Il y a dix ans, le magnat des médias Rupert Murdoch qualifiait encore Facebook de "gadget du mois". Entre-temps, Facebook compte plus de 2,6 milliards d'utilisateurs et s'est mué en monstre numérique de Frankenstein que plus personne ne contrôle. Même le fondateur et dirigeant Mark Zuckerberg ne peut plus ignorer les problèmes : Facebook aide à répandre des fake news, gère la vie privée à la légère, permet aux acteurs étrangers de s'ingérer dans les élections nationales, diffuse un attentat terroriste en direct, etc. Le week-end dernier, Zuckerberg appelait dans le Washington Post le gouvernement à "élaborer de nouvelles règles pour Internet". C'est aux politiciens qui n'ont jamais fait la moindre difficulté à Facebook à résoudre le problème.
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Il y a dix ans, le magnat des médias Rupert Murdoch qualifiait encore Facebook de "gadget du mois". Entre-temps, Facebook compte plus de 2,6 milliards d'utilisateurs et s'est mué en monstre numérique de Frankenstein que plus personne ne contrôle. Même le fondateur et dirigeant Mark Zuckerberg ne peut plus ignorer les problèmes : Facebook aide à répandre des fake news, gère la vie privée à la légère, permet aux acteurs étrangers de s'ingérer dans les élections nationales, diffuse un attentat terroriste en direct, etc. Le week-end dernier, Zuckerberg appelait dans le Washington Post le gouvernement à "élaborer de nouvelles règles pour Internet". C'est aux politiciens qui n'ont jamais fait la moindre difficulté à Facebook à résoudre le problème.Il y a un an ou deux, les économistes flamands Jan De Loecker et Jan Eeckhout soulignaient déjà une évolution effrayante : le groupe des gagnants dans l'économie se rétrécit de plus en plus, et cela a des conséquences majeures, car plus le monopole d'une entreprise est important dans un secteur donné, plus le prix qu'elle peut demander est élevé. Les économistes disent qu'une telle entreprise a beaucoup de " pouvoir de marché " : elle peut déterminer ce qui se passe et à quel prix. Le pouvoir de marché du brasseur ABInBev, par exemple, sur le marché de la bière est très important, de même que celui de Zara sur le segment de prêt-à-porter et de Proximus et Telenet sur notre marché des télécommunications. Ou de Facebook sur les réseaux sociaux. Les réseaux sociaux' ? Enfin. Ils ne sont pas sociaux, car ce n'est qu'une question de revenus publicitaires. Et ils ne sont pas non plus des médias, car contrairement aux éditeurs traditionnels, Facebook ne veut pas prendre la responsabilité de l'information qu'il diffuse.De Loecker et Eeckhout ont montré que le pouvoir de marché des entreprises a énormément augmenté ces dernières décennies. Eeckhout l'a déjà expliqué: "nous avons constaté que le pouvoir de marché est demeuré plus ou moins stable jusqu'en 1980. Jusque-là, les produits étaient vendus à des marges bénéficiaires variables de 18 % en moyenne. Depuis lors, les marges bénéficiaires moyennes ont augmenté pour atteindre environ 67 % en 2015. Le pouvoir de marché des entreprises s'est donc considérablement accru au cours des dernières décennies. Et c'est lourd de conséquences, car il existe des liens évidents entre le pouvoir de marché qui s'accroît rapidement et les maladies dont souffre l'économie américaine et, par extension, l'ensemble du monde industrialisé". Pour Eeckhout, l'augmentation spectaculaire du pouvoir de marché explique la croissance économique galopante, l'inégalité en hausse, le populisme croissant, etc.Intitulé Gigantisme, le dernier livre de l'économiste Geert Noels s'intéresse à la concentration malsaine dans de nombreux secteurs et à ses conséquences. Le livre est une révélation : il montre que le déraillement vers le gigantesque, c'est-à-dire la grandeur anormale, ne s'applique pas seulement au monde économique, mais aussi à l'éducation, au gouvernement européen, au Champions League de football, etc. Et c'est désastreux. Noels décrit, par exemple, comment les règles de la Ligue des champions sont surtout liées à la redistribution de grosses sommes d'argent, et comment l'écart entre les grands clubs de football qui dansent systématiquement au bal des milliards et les autres ne cesse de se creuser. Il ne s'agit plus de jeu, mais d'argent, de prestige, d'influence, de domination. C'est également le cas dans les autres secteurs de la société : " Le gigantisme ne sert pas l'homme, mais le pouvoir ", estime Noels. Il considère des phénomènes tels que les fake news et le populisme comme des "symptômes d'une maladie sous-jacente, à savoir que certains modèles déraillent complètement en ambitionnant toujours plus".Noels propose dix solutions pour dompter les géants. Il préconise entre autres des lois antitrust plus strictes et propose de mettre fin au capitalisme de connivence, où les liens entre les entreprises et la politique sont étroits. Parce que la politique américaine est certainement, comme l'a souligné Eeckhout, favorable aux affaires et non au marché : les politiciens défendent les intérêts du capital, pas ceux de la concurrence. L'appel de Zuckerberg à ce que les politiciens adoptent de nouvelles règles pour l'Internet est hors sujet. C'est le pouvoir de marché de Facebook qu'il faut attaquer. C'est possible en découpant l'entreprise en petites entreprises. Et à l'avenir, nous devons empêcher les entreprises de devenir aussi gigantesques et dominantes.