On ne l'aurait pas imaginée comme ça, la mort de Salvador Dali. Sans doute que lui non plus, d'autant que ce Don Quichotte de la peinture était tellement fier de lui qu'il croyait presque à son immortalité : " Un génie comme moi, ça ne meurt pas. " En tout cas, certainement pas isolé dans une clinique de Barcelone où, couché dans son lit, il suit ses bulletins de santé à la télé, son seul plaisir étant d'entendre les pronostics des journalistes sur ses chances de s'en sortir. Autour de lui, plus personne non plus pour le soutenir, tout au plus quelques escrocs qui continuent à s'enrichir à ses dépens et un médecin traitant que Dali a cru bon d'essayer d'étrangler une semaine auparavant quand l'homme lui demandait gentiment de poser avec sa famille pour une photo souvenir. On ne change pas un homme en fin de vie ; encore moins un artiste excentrique qui, toute son existence, érigea la provocation en art de vivre. A 85 ans, Dali est seul, il souffre de démence, sans doute d'un peu d'Alzheimer et adore raconter à tous ceux qu'il rencontre à présent qu'il s'est récemment transformé en coquillage.
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On ne l'aurait pas imaginée comme ça, la mort de Salvador Dali. Sans doute que lui non plus, d'autant que ce Don Quichotte de la peinture était tellement fier de lui qu'il croyait presque à son immortalité : " Un génie comme moi, ça ne meurt pas. " En tout cas, certainement pas isolé dans une clinique de Barcelone où, couché dans son lit, il suit ses bulletins de santé à la télé, son seul plaisir étant d'entendre les pronostics des journalistes sur ses chances de s'en sortir. Autour de lui, plus personne non plus pour le soutenir, tout au plus quelques escrocs qui continuent à s'enrichir à ses dépens et un médecin traitant que Dali a cru bon d'essayer d'étrangler une semaine auparavant quand l'homme lui demandait gentiment de poser avec sa famille pour une photo souvenir. On ne change pas un homme en fin de vie ; encore moins un artiste excentrique qui, toute son existence, érigea la provocation en art de vivre. A 85 ans, Dali est seul, il souffre de démence, sans doute d'un peu d'Alzheimer et adore raconter à tous ceux qu'il rencontre à présent qu'il s'est récemment transformé en coquillage. S'il se rêvait immortel, il faut néanmoins se rendre à l'évidence : durant les dernières années de sa vie, Dali ne ressent plus aucune joie à vivre. Gala, son grand amour et sa muse, est décédée sept ans plus tôt, quelques années après Franco, ce dictateur que Dali glorifiera jusqu'à sa mort. Une histoire moche qui, à l'instar de sa fascination pour Hitler, laissera des taches sur le souvenir que le monde gardera de lui. Dali se défendra toujours d'être fascisant ; selon lui, son intérêt pour ces dictateurs ne relève finalement que de la " posture artistique ". Une provocation de plus sans doute mais qui n'est pas sans rappeler ses relations avec ses deux meilleurs amis, le cinéaste Buñuel, qu'il laisse sombrer dans la précarité, et celle qu'il entretenait avec le poète Garcia Lorca, fou amoureux de lui depuis l'adolescence. Non, les autres, Dali s'en balance, il ne condamnera d'ailleurs jamais l'assassinat de Lorca par des milices franquistes et se bornera, à l'annonce de la mort de son ami, de crier " Olé ! ". Si personne ne se presse à l'hôpital, il en sera de même lors des funérailles du peintre en ce lumineux 25 janvier 1989. Pas de femmes nues, ni d'éléphants géants, encore moins d'orchestre fanfaronnant. La cérémonie est expédiée en 45 minutes chrono. Pas de stars non plus, ni de vieux amis, tout au plus quelques étudiants en art qui scanderont son nom après une oraison " extraordinairement banale " prononcée par un ministre de la Culture - socialiste et antifranquiste - qui aurait préféré s'épargner le déplacement à Figueras. Concession diplomatique ou obligation politique à l'égard d'un artiste qui avait légué l'ensemble de ses oeuvres et de ses biens à l'Etat espagnol en 1972. Sitôt le discours prononcé, on se dépêche d'enfouir le corps dans le mausolée situé sous la coupole du musée de Figueras, un musée offert par la ville en 1974 et que Dali a forcée à reconstruire entièrement. Car pour lui rien n'est jamais trop " grand ". La cérémonie est bâclée, mais personne pourtant n'aura osé faire l'économie de ses dernières volontés. Et c'est un artiste embaumé pour trois siècles qu'on enferme dans ce cercueil peinturluré, la moustache encaustiquée avec du sperme de crapaud. Pour l'occasion, le défunt est revêtu d'une robe de satin blanc. De loin, on dirait presque un pape, avec sa couronne d'or brodée sur le torse, allusion à son titre de marquis qui le comblait de joie, autant qu'une manière de faire une dernière courbette devant la royauté qu'il admirait tant. Curieusement, c'est à la dernière minute que Dali a décidé d'être enterré dans son musée et non dans la crypte du château de Púbol où l'attendait pourtant Gala. Ici, dans son musée. Mais avec sa Cadillac pour remplacer sa femme. L'histoire aurait pu s'arrêter là. En ce 25 janvier 1989. Mais avec Dali, rien ne se déroule jamais comme prévu. Vingt-huit ans plus tard, l'exhumation de son corps sera ordonnée pour une analyse