Elles-mêmes se présentent comme " The Squad ", la brigade. Donald Trump, lui, les surnomme " les cavalières de l'Apocalypse ". Mais, pour le monde entier, ces élues démocrates sont tout simplement les nouveaux visages de la croisade anti-Trump. Fraîchement élues, en novembre dernier, à la Chambre des représentants, elles forment une " Bande des quatre " et ont en commun le talent, la jeunesse, la féminité, le militantisme (de gauche) et l'appartenance à l'une ou l'autre des minorités : latino, afro-américaine ou musulmane.
...

Elles-mêmes se présentent comme " The Squad ", la brigade. Donald Trump, lui, les surnomme " les cavalières de l'Apocalypse ". Mais, pour le monde entier, ces élues démocrates sont tout simplement les nouveaux visages de la croisade anti-Trump. Fraîchement élues, en novembre dernier, à la Chambre des représentants, elles forment une " Bande des quatre " et ont en commun le talent, la jeunesse, la féminité, le militantisme (de gauche) et l'appartenance à l'une ou l'autre des minorités : latino, afro-américaine ou musulmane. Depuis leur entrée en fonction, le 1er janvier dernier, ces politiciennes pleines de fougue font souffler un vent frais sur Washington. Un vent ? Une tornade, plutôt. La liste de leurs combats successifs et de leurs apparitions télévisées (quasi quotidiennes) donne le tournis. Entre autres, elles militent pour la transition écologique au moyen d'un Green New Deal ( Lire Le Vif/L'Express du 9 mai 2019), pour la dépénalisation de l'immigration clandestine, pour la suppression des centres de rétention, qu'elles n'hésitent pas à qualifier - au risque de provoquer un scandale - de " camps de concentration ", contre l'Immigration and Customs Enforcement (ICE, la police des douanes), qu'elles veulent abolir, et, sur le plan international, pour un boycott d'Israël au moyen de la campagne BDS (boycott, désinvestissement et sanctions). Leurs pedigrees respectifs sont également instructifs. Plus jeune élue de l'histoire du Congrès américain et reine des réseaux sociaux avec cinq millions de followers sur Twitter, la Latina Alexandria Ocasio-Cortez (alias " AOC "), 29 ans (élue de New York), est la plus célèbre. Charismatique, adulée par les " millennials ", c'est elle, par exemple, qui porte le projet de New Deal vert lancé voilà six mois. De son côté, Rashida Tlaib, 43 ans (Michigan) est la première Palestino-Américaine jamais élue à la Chambre des représentants. Dès le lendemain de sa victoire électorale, elle fait sensation en déclarant : " We are gonna impeach the motherfucker ! ", soit " On va le destituer, le connard ! " D'origine somalienne, Ilhan Omar, 37 ans (Minnesota), est, quant à elle, la première élue à arborer un hijab au Congrès. " Personne ne m'a imposé le foulard, c'est mon choix, et il est protégé par le premier amendement (qui garantit la liberté religieuse) ", a-t-elle tweeté une fois élue. Talentueuse, elle a, hélas, gâché son crédit par des allusions antisémites : Israël " hypnotise le monde " à coups de dollars, croit-elle savoir. Ses propos sur le 11-Septembre ne valent guère mieux. Ce n'est pas parce que " certaines personnes ont fait certains trucs, dit-elle en substance avec une confondante désinvolture, que toute la communauté musulmane des Etats-Unis doit en payer le prix ". Enfin, last but not least, vient l'aînée : Ayanna Pressley, 45 ans (Massachusetts). Voilà dix ans, elle fut la première Afro-Américaine de l'histoire à se faire élire au conseil municipal de Boston. Et elle a été, treize années durant, l'une des collaboratrices du sénateur John Kerry. Aujourd'hui, lorsqu'elle évoque Donald Trump, elle préfère parler de " l'occupant de la Maison-Blanche ", car, dit-elle, " il est indigne de la fonction ". Bref, à elles quatre, ces " brigadistes " assurent le show. Presque autant que Trump. Il était inévitable, dès lors, que le président finisse par se lâcher sur Twitter. C'est chose faite depuis le 14 juillet. Ce jour-là, le président rédige un tweet empoisonné visant le quatuor, qu'il tient pour " une bande de communistes " : " Tellement intéressant, grince-t-il, d'entendre des représentantes du Congrès "progressistes", qui viennent de pays dont les gouvernements sont une catastrophe totale et complète, les pires, les plus corrompus et ineptes, expliquer au peuple des Etats-Unis (la plus grande et puissante nation au monde) comment notre gouvernement doit être dirigé. Pourquoi ne retournent-elles pas d'où elles viennent, dans ces endroits totalement défaillants et gangrenés par le crime, afin d'aider à résoudre le problème là-bas. Ensuite, qu'elles reviennent nous expliquer comment faire... " Une tirade dont le message peut se résumer en quatre mots : " Retourne dans ton pays ! " Or, le pays en question se trouve être les Etats-Unis puisque les quatre élues démocrates sont toutes des Américaines. Une seule, Ilhan Omar, est née au-delà des frontières, en Somalie, avant d'atterrir aux Etats-Unis avec ses parents à l'âge de 12 ans, avec le statut de réfugiée. Dès la publication du tweet xénophobe, la machine médiatique s'emballe, sur fond d'indignation internationale. Deux jours plus tard, la Chambre des représentants vote une résolution (adoptée par 240 voix contre 187, mais non contraignante) condamnant le caractère raciste du message présidentiel. Du jamais-vu. Depuis lors, la tension n'est pas retombée. Et, comme à la suite des événements de Charlottesville à l'été 2017 (un suprémaciste blanc avait tué une manifestante antiraciste sans que Trump exprime la moindre compassion), tout le débat tourne autour du président et de ses déclarations scandaleuses. Mais à qui profite ce vacarme ? " A Trump, bien sûr !, répond du tac au tac Matt Mackowiak, consultant politique et éditorialiste conservateur qui vit entre le Texas et Washington D.C. D'instinct, le président a identifié le potentiel de nuisance de "The Squad" et le bénéfice à tirer d'une confrontation. Son plan est simple : il veut accroître la notoriété d'AOC, d'Omar, de Tlaib et de Pressley, afin que de plus en plus de gens associent la totalité du Parti démocrate à sa fraction la plus radicale. Il sait, en effet, que ces quatre élues sont grandement impopulaires dans les Etats de la Rust Belt (la "ceinture de la rouille", nord-est du pays), y compris parmi les électeurs démocrates. " Or, cette région des Grands Lacs, naguère démocrate (elle avait voté pour Obama), représente un enjeu électoral crucial. En 2016, plusieurs de ses Etats (Michigan, Wisconsin, Pennsylvanie) avaient basculé côté républicain. Et, pour être réélu en 2020, Trump doit absolument conserver cet avantage. Selon un sondage cité par le quotidien en ligne Axios, la notoriété de la démocrate Alexandria Ocasio-Cortez atteint 74 % dans les Etats en question, soit largement plus que la plupart des précandidats aux primaires de son parti. Certes, mais seulement 22 % des sondés ont d'elle une image favorable. Ilhan Omar, elle, est reconnue par 53 % des personnes interrogées, avec seulement 9 % d'opinions positives. Ce n'est pas tout. Dans la semaine qui a suivi le fameux tweet de Trump, Alexandria Ocasio-Cortez a suscité à elle seule 4,8 millions d'interactions (partages, likes ou commentaires) sur les réseaux sociaux, soit presque autant que les 23 précandidats des primaires démocrates réunis (6,5 millions d'interactions). Au final, AOC et les autres membres de la " brigade anti-Trump " éclipsent le début de campagne des primaires du Parti démocrate. Il faut s'interroger : loin d'être le résultat d'un fol accès de racisme, l'attaque de Trump contre The Squad ne se serait-elle pas, au contraire, mûrement réfléchie ? Qu'il agisse par instinct ou par calcul, le Machiavel de la Maison-Blanche sait en tout cas qu'en 2016, il a remporté l'électorat blanc avec 20 points d'avance sur Hillary Clinton. Or, il espère faire mieux en 2020, surtout auprès des vieux et des chrétiens évangéliques, pour lesquels AOC et ses collègues représentent un repoussoir. De plus, le président sortant sait qu'une partie de l'électorat latino approuve la fermeté de sa politique migratoire. D'où l'on peut conclure que Trump rejettera probablement de l'huile sur le feu en orientant les débats vers la question raciale et celle de la frontière mexicaine, plutôt que sur l'économie, le système de santé ou les infrastructures défaillantes. A la manière d'un troll sur Internet, le président sème la zizanie chez ses adversaires. Et cela avec d'autant plus de jubilation qu'il peut compter sur un allié inattendu : les membres de The Squad elles-mêmes ! C'est passé un brin inaperçu, mais, une semaine avant la furieuse controverse autour du tweet trumpien, Alexandria Ocasio-Cortez avait attaqué Nancy Pelosi, speaker, ou chef de file, des démocrates à la Chambre des représentants. Et cela à l'occasion du vote d'une enveloppe de 4,6 milliards de dollars allouée à la sécurité à la frontière (dont une partie devait être consacrée aux enfants de migrants actuellement retenus dans des centres de rétention et séparés de leurs parents). Selon AOC, approuver un tel texte revient à entériner la politique raciste du gouvernement Trump. Le jour du vote, la totalité des 227 démocrates présents vote néanmoins en faveur du texte. Seules les quatre membres du Squad votent contre, bien isolées. Agacée par cette indiscipline et les insinuations d'AOC, Nancy Pelosi rappelle cruellement, dans une interview au New York Times, qu'en dehors des réseaux sociaux The Squad ne pèse guère plus de quatre voix. Piqué au vif, Ocasio-Cortez réplique alors, sur un mode victimaire, que les membres de The Squad sont discriminées " en raison de leur jeunesse, de leur sexe, de la couleur de leur peau ". Une accusation unanimement jugée ridicule à Washington, où le progressisme de la briscarde californienne Pelosi n'est plus à démontrer. " Il y a un gros problème au sein du Parti démocrate, conclut l'essayiste conservatrice Heather Mac Donald. La fraction la plus à gauche est obsédée par l'idée selon laquelle les Etats-Unis sont un pays intrinsèquement raciste. Selon ces gens, c'est même ce qui définit fondamentalement notre nation. Or, non seulement cette vision heurte une grande partie des Américains, y compris au sein de l'électorat démocrate, qui ne se reconnaît pas dans cette radicalité, mais elle repose de surcroît sur une contradiction insoluble : si les Etats-Unis sont la nation injuste, horrible et raciste que décrit The Squad, comment se fait-il qu'ils paraissent aussi attractifs aux centaines de milliers de migrants qui tentent chaque mois de s'y rendre clandestinement ? " Bonne question. Par Axel Gyldén.