Kieft est parti à la recherche de ce qui rendait les visions fanatiques et violentes d'Hitler si attirantes pour les Allemands de l'époque. "On décrit le nazisme comme quelque chose d'irrationnel, d'une chose pour les gens un peu perdus. Pourtant, ils étaient des millions à le suivre. Ils ne pouvaient pas tous être des fous. Encore aujourd'hui Hitler exerce un étrange pouvoir d'attraction. J'ai une amie qui travaille pour un magazine historique. Ils appellent Hitler leur Jennifer Aniston. S'ils le mettent en couverture, les ventes explosent. Les gens ont une fascination religieuse pour le mal absolu et lire Mein Kampf, c'est comme si on était séduit par le diable en personne.
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Kieft est parti à la recherche de ce qui rendait les visions fanatiques et violentes d'Hitler si attirantes pour les Allemands de l'époque. "On décrit le nazisme comme quelque chose d'irrationnel, d'une chose pour les gens un peu perdus. Pourtant, ils étaient des millions à le suivre. Ils ne pouvaient pas tous être des fous. Encore aujourd'hui Hitler exerce un étrange pouvoir d'attraction. J'ai une amie qui travaille pour un magazine historique. Ils appellent Hitler leur Jennifer Aniston. S'ils le mettent en couverture, les ventes explosent. Les gens ont une fascination religieuse pour le mal absolu et lire Mein Kampf, c'est comme si on était séduit par le diable en personne. J'ai été choqué par les journaux sociaux-démocrates et libéraux de l'époque. Pas une seule ligne sur l'antisémitisme. Un des raisons serait, à mon avis, que l'antisémitisme n'avait rien d'anormal. Au contraire même. On craignait plutôt d'être traité de philosémite. Comme les politiciens ont aujourd'hui peur d'être vus comme trop mous envers l'Islam. La presse a joué dans cet optimisme progressiste. Ils pensaient que l'antisémitisme s'éteindrait par lui-même. Ils préféraient regarder vers l'avant et considéraient que le nazisme n'était qu'un dernier remugle avant l'éclaircie. Pour preuve, on renvoyait vers les sondages qui annonçaient que les nationalistes étaient en perte de vitesse. Très naïf quand on y songe. Tiède? Après qu'Hitler ait été nommé chancelier, les autres partis politiques ont simplement levé le camp. On ne doit pas sous-estimer à quel point la société allemande a été mise à terre par la guerre et l'hyperinflation qui a suivie. Par ailleurs, peu de politiciens avaient envie de défendre l'encore très jeune démocratie parlementaire. Lorsqu'Hitler a pris le pouvoir, l'Allemagne était dirigée depuis deux ans par des décrets présidentiels. Ce qui fait que, même parmi les politiciens centristes, on ne regardait pas ce régime autoritaire d'un mauvais oeil. On peut se demander ce qu'il se serait passé si l'opposition avait manifesté des jours durant. La passation de pouvoir se serait passée de façon moins souple, plus brutale et les nazis auraient montré leurs vrais visages. La violence était très présente dans la république de Weimar. Entre 1919 et 1923, pas moins de 376 politiques ont été assassinés. 354 d'entre eux l'ont été par des organisations paramilitaires composées d'anciens militaires frustrés. Ils se sont retrouvés à la rue après le traité de Versailles qui a écrémé l'armée allemande en la faisant passer de 8 millions de soldats à 100.000. La violence était donc une façon acceptable de rétablir l'ordre en cette période troublée. Les gens pouvaient même accepter l'idée des camps de concentration où on "purgeait" les agitateurs politiques d'extrême gauche. Hitler soutenait de façon fanatique la violence en rue. Mais il trouvait que les meurtres individuels étaient une perte de temps puisque pas assez efficaces. Il trouvait plus malin de donner à cette violence, un semblant de légitimité. Des chapitres entiers de Mein Kampf expliquent comme s'y prendre. Par exemple en enfilant un uniforme. Nul besoin de se demander si les souhaits de la NSDAP étaient limpides? Si l'on pouvait déjà alors voir de quoi ils étaient capables ? Ou s'il était évident qu'ils pensaient ce qu'ils disaient ? La réponse est trois fois oui. La seule chose qu'on ne pouvait prédire, c'est de quelle façon les juifs européens allaient être massacrés. Cela paraît en effet dingue qu'on le laisse s'en sortir avec son histoire d'underdog. Il a reçu le soutien de la justice, de la police et de l'armée. Beaucoup d'Allemands partageaient sa théorie que l'Allemagne avait perdu la guerre suite à des trahisons dans ses propres rangs. Les coupables étaient les socialistes et les juifs. Une répétition sans fin d'une théorie du complot qui illustre la capacité d'Hitler à capter ce qu'il se trame dans la population. Et il en a fait le coeur de son discours. Durant son procès, il a répété à trois reprises que ce n'était pas lui qui devait être jugé, mais bien les traîtres de la nation. Ceux du régime de Weimar, ceux qui avaient signé le traité de Versailles. La phrase fait mouche et sera reprise dans tous les journaux. Pour utiliser ses propres mots: "croire est plus important que savoir." Il est l'un des premiers politiciens modernes à en faire le constat et il était particulièrement doué pour détourner la réalité. Nous dédramatisons Hitler parce qu'il ment, mais nous ne nous demandons pas pourquoi ses mensonges fonctionnaient si bien. Mein Kampf est un mode d'emploi, une espèce de "nazisme pour les nuls". Il devait guider le parti pendant que lui était tenu au silence dans sa prison. Il conseillait notamment de voir grand quand on mentait. Car quand un mensonge est trop énorme pour être inventé, il doit forcément être vrai, non? C'est son pragmatisme qui m'a le plus fasciné. Beaucoup se sont demandé si Hitler croyait ce qu'il disait. Une question qu'il ne s'est jamais probablement posée puisqu'il était persuadé que tout était permis pour gagner la bataille. Celui qui gagne détient la vérité. Ce qui fait qu'Hitler avait une vision utilitariste du monde. Cet utilitarisme est crucial pour comprendre Mein Kampf et Hitler. Il dédaignait les intellectuels qui trouvent qu'il faut lire les livres en entier et s'ouvrir à d'autres opinions. Pour lui, il n'en ressortait que le doute et l'introspection. Ce qui sape vos résolutions. L'enthousiasme guerrier. Les sociodémocrates, les libéraux et les nationalistes sont rentrés en guerre la fleur au fusil. Et pour la plupart d'entre eux avec beaucoup d'enthousiasme. Durant la guerre, l'Allemagne va se séparer en deux. D'un côté il y a ceux de gauches qui vont trouver les nationalistes trop belliqueux. Et de l'autre les nationalistes qui trouvent que ceux de gauche sont des traîtres à la patrie. C'est assez simple. Plus horrible que la guerre, il y a la guerre qui n'aurait servi à rien. C'est cela qu'avait très bien compris Hitler. Beaucoup souhaitaient trouver un sens à leurs mutilations, traumatisme et aux sacrifices qu'ils avaient dû faire. Lors de son procès après le putsch, il va dire que les putschistes voulaient seulement réparer ce qui a avait été détruit et que c'est la république de Weimar qui aurait dû se retrouver à la place des accusés. Car celle-ci avait trahi son propre peuple en acceptant le traité de Versailles. Il a réussi à retourner la situation avec un certain brio. Une parade d'autant plus ingénieuse que dans un même mouvement, il mettait ceux de gauche dans la tourmente. Ceux qui critiquaient les belliqueux comme Hitler, insultaient du même coup tous ceux qui avaient été traumatisés par la Grande Guerre. "Comment ça, mon bras a été arraché et je suis tout de même coupable ?" Exacerber ce sentiment était bien entendu de la pure démagogie. C'est un cas d'école sur la manière de manipuler les gens contre leurs propres intérêts. Pour cela aussi il l'a joué fine. En 1912, la gauche arrive au pouvoir après une victoire surprise et atteint la majorité au Reichstag. Or, après la guerre et la révolution russe, des histoires horribles circulaient en Allemagne sur les exactions commises par l'armée rouge. Hitler a joué sur cette peur en soutenant mordicus qu'il n'y avait pas de différence entre socialistes et communistes. La gauche s'est alors retrouvée dans une position très inconfortable. Elle prônait encore la révolution et la lutte des classes, mais s'opposait aux communistes. Et comme parti au pouvoir, ils devaient composer avec le traité de Versailles. Leurs électeurs étaient en majorité contre, mais ils n'avaient pas le choix s'ils souhaitaient ne pas isoler encore davantage l'Allemagne sur la scène internationale. Cette dichotomie ne fait pas du bien à la crédibilité des politiques. Comment combiner gestion, et donc compromis, tout en maintenant la mobilisation de son arrière garde. A moins d'avoir vécu deux ans sous terre, on ne peut que le penser. Le problème, c'est que la plupart des comparaisons sont émotionnelles et pas assez précises et ressemblent plus souvent à de simples insultes. Or, les comparaisons ont du sens. Si l'on compare les faiblesses de la démocratie des années 30 aux difficultés d'aujourd'hui, on remarque leurs résiliences. Après plus de 70 ans de paix, on remarque un regain du nationalisme. Peut-être que ce n'est qu'un retour à de la "politics as usual". La Deuxième Guerre n'est plus l'avertissement par excellence contre l'extrême nationalisme. Il faut que la lutte politique se concentre sur la démocratie libérale et les valeurs sur lesquelles elle s'appuie. Si l'on réussit à raviver la passion pour cette lutte, il n'y a pas de raison d'être fataliste. Certains passages de Mein Kampf m'ont en tout cas insufflé de l'énergie. "C'est cela. Il nous provoque." me suis-je dis. C'est peut-être pour ça que ce livre attire malgré lui. On veut gagner contre ce qui y est inscrit. Même 70 ans après sa mort, on veut prendre le dessus sur Hitler.