ADN, une voyante de 61 ans prétendant être son enfant. Un dernier épisode qui ne manquera pas d'amuser la galerie, tant Dali s'était toujours vanté d'être " to-ta-le-ment impuissant ". Mais Dali et la mort, c'est un peu une vieille histoire de coeur. Comme ces amours qui vous collent à la peau, qu'on peine autant à vivre qu'à abandonner. Dès sa naissance, on lui attribue la place de son aîné, un petit Salvador (deuxième du nom) mort en bas âge huit mois plus tôt, des conséquences dit-on, d'une syphilis contractée par son père (Salvador, premier du nom) ou peut-être d'une méningite, allez savoir ! Ce qui est certain, c'est que pour les inconsolables parents, Salvador (le nôtre et troisième du nom) est né pour remplacer son frère défunt. L'artiste ne cessera d'ailleurs de répéter qu'il aura vécu toute sa vie avec le cadavre de son frère agrippé au cou. Une présence surnaturelle qui le fera toujours osciller entre la culpabilité de lui avoir symboliquement volé la vie et le sentiment de toute-puissance qu'il ressent face à des parents prêts à tout pour que l'enfant-roi reste vivant. Alors il fait pipi au lit jusqu'à 12 ans, s'amuse à déféquer dans des recoins de la maison, juste avant de passer à table, histoire d'être certain de contrarier toute sa famille. De l'école à l'académie ensuite, le jeune Dali dicte sa loi pour mieux tracer sa voie. Question sexualité par contre, l'homme se protège comme un bernard-lhermite. Mis à part une tentative de sodomie par Garcia Lorca, c'est un jeune homme qui n'a jamais connu de femme qui, en cette année 1929, rencontre Gala, âgée alors d'une trentaine d'années. Une femme dix ans plus âgée, qui vit entre son mari, le poète Paul Eluard, et son amant, le peintre Max Ernst. Le jour de leur rencontre, elle lui dit : " Mon petit, je pense que nous n'allons plus jamais nous quitter. " Dali trouve en elle la mère qu'il a perdue lorsqu'il avait 18 ans et décide alors de renaître à la vie. Il écrit un film avec Buñel, Un Chien andalou, avant d'enchaîner ses premiers succès picturaux que couronneront des sommes d'argent de plus en plus importantes. Il faut dire que l'époque encourage sa réussite : les surréalistes se sont déjà trouvés, sous la direction d'André Breton, et l'ère du temps est à l'irrationnel, avec Freud et l'inconscient sexuel en toile de fond. Tout le monde est donc prêt à accueillir son talent, sa méthode de la paranoïa-critique mais surtout à s'enflammer devant tant d'excentricités. Malgré l'amour et les succès, la mort ne cessera pourtant de tarauder Dali. Depuis des années, il s'entretient avec des savants sur les moyens d'accéder à l'immortalité. De la cryogénisation à l'holographie des écureuils (théorie qu'il développe dans son livre Dix recettes d'immortalité) en passant par les techniques de régénération du sang ou de l'ADN, l'artiste explore toutes les pistes qui pourraient l'immuniser contre la mort. Il tentera même de se " lyophiliser " en 1982, alors que Gala vient de mourir. De cette expérience où il refusait tant de boire que de manger, il ne gardera qu'une séquelle, celle de ne plus pouvoir se nourrir que par le nez. S'il s'est raté cette fois, la mort se rapproche pourtant. Deux ans plus tard en effet, Dali échappe par miracle à l'incendie de son lit. Pas de cigarette mal éteinte mais un court-circuit de la télécommande qui lui permettait d'appeler constamment ses infirmières à son chevet. Fidèle à lui-même, l'homme autour duquel le soleil tourne depuis sa naissance ne supporte pas de ne plus être le centre du monde et passe alors sa vie à harceler ses aides-soignantes, allant jusqu'à faire exploser le système électrique. Entre sa tentative de suicide et l'incendie, Dali n'a plus réussi qu'à peindre un seul tableau : Queue d'aronde et violoncelles. Et alors que sa fin semble inéluctable, il se met à hurler son envie de vivre : " Morte carent animae " (" Les âmes repoussent la mort "). Pour avoir encore du monde autour de lui et continuer à exister, il signe toujours des contrats ou autorise des licences en son nom, tout en peinant franchement à tenir encore un crayon. A sa mort, on aura tout dit sur celui qu'on surnommait " la poule aux oeufs d'or ". Peu importe finalement : Dali n'avait-il pas lui-même créé ce personnage fantasque et tellement obsédé par l'argent qu'André Breton le surnommait " Avida Dollars ", jouant ainsi sur les lettres de son nom ? Si Dali s'autoproclamait le grand sauveur de la peinture moderne, le seul, l'unique et le plus grand, il n'aura jamais cesser d'affirmer que, en réalité, il sabote tous ses hypothétiques chefs- d'oeuvre ; persuadé au fond de lui qu'il s'éteindrait dès qu'il aurait accouché de sa grande oeuvre. Sans qu'il le veuille vraiment, Queue d'aronde sera son dernier tableau. Selon lui, il s'agissait avant tout d'illustrer la célèbre théorie des catastrophes, qui le passionne depuis quelques années. Un concept né de la pensée d'un mathématicien, René Thom, à qui Dali dédie sa dernière oeuvre. Au centre, on y reconnaît ses célèbres moustaches et ses initiales, tandis qu'en toile de fond, on observe un visage qui peu à peu s'efface ou se révèle, à l'image de celui d'un Christ immortel qui s'imprimerait sur le Saint-Suaire.