle n'a pas 20 ans, Frida a le corps brisé et les rêves fracassés ; elle ne sera jamais médecin, elle n'épousera pas Alejandro Gómez Arias et jamais elle n'aura d'enfants. Allemande par son père, indienne par sa mère, Frida était celle en qui son père plaçait le plus d'espoir, celle des cinq enfants qui lui ressemblait le plus mais qui surtout était la plus intelligente. D'autant que sa venue au monde intervenait juste après la perte de l'unique fils du couple, un drame familial comme il s'en produisait tous les jours à l'époque. Mais Frida accidentée, c'est aussi les rêves de son père qui s'évanouissent. Photographe, il se démène comme un beau diable pour financer les nombreux soins qu'exige l'état de sa fille. Pour lui remonter le moral, sa soeur Cristina a l'idée de lui faire fabriquer un chevalet qui lui permet de peindre allongée. Mais que peindre lorsqu'on ne peut même pas se lever ? Alors, on lui installe un grand miroir juste au-dessus de son lit. Le décor de l'univers de Kahlo est planté. Sa survie passera par la peinture et son sujet : l'autoportrait. Deux ans après l'accident, Frida dessine un portrait d'elle destiné à Alejandro, exilé en Europe sous ordre de sa famille qui redoutait que le jeune homme aliène sa vie à " cette emmerdeuse, handicapée de surcroît ". Elle ne cesse pourtant de le chérir et le bombarde de lettres le suppliant de ne pas l'oublier tandis qu'à intervalle régulier, on la suspend par la tête pour tenter de la redresser, elle ou son dos. Des radios, des opérations, des traitements que sa famille ne paie que grâce à l'hypothèque ou la vente des meubles de la maison. Et pour Frida, une immense culpabilité d'être ce poids pour ses proches. Au retour d'Alejandro, Frida va mieux, et l'amour ayant fait place à l'amitié, le jeune homme l'entraîne vers des soirées politiques où intellectuels et artistes s'enflamment pour les idéaux nés avec la révolution de 1910. C'est là qu'elle revoit Diego Rivera, le célèbre peintre qu'elle avait croisé alors qu'elle avait 13 ans à peine et à propos duquel elle avait lancé à ses copines en crânant : " Plus tard, je l'épouserai. " Et pour la première et unique fois de sa vie, son souhait se réalisera. Rivera, lui, traîne une réputation sulfureuse. Un divorce et quelques gosses dans la nature... Plus qu'un homme à femmes, c'est un prédateur, une sorte de Gargantua du sexe. Professionnellement, il est tout aussi hors norme et il a dépassé depuis longtemps le stade de " gloire nationale " pour accéder à la " reconnaissance internationale ". Physiquement, il est grand, et tellement imposant qu'il ressemble à un " gros, gros Brueghel ", comme le qualifient les Kahlo. Qu'importe, après l'avoir fréquenté pendant quelques mois, Frida l'épouse et quitte enfin ses parents, délivrée de la culpabilité de leur avoir infligé autant d'épreuves. Elle a 22 ans, Diego 42. Elle veut vivre, et lui, qui revient de longs séjours en Europe ou aux Etats-Unis, cherche à renouer avec la culture sud-américaine à travers sa femme. Pour lui plaire, autant que pour cacher ses handicaps physiques, Frida arbore la panoplie de la Mexicaine traditionnelle, rubans et robes en laine, fleurs et colifichets dispersés dans les cheveux, broderies et bijoux artisanaux qui lui pendent aux oreilles. Elle affiche même une petite moustache noire, celle qui différencie les Mexicains de souche espagnole de ceux de souche indienne, réputés pour leur non-pilosité. Malgré toutes les infidélités de Rivera, le couple fonctionne. Il faut dire que Frida s'entête à aimer les maîtresses de son mari tant pour conjurer le sort que pour le rendre jaloux. Si elle tombe rapidement enceinte, elle doit se résigner à subir un avortement thérapeutique car son bassin endommagé l'empêche de porter un enfant jusqu'à terme. Un chemin de croix : son désir fou de maternité fera qu'elle ne tiendra pas compte des avertissements des médecins et devra endurer encore deux autres avortements thérapeutiques, dont le dernier, en 1934, lui fait songer au suicide. D'autant qu'elle vient de découvrir la liaison de son mari avec Cristina, la plus jolie de ses soeurs dont on dit qu'elle est comme Frida mais " en meilleur ". En guise de représailles, après avoir ingurgité pas mal de médicaments et flirté avec la mort, Frida entame une liaison avec le sculpteur Isamu Noguchi, non sans prendre soin de la dissimuler à Diego. Et pour cause, lorsqu'il apprendra cette liaison, Rivera débarquera pistolets aux poings et chassera le sculpteur américano-japonais. Entre toutes ces aventures, la santé de Frida se dégrade, les amputations succèdent aux corsets, aux opérations de la colonne et aux tentatives de souder certaines de ses vertèbres. Comme à chaque fois, à chacune de ses immobilisations ou périodes de convalescence, Kahlo se jette à corps perdu dans la peinture et engendre les plus belles de ses toiles. Car contrairement à d'autres artistes, Frida n'est pas une peintre régulière, elle ne crée que quand sa santé la cloue au lit. Pourtant, son talent s'exporte. Et même si elle n'arrive pas à en vivre complètement, les Américains comme les Européens la glorifient presque autant que son mari. En cette année 1937, le Mexique est the place to be et si la situation politique est ce qu'elle est, le pays accueille des communistes, des intellectuels ou des réfugiés politiques. Même si Rivera s'est déjà disputé avec le PC, il parviendra quand même à convaincre les autorités de recevoir Trotski, l'un des pères de la révolution bolchevique, en errance depuis que Staline l'a chassé d'URSS en 1929. Accompagné de sa femme Natalia, le fondateur de l'Armée rouge débarque un beau matin de janvier pour s'installer chez Diego et Frida. Comme dans un vaudeville, Léon tombe raide dingue de Frida, Natalia souffre et Diego ne se doute de rien. Mais la Guépéou veille, même sous le soleil de Mexico. Les amants choisissent alors de mettre un terme à leur relation et Frida exalte son amour en réalisant le portrait de Trotski. Déboulent ensuite André Breton et son épouse Jacqueline ; le père du surréalisme a choisi le Mexique pour y rédiger son manifeste. En Frida, il voit l'une de ses émules, ce dont elle se défendra toujours ; pour elle, les surréalistes ne sont " qu'une bande de fils de pute lunatiques, fauchés, inutiles et sales ". En tout état de cause, Rivera poussera Frida à passer quelques mois à l'étranger " pour le bien de sa carrière " ; elle squattera d'ailleurs chez Breton, Duchamp ou Schiaparelli. C'est là qu'elle tombe amoureuse du photographe Nickolas Muray, sans pour autant cesser d'aimer Diego. Kahlo affirmera que si l'accident de bus l'avait tuée physiquement, moralement, c'est Diego qui le fera. En 1939, il demande le divorce pour convoler avec une autre, Frida boit alors jusqu'à une bouteille de cognac par jour et entreprend l'une des plus belles périodes de sa peinture. Ne pouvant vivre sans elle, Diego la harcèle et finit par l'épouser une seconde fois l'année suivante. Cette fois, le couple décide de ne plus avoir de relations sexuelles ; seule échappatoire qu'ils aient trouvé pour ne pas s'entretuer. Mais encore et toujours, sa santé se dégrade. On ne compte plus les opérations pour tenter de la soulager, encore moins les injections massives d'antibiotiques administrées toutes les trois heures. Au début des années 1950, le bout de son pied droit se gangrène. Mais Frida ne lâche rien. " Vous verrez, un jour je serai une vieille mémé ", promet-elle à son entourage. Moins confiante, sa galeriste organise une toute dernière exposition en 1953 à laquelle se presse tout le Mexique, un public terrassé à la vue de cette Frida mourante, couchée dans son lit à baldaquin installé au milieu de l'expo. Quelques mois plus tard, l'état de son pied dégénère, plus question de tergiverser, il faut amputer. Et si Frida ne sera plus réellement capable de travailler après cela, elle signera néanmoins son tout dernier tableau : une nature morte aux fruits gorgés de vie, des pastèques, symbole de fécondité pour les chrétiens et de liberté pour les esclaves noirs américains. " Viva la vida " y inscrit-elle en guise d'épitaphe. Au lendemain de sa mort, on découvre plusieurs lettres, l'une pour Diego " l'amour de ma vie " et une seconde destinée à tout le monde et qui se termine ainsi : " J'espère que la sortie sera joyeuse et j'espère bien ne jamais revenir. " Si les médecins ont conclu à une embolie pulmonaire, on retrouva néanmoins, sur sa table de chevet, les mêmes barbituriques qu'elle avait utilisés lors de ses deux précédentes tentatives de suicide. Frida Kahlo n'était pas croyante, elle n'en aura pas moins vécu comme une sainte... moderne.