Qu'est-ce qui vous a fasciné dans la personnalité d'Abebe Bikila ?
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Qu'est-ce qui vous a fasciné dans la personnalité d'Abebe Bikila ? D'abord une image, celle d'un homme filiforme courant pieds nus, éclairé par des flambeaux à Rome en 1960. Je voulais en savoir plus. Or, quand on ouvre le dossier Abebe Bikila, on est submergé par les différents aspects de l'individu : la personnalité au destin tragique mourant jeune dans un accident de voiture, l'icône, le sportif remarquable, et, élément que je n'avais pas anticipé, le marathonien éthiopien dans l'Italie de 1960, année charnière pour les décolonisations en Afrique. On assiste aussi à un tournant pour les Jeux olympiques. Leur retransmission à la télévision entraîne rapidement la marchandisation du sport. En 1964, les athlètes commencent à être sponsorisés. Mais en 1960, on n'en est pas encore à ce stade : Abebe Bikila gagne une médaille d'or au marathon des Jeux mais il vit de sa prime de soldat. Et l'empereur Haïlé Sélassié lui offre une voiture Coccinelle. En tant qu'Ethiopien venant courir à Rome et en tant que potentiel vainqueur du marathon des J.O., lui-même avait-il conscience d'être un symbole ? Question très compliquée à laquelle j'ai envie de répondre " non ". J'ai essayé de me mettre dans la tête de ce garçon de 28 ans. Au vu de ses déclarations juste après la course - " J'ai toujours rêvé d'avoir un survêtement avec marqué Ethiopie dans le dos " et " Ce que j'ai fait, n'importe quel soldat éthiopien pourrait le faire " -, on ne retrouve pas les éléments de langage que l'on peut attribuer à un sportif aujourd'hui. Du coup, on en est réduit à de la spéculation. Abebe Bikila a sa fierté de soldat et d'Ethiopien, qui lui sert d'étendard. Ce qui lui arrive par la suite, je pense que ce sont des intervenants extérieurs qui le lui apportent, faisant de lui un symbole. La forme de la narration de votre roman, le commentaire du marathon de l'intérieur de la course, s'est-elle imposée à vous ? Au début, j'avais envie d'écrire sur un mouvement, un corps qui court. J'ai passé beaucoup de temps, trop, à questionner des musiciens pour savoir comment je pouvais transmettre ce rythme, comment je pouvais traduire en prose la sensation de la course. Réduire mon texte au temps d'un marathon me permettait justement d'éviter de tomber dans le récit biographique. Que représente pour vous la symbolique de cet athlète qui réalise un exploit pieds nus ? Outre le nom du Kenyan Eliud Kipchoge, qui est récemment descendu sous le mur des deux heures, on retient deux noms lorsque l'on évoque le marathon. Phidippidès (NDLR : Athénien célèbre pour avoir mené une course de 42 kilomètres lors de la bataille de Marathon en - 490 avant Jésus-Christ), dont s'est inspiré Pierre de Coubertin pour fabriquer une figure marquante pour tout le monde, et Abebe Bikila, avec ses pieds nus. Tout le générique du film Marathon Man (1976) avec Dustin Hoffman est basé sur la course d'Abebe Bikila. On a beaucoup tendance à l'heure actuelle à écrire des livres sombres avec des événements dramatiques. Un personnage comme Bikila fait du bien parce que son geste nous inspire une espèce de force et de pureté. Abebe Bikila dit : "Je cours pour faire la guerre à la guerre. " Est-ce un sentiment à l'opposé de ce qu'est le sport actuellement ? J'ai un peu joué avec ce vocabulaire martial en me disant qu'un jeune militaire de 28 ans devait forcément être formé dans ce sens. La formule " faire la guerre à la guerre " est aussi en phase avec la phrase de Haïlé Sélassié : " Vaincre à Rome serait comme vaincre mille fois. " Les Ethiopiens avaient réussi à repousser l'Italie fasciste de Mussolini avec trois fois rien. Abebe Bikila bat le monde entier en courant pieds nus. Il y a dans la succession de ces deux événements comme un jeu d'échos. C'est troublant jusque dans le parcours du marathon. Les Italiens ont tellement voulu organiser les Jeux olympiques de 1960 qu'ils ont littéralement nettoyé la ville de ses symboles fascistes qui trônaient encore l'année précédente. Mais ils n'ont jamais anticipé qu'un Africain allait gagner l'épreuve du marathon, dont le trajet passe par l'Obélisque d'Aksoum (NDLR : monument emporté par les Italiens lors de leur conquête de l'Ethiopie en 1937, objet d'un accord de restitution signé en 1947 mais rapatrié seulement en 2008) et se termine sous l'Arc de Constantin, d'où Mussolini envoyait ses troupes vers l'étranger. Or, c'est à partir de l'Obélisque que Abebe Bikila lance son sprint phénoménal qui va se révéler victorieux. Personne n'a prémédité ce scénario - même pas lui, ai-je envie de dire - et il en est d'autant plus beau. Un de vos précédents livres, Les Effacés (Argol, 2008, 216 p.) traite du sort de clandestins traversant la montagne pour rejoindre un pays d'accueil. Nourrissez-vous une préoccupation particulière pour les étrangers en Europe ? Plutôt pour l'idée même du déplacement géographique. Un exemple. En écrivant ce livre, je me suis rendu compte que tous les chemins qui ont constitué les voies clandestines de migration à travers les Alpes sont aujourd'hui des sentiers de randonnée. L'actualité nous le confirme malheureusement chaque hiver. Les gens venus de pays chauds découverts à moitié congelés le sont par des randonneurs habillés en Decathlon. Comme romancier, je ne suis pas là pour livrer un jugement moral. Mais ces confrontations-là me semblent très intéressantes pour ce qu'elles disent de notre société.