Le flambeau de la prochaine Coupe du monde de football est désormais dans les mains de l'émir du Qatar Tamim al-Thani. Le 2 décembre 2010, le richissime émirat devenait le premier pays du Moyen-Orient - et le premier pays musulman - à avoir l'honneur d'organiser le plus prestigieux des tournois mondiaux. Pour la première fois aussi, le Mondial ne se jouera pas en été, mais du 21 novembre au 18 décembre 2022, afin d'éviter les chaleurs étouffantes. Cela augurera de changements dans nos contrées aussi : des écrans géants dans la grisaille de novembre ? Si les Diables ramènent la Coupe, il faudra prévoir des chaufferettes sur le bus à impériale...
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Le flambeau de la prochaine Coupe du monde de football est désormais dans les mains de l'émir du Qatar Tamim al-Thani. Le 2 décembre 2010, le richissime émirat devenait le premier pays du Moyen-Orient - et le premier pays musulman - à avoir l'honneur d'organiser le plus prestigieux des tournois mondiaux. Pour la première fois aussi, le Mondial ne se jouera pas en été, mais du 21 novembre au 18 décembre 2022, afin d'éviter les chaleurs étouffantes. Cela augurera de changements dans nos contrées aussi : des écrans géants dans la grisaille de novembre ? Si les Diables ramènent la Coupe, il faudra prévoir des chaufferettes sur le bus à impériale... Pour cette monarchie absolue, l'organisation du Mondial est le couronnement d'une soft diplomacy mise en oeuvre depuis plusieurs années à travers des instruments comme la Qatar Foundation, Qatar Airways (sponsor de plusieurs clubs européens, et partenaire officiel de la Fifa, la Fédération internationale de football), ou encore les chaînes Al Jazeera et beIN Sports. L'émirat est aussi puissant financièrement que petit par la taille : d'une surface de 11 500 kilomètres carrés, il est plus petit que la Flandre, et n'est peuplé que de 2,7 millions de citoyens, dont une minorité de Qatariens de souche. Mais grâce à ses ressources en gaz naturel et en pétrole, il dispose du plus grand revenu au monde par tête d'habitant. Dans ce tournoi qu'on annonce " compact et accueillant, surtout pour les familles ", les fans pourront ainsi assister à plus d'un match par jour, ce qui n'a jamais été possible dans le passé et surtout pas en Russie, cet été, où les distances étaient considérables. Le brassage entre supporters sera du coup beaucoup plus important. Le déferlement de fans du monde entier sera un vrai crash test pour un Etat hyperconservateur et animé d'une idéologie fondamentaliste, et où on ne rigole pas avec les règlements. Si les restrictions sur l'alcool et l'habillement féminin sont moindres que dans l'Arabie saoudite voisine, le contraste sera patent entre les femmes voilées locales et les supportrices venues d'Afrique, d'Europe ou d'Amérique latine. Concernant l'alcool, une fatwa devrait être prononcée à la veille de l'événement, laquelle autorisera la consommation de bière dans les fan zones. Le Supreme Committee, nom du comité organisateur, semble toutefois redouter les foules incontrôlées, et surtout imbibées. Du coup, la fan zone prévue dans le parc Al Bidda de Doha, à proximité du bord de mer, pourrait s'installer dans un secteur moins passant et plus sécurisé. Le comité espère toutefois que les supporters européens seront davantage présents qu'en Russie. Un obstacle est déjà écarté : il ne faut plus de visa pour entrer au Qatar. Pas sûr, donc, qu'une " fan ID " sera introduite comme en Russie. Même si l'émirat mène une politique de sport très active (qu'on songe au tour cycliste), allouant même un jour férié au sport où chacun, émir compris, s'adonne à sa discipline favorite, l'élection de ce pays sans culture footballistique avait suscité l'étonnement, si pas la consternation. En 2013, l'hebdomadaire France Football, évoquait même un Qatargate, où corruption et business l'auraient emporté sur l'amour du ballon rond. Cette désignation " dégage une odeur de scandale qui oblige à se poser la seule question qui vaille : ce vote doit-il être annulé ? " était-il écrit, sur la base de mails internes. De puissants présidents de fédérations ont entre-temps démissionné. Le Conseil de l'Europe avait même demandé à la Fifa que les Etats-Unis, candidat évincé, reprennent le flambeau. L'hebdo évoquait aussi une " réunion secrète " à l'Elysée, une dizaine de jours avant le vote fatidique, entre le président Sarkozy, le prince Tamim al-Thani (devenu émir), Michel Platini, président de l'UEFA (l'Union européenne de footbal), et un représentant du Paris Saint- Germain, qui se débattait alors dans d'importantes difficultés financières. On y aurait évoqué le rachat du PSG par les Qatariens (devenu effectif en juin 2011) et une montée de leur actionnariat au sein du groupe Lagardère, actif dans les médias en France, en échange d'un vote de Platini en faveur du Qatar et non des Etats-Unis. Sur ce point, le rapport indépendant de l'ancien procureur américain Michael Garcia vient de conclure qu'" aucune preuve ne permet d'établir un lien entre le vote de M. Platini et un quelconque investissement ". Au scandale de l'attribution de la Coupe du monde au Qatar s'en est ajouté un autre, celui du sort des travailleurs migrants sur les chantiers de construction. En 2015, la Confédération syndicale internationale annonçait que 1 200 travailleurs étrangers avaient trouvé la mort au Qatar depuis sa désignation comme organisateur de la Coupe du monde, et avait extrapolé en parlant de 4 000 morts en sept ans. Le gouvernement de Doha avait vigoureusement démenti ces chiffres, mais s'est toujours refusé à fournir des chiffres étayés. La menace planait toutefois qu'il soit dépossédé de son Mondial, ce qui risquait de revenir comme un boomerang sur la Fifa. Des mesures drastiques s'imposaient donc. En octobre 2017, Doha signait des accords avec les pays pourvoyeurs de main d'oeuvre comme le Bangladesh, l'Inde ou le Népal, d'où proviennent la majorité des deux millions de travailleurs immigrés. Le mois suivant, l'Organisation internationale du travail (OIT) a clos une procédure contre le Qatar après que celui-ci eut procédé à une série de réformes. Les ouvriers ne s'entassent plus dans des chambres, ils ont accès à des loisirs, les chantiers s'arrêtent quelques heures en cas de trop fortes chaleurs, les salaires sont versés sur des comptes, etc. " Les réformes ont été nombreuses, reconnaît au Vif/L'Express l'eurodéputée allemande Barbara Lochbihler (Verts), membre de la sous-commission des droits de l'homme. Le vice-Premier ministre du Qatar est venu répondre à nos questions le 21 juin dernier. Il a assuré que les critiques avaient été les bienvenues, que son pays les acceptait, tout en continuant à améliorer le sort des travailleurs. Il a ainsi évoqué le doublement du nombre d'inspecteurs. Les pressions ont donc été payantes, et c'est remarquable ". Résultat : le Qatar est en passe de disposer de la législation sociale la plus avancée de tout le Moyen-Orient. Très actif sur le sujet, le Comité national des droits de l'homme du Qatar (NHRC) a édité en onze langues un guide pratique pour les travailleurs, assorti de toutes les procédures utiles et des numéros de contact, et qui en est à sa cinquième édition. Le comité s'est en outre battu pour faire abolir le système de la kafala. Celle-ci impose d'être sous la coupe d'un tuteur, qui exerce des droits sur l'ouvrier, notamment pour lui permettre d'ouvrir un compte, de sortir du pays, de passer le permis de conduire... Cet esclavage moderne a été banni par une loi promulguée fin 2016, " mais qui n'est pas encore assez claire sur les permis de sortie sans autorisation ", regrette un responsable du NHRC. A peine ce dossier refermé, une troisième tuile tombait sur la tête du Qatar : le blocus décrété, le 5 juin 2017, par l'Arabie saoudite, Bahrein, les Emirats arabes unis et l'Egypte. Ceux-ci accusent Doha de financer le terrorisme et de soutenir la confrérie des Frères musulmans, en qui ils voient une menace pour leurs propres pouvoirs. " Bien que ce blocus n'ait pas affecté les préparatifs du tournoi, l'impact psychologique a suscité un énorme choc sur les populations de la région ", note Faisal Abdulhamid al-Mudahka, rédacteur en chef du Gulf Times. Ainsi, les frontières se sont refermées sur les ressortissants de ces quatre pays qui espéraient participer à l'aventure. Les opportunités de travail et de business étaient pourtant immenses. Un vrai gâchis. Aujourd'hui, le Qatar espère beaucoup dans la médiation koweitienne. A moins que le tournoi ne rapproche les pays ? Le projet de la Fifa de passer de 32 à 48 participants pourrait entraîner de facto une collaboration avec les pays voisins responsables de l'isolement du Qatar. " Fake news ", réplique un des nombreux communicants du pays, qui précise que même avec 48 équipes, " nous pourrons très bien gérer seuls l'affaire "... Malgré le blocus, chèrement contourné via l'Iran, la Turquie ou Oman, le Qatar se targue d'être fin prêt pour l'échéance, et y mettra le prix. Ce Mondial pourrait même être le plus cher de l'histoire. Huit stades sont prévus, de minimum 40 000 places. l'un d'entre eux - le Khalifa International Stadium à Doha - est déjà opérationnel. Il accueillera d'ailleurs les championnats du monde d'athlétisme dès octobre 2019. Le plus imposant sera le Lusail Stadium et ses 86 000 sièges qui verra les cérémonies d'ouverture et de clôture. En août 2017, Doha a inauguré le stade Al Thumama. Sa forme représente le gahfia, ce petit bonnet masculin recouvert du long voile blanc. Celui d'Al Wakrah sera doté d'un toit en forme de voile de boutre, l'embarcation traditionnelle, et symbole de cet héritage culturel que Doha tient à mettre en évidence. Certains stades seront partiellement démontables, et leurs éléments offerts à des pays en développement. Quelque 1,5 million de supporters sont attendus. Comment héberger tout ce monde ? La capacité hôtelière ne suffira pas. Du coup, les autorités ont décidé d'intégrer sur la liste des logements chez l'habitant, d'autres sous tentes et, encore plus original, sur des bateaux de croisière amarrés dans le port. Pour faciliter les transports, outre des taxis maritimes, un réseau de 37 stations de métro, d'un coût de 36 milliards de dollars, devrait être inauguré en 2019. Pour les équipes, on ignore encore si elles pourront toutes être logées dans le pays. Fleurant l'aubaine, l'Iran a déjà proposé d'accueillir des délégations sur les îles de Kish et de Queshm, face au Qatar. Cela rapprocherait encore plus les deux pays, alors que les Etats responsables du blocus souhaitaient précisément l'inverse. Reste à bâtir une équipe de foot, qui sera automatiquement qualifiée en tant que pays organisateur, mais qui n'a jamais participé à aucune Coupe du monde précédemment. Classée 98e au ranking Fifa, elle cherchera à ne pas subir le même sort que l'Afrique du Sud en 2010, qui n'avait pas pu s'extirper de la phase de poules. Si l'équipe a fait appel à une ribambelle d'entraîneurs brésiliens, le coach actuel est l'Espagnol Felix Sanchez. Deux joueurs d'Eupen en font partie. Le club germanophone bat pavillon qatarien depuis 2015 par l'intermédiaire de l'Aspire Academy, véritable incubateur de jeunes athlètes de l'émirat. Alors que le Moyen-Orient reste secoué par des tensions et des guerres, le Qatar espère que le Mondial permettra de rapprocher les peuples de la région, " car des générations de jeunes ont été aspirés dans des conflits sectaires ". Accusé d'avoir lui-même alimenté les guerres fratricides en Syrie et au Yémen, l'émirat ambitionne aujourd'hui de devenir le pacificateur de la région. La démocratie, ce sera pour plus tard.