Sous les coups de boutoir des djihadistes, les conflits en Irak et en Syrie ont réduit substantiellement la présence des chrétiens d'Orient. Ce " nettoyage confessionnel " n'est pourtant pas de la seule responsabilité des islamistes, préparé qu'il a été par les nationalistes au pouvoir dans la deuxième moitié du xxe siècle. " Dans sa volonté d'arabisation à outrance, le nationalisme arabe, fût-il laïcisant, s'est montré, par choix idéologique ou pour plaire à la majorité, hostile à intégrer le passé préarabe et préislamique et à insérer l'enseignement de la langue syriaque et du christianisme oriental qui, pourtant, recèlent des trésors inestimables au profit de l'ensemble de la population ", écrit Joseph Yacoub, professeur honoraire à l'université de Lyon en introduction de son dernier livre Une diversité menacée (1). Rencontre.
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Sous les coups de boutoir des djihadistes, les conflits en Irak et en Syrie ont réduit substantiellement la présence des chrétiens d'Orient. Ce " nettoyage confessionnel " n'est pourtant pas de la seule responsabilité des islamistes, préparé qu'il a été par les nationalistes au pouvoir dans la deuxième moitié du xxe siècle. " Dans sa volonté d'arabisation à outrance, le nationalisme arabe, fût-il laïcisant, s'est montré, par choix idéologique ou pour plaire à la majorité, hostile à intégrer le passé préarabe et préislamique et à insérer l'enseignement de la langue syriaque et du christianisme oriental qui, pourtant, recèlent des trésors inestimables au profit de l'ensemble de la population ", écrit Joseph Yacoub, professeur honoraire à l'université de Lyon en introduction de son dernier livre Une diversité menacée (1). Rencontre. Comment évaluez-vous la vague migratoire actuelle des chrétiens d'Orient dans l'histoire de leur exode ? Le niveau migratoire est sans précédent. Aujourd'hui, on semble avoir atteint un point de non-retour. Les chiffres parlent d'eux-mêmes : 60 % des chrétiens de Syrie et d'Irak, peut-être davantage, ont été obligés de quitter leur pays en direction de l'Europe, des Etats-Unis, du Canada, de l'Australie... Les victoires contre Daech à Mossoul et Raqqa ont-elles déclenché un mouvement de retour ? S'il y a des retours, c'est uniquement le fait d'individus, pas de familles. Les conditions matérielles, psychologiques et politiques sont loin d'être réunies pour un retour plus durable. Certaines villes ont été sévèrement détruites. Des maisons de chrétiens ont été confisquées. Des régions fourmillent de milices diverses. Bref, le climat de confiance fait défaut. La situation est particulièrement grave en Syrie. Une grande partie des 35 villages de la région du Khabour, pourtant chrétienne de longue date, sont désertés. Les populations chrétiennes sont progressivement remplacées par des Kurdes, qui veulent exercer leur hégémonie politique dans toutes les strates de la société. Il est difficile d'établir un pronostic pour l'avenir, sachant que des initiatives sont menées pour convaincre les chrétiens de maintenir leur présence. On ne pourra faire le vrai bilan que dans des dix ans. A plus long terme, le redécoupage des frontières du Moyen-Orient doit-il rester un tabou ? C'est une question importante. Le constat est que les frontières de ces pays ont toujours obéi à des rapports de force régionaux et internationaux. Au moment de l'indépendance, l'Etat irakien n'aurait pas reçu la province de Mossoul sans l'assentiment des Anglais. Les Turcs voulaient la garder. Mais la question a été réglée à Bruxelles en 1925 au sein d'une commission de la Société des nations. Les chrétiens assyriens ont réclamé que le Hakkari (NDLR : une des 81 provinces de la Turquie actuelle) soit aussi cédée à l'Irak. Les Turcs s'y sont opposés et les Anglais ont cédé. C'est donc un mythe de prétendre que les frontières de ces pays répondent à une volonté nationaliste arabe... Elles répondent à des rapports de force. Et il n'est pas dit que demain, ceux-ci ne changeront pas, entre pays occidentaux comme entre puissances régionales. Le nationalisme arabe a refusé d'intégrer son passé préarabe et préislamique, observez-vous. Comment l'expliquer ? Cela s'explique par des raisons historiques. Avant même la chute de l'Empire ottoman à l'occasion de la Première Guerre mondiale, les Arabes ont commencé à prendre conscience de leur identité. La langue, la culture et la religion sont devenues des marqueurs identitaires. Pour les musulmans, le califat, que les Ottomans avaient instauré, devait revenir aux Arabes et à son berceau fondateur, La Mecque. C'est dans ce contexte qu'une conscience nationale arabe a vu le jour. Après le conflit mondial, la Société des nations a confié un mandat sur la Syrie et le Liban à la France, un autre sur l'Irak et la Palestine au Royaume-Uni, pour les accompagner vers l'indépendance. Cela explique que ces pays ont disposé d'un texte fondamental dès le début des mandats. Si l'on étudie ces textes, l'arabité y apparaît déjà comme une référence majeure. Pas étonnant dès lors que les premières Constitutions de la Syrie et de l'Irak devenus indépendants les identifient comme partie de la nation arabe. Cette référence n'a cessé d'être réaffirmée dans les Constitutions qui ont suivi. Le même processus a conduit à inscrire l'islam comme religion d'Etat. Quelle place a été accordée aux chrétiens dans ces processus ? Pendant la période de préindépendance, les chrétiens ont été associés au pouvoir politique. La Syrie a même eu un Premier ministre protestant, Farès al-Khoury (NDLR : de novembre 1944 à septembre 1945). Mais malgré son importance, cette participation est demeurée limitée. Un exemple : quand le Parlement irakien, sous mandat britannique, élabore la Constitution en 1925-1926, les chrétiens expriment des réserves sur l'inscription de l'islam comme la religion de l'Etat. Mais ils ne sont pas entendus. L'histoire de ces pays révèle une constante. Ils ont toujours été habités par deux tendances, une réformiste et moderniste, une fondamentaliste. C'est celle-ci qui domine aujourd'hui. Vous écrivez qu'il n'a jamais existé de véritable politique de protection des minorités dans ces pays... La notion de minorité ne figure pas dans les Constitutions de l'Irak et de la Syrie. La révolte kurde irakienne des années 1970 pour l'autonomie voire l'indépendance a obligé le gouvernement de Bagdad à modifier contre son gré la Constitution. L'Irak est devenu un pays composé de deux peuples, les Arabes et les Kurdes, et " d'autres nationalités ". En 1972, un décret a précisé cette notion en incluant la reconnaissance des droits des locuteurs de langue syriaque, les Assyriens, les Chaldéens et les Syriaques. Ce mouvement répondait à la pression kurde. Mais il n'était pas l'expression d'une réelle volonté politique. Cette période bénéfique n'a donc pas duré longtemps. Au moment de la guerre avec l'Iran de 1980 à 1988, le régime irakien a commencé à s'islamiser. Cette tendance a touché la Syrie dans les années 1990. La laïcité serait-elle le système idéal pour la cohabitation entre les communautés ? La laïcité suppose la neutralité de l'Etat et la défense du bien commun. Cette tendance a existé dans les sociétés arabes. Autant que je me souvienne - j'ai quitté le Liban à la fin de 1969 - l'intérêt général était une valeur partagée par tous, musulmans, syriaques... Mais elle n'a pas réussi à prospérer. A l'opposé de la quête du bien commun, la corruption, elle, s'est répandue. Elle est devenue une des principales maladies de ces pays ces trente dernières années et les a fortement affaiblis.