Vos prises de position vous valent des torrents d'insultes, notamment sur les réseaux sociaux. Et l'insulte, c'est votre matière de prédilection...
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Vos prises de position vous valent des torrents d'insultes, notamment sur les réseaux sociaux. Et l'insulte, c'est votre matière de prédilection... J'ai commencé à travailler sur la violence verbale dans les années 1990. Ce n'était pas à la mode. Aujourd'hui, je vais dire malheureusement, ce sujet décroche d'office des crédits, tant il est devenu un problème social dont les pouvoirs publics ne peuvent que s'emparer. Pour nous, universitaires, la Toile est un nouvel Eden, un observatoire sans fin, interdisciplinaire. Très vite, on est dans le registre du grossier, de l'insultant, du stigmatisant. On parle pour le numérique d'identité augmentée. Elle entraîne une violence augmentée ! Ce ne sont pas seulement des mots, ce sont des images, des liens, des communautés entières qui peuvent se liguer contre vous. Si vous régniez sur les réseaux sociaux, changeriez-vous les règles ?Je ne ferais jamais de listes de mots à ne pas utiliser. Je me méfie de la régulation, qui restreint la liberté d'expression. En même temps, il faut prendre en compte ceux qui sont stigmatisés, toujours les mêmes : les femmes, les Noirs, etc. C'est subtil. Prescrire des usages qui rendent visibles certaines communautés, comme la grammaire inclusive, je le ferais. Enfin, les personnages publics, politiques, lorsqu'ils prennent la parole, devraient le faire de façon correcte et non blessante. Pas en twittant. La riposte à l'insulte que je promeus dans mon livre, c'est l'éloquence à la Christiane Taubira. J'aimerais que cela soit un modèle. Le sens de la répartie, ce n'est pas répondre à la violence par la violence. Sinon, on monte en tension et on ne résout rien. On peut aussi le faire via une pirouette humoristique. Ces réponses sont à l'aune de la société que je voudrais défendre. Une société où l'on respecte la parole de l'autre dans les échanges sociaux. De cette observation de la violence verbale, vous avez tiré une expo, Salopes, et un livre, qui vient de sortir (1). L'expo a été montrée à l'ULB, puis à Paris. Elle part à Lausanne et reviendra à Bruxelles au printemps. Elle présente un parcours à la fois scientifique et artistique qui va de Marie-Antoinette à Nabilla, en passant par George Sand, Margaret Thatcher, Christiane Taubira et Simone Veil. Six insultées célèbres, pas nécessairement consensuelles. De Thatcher, par exemple, on a dit qu' " elle l'a bien mérité ". Les a-t-on insultées parce qu'elles étaient femmes ? Parce qu'elles étaient femmes de pouvoir ? En miroir, des oeuvres artistiques interrogent sur le tabou, le féminin. Je ne voulais pas d'un discours moral. Le livre est la mise en théorie du matériel collecté pour réaliser l'expo. Pourquoi vous pencher spécifiquement sur la violence du langage envers les femmes ? J'ai été élevée dans une famille d'intellectuels de gauche, formatée pour être une intellectuelle. Des livres partout, une éducation égalitaire. Lorsque j'ai postulé au FNRS, j'ai terminé ma thèse et fait mes bébés. Quelqu'un, à l'ULB, m'a dit que je devais choisir : les bébés ou les articles. Cela m'a horrifié. Jamais un homme n'aurait entendu cela. Mais mon féminisme, tardif, s'est développé par la fréquentation des réseaux sociaux. Le sexisme s'y étale en toutes lettres. Pour moi, il inclut l'homophobie et la lesbophobie. On vous dit féministe. Cela vous pose-t-il un problème ? Aucun. Sauf qu'il y a des féminismes. J'en représente un. Celui d'une femme privilégiée, blanche, professeure d'université, mais qui essaie de se décentrer, sur le plan social et égalitaire. Un de mes principes, c'est de ne pas parler à la place des autres. Essayer d'avoir une certaine objectivité, ce qui n'est pas facile sur les réseaux sociaux : on est tout de suite plongé dans l'intersubjectif. On s'enflamme. Mon féminisme est aussi plutôt prosexe. Mais il y a des choses sur lesquelles je ne vais pas m'exprimer. J'essaie toujours que mon entrée soit le langage. L'affaire Weinstein, les hashtags #balancetonporc, #Metoo... assiste-t-on à un vrai basculement ? Quand j'ai entendu " #balancetonporc ", je n'ai pas aimé parce que c'était violent. Mais quand une parole se libère, elle fait mal, elle est sauvage. C'est une étape. Les femmes doivent passer par l'acquisition de ce langage-là, outrageant, outrageux, qui dénonce des violences d'un tout autre ordre que verbal. Cela va-t-il basculer ? Quand je vois les réactions négatives sur la Toile, je suis sceptique. Ce n'est pas " balance ta cochonne ", mais on n'en est pas loin. Il faut arrêter d'évoquer cette symétrie qui n'existe pas. Les récentes affaires ont provoqué un débat autour de la galanterie. A-t-elle encore sa place dans une société égalitaire ? Au fil des siècles, il y a eu une régulation des échanges entre les hommes et les femmes du point de vue amoureux ou de la séduction. Ce qu'on appelle aujourd'hui la drague. Au xviie siècle, la galanterie organisait ces rapports : la manière de se présenter, de se vêtir, de faire des gestes d'invite ou pas. La femme avait la possibilité de dire non. Aujourd'hui, on tend à considérer que " l'homme qui tient la porte à la dame " est un macho bienveillant. Ici aussi, je défends une position égalitaire : je tiens la porte et on me tient la porte.Votre prochaine exposition a pour sujet la pornographie. Pourquoi ? Les étudiants ont envie d'en parler, ce sont des images qu'ils regardent. D'autre part, il y a ce discours catastrophiste des pouvoirs publics, interdire ou pas, etc. Nous allons déconstruire, réfléchir sur la censure, la nudité, la sexualité. Evoquer la construction d'un imaginaire sexuel, la masturbation. Il y aura aussi des oeuvres d'art, j'y tiens, c'est un media intéressant. Pensez à Courbet et son Origine du Monde qui provoque la censure de Facebook. Entretien: Béa Ercolini