Tout arrive. La preuve : Jean-Luc Mélenchon a enfin découvert l'Amérique. L'Amérique du Nord, s'entend. Car le versant latin du Nouveau Monde nourrit depuis des lustres les croisades et les fantasmes de l'ancien sénateur français. Au Québec, le candidat autoproclamé du Parti de gauche (PG) à la présidentielle de 2017 vient de pourfendre le Ceta, accord de libre-échange en discussion entre le Canada et l'Union européenne. Quant aux Etats-Unis, où il avait de son propre aveu "le tort de mettre tout le monde dans le même sac", les voici quasi sauