Emmanuel Macron n'est pas un inconditionnel de l'euthanasie. Quand il a décrété, mi-novembre lors d'une interview à The Economist, la " mort cérébrale " de l'Otan, il n'avait pas l'intention d'achever cette Alliance atlantique portée sur les fonts baptismaux en 1949 avec la mission d'assurer la défense des Etats occidentaux contre le péril communiste. Comme souvent dans le chef du président français, la critique est pertinente mais la manière de la formuler n'est pas des plus délicates. L'alarmant diagnostic qu'il a énoncé heurte en effet les Etats - Pologne, Pays baltes... - aujourd'hui encore hantés par la menace de la Russie qui a renoué, de surcroît, avec ses rêves de grandeur.

Il serait effectivement étonnant d'engager un débat sur l'utilité de l'Organisation du traité de l'Atlantique nord dans un contexte géopolitique où, de la Géorgie en 2008 à la Syrie en 2015 en passant par l'Ukraine l'année précédente, Vladimir Poutine a inscrit sa politique étrangère en confrontation directe avec l'Occident. Mais, en réalité, là n'est pas la question soulevée par l'interpellation d'Emmanuel Macron. La crise existentielle que connaît l'Otan et qu'a illustrée la tension au sommet de ses 70 ans à Londres cette semaine ne résulte pas d'une pression externe mais de dissensions internes.

Sa source vient de l'attitude de deux de ses membres, les Etats-Unis et la Turquie, lors des récents développements du conflit syrien. En décrétant le retrait de leurs troupes du nord du pays sans consultation préalable avec leurs alliés, les premiers ont entamé encore un peu plus la confiance dans la pratique du multilatéralisme. Ajoutez-y la réorientation, amorcée par Barack Obama, de la priorité stratégique vers l'Asie et vous comprendrez que ses partenaires en viennent à se poser la question : " L'Otan intéresse-t-elle encore le président américain ? " En lançant une offensive meurtrière contre les Kurdes de Syrie, alliés des plus grandes puissances de l'Otan dans la lutte contre l'Etat islamique, la Turquie, elle, a accentué les doutes sur son engagement pro-occidental. Son rapprochement avec la Russie, symbolisé par l'acquisition de systèmes de défense S400 et par des coopérations au gré de la guerre, et son éloignement de l'Union européenne, dont son président islamiste Recep Tayyip Erdogan ne cherche plus à remplir les critères d'adhésion, les avaient déjà avivés. D'où cette autre question légitime : " La Turquie a-t-elle encore sa place au sein de l'Alliance ? " ou, comme l'énonçait le politiste Bruno Tertrais dans Le Monde, " Partageons-nous des valeurs et des intérêts communs avec cette Turquie-là ? ".

Plus que le rôle de garants de leur défense que jouent les Etats-Unis, dont l'intérêt, ne fût-ce qu'en matière de ventes d'armements, est de rester implantés sur le Vieux Continent, les Européens seraient donc bien avisés de questionner celui de la Turquie. Celle-ci n'est, il est vrai, pas n'importe quel membre de l'Alliance. Sa taille, sa position stratégique et la puissance de son armée la placent en position de force pour faire entendre ses revendications, au besoin par l'arme du chantage, comme elle l'a fait avec l'Union européenne dans la crise des migrants. Aujourd'hui, la défense des intérêts de l'Otan et de sa cohésion justifie de ne pas les satisfaire. Fût-ce au prix d'un divorce mais en espérant malgré tout que le retour de la raison à Ankara en préserve l'Alliance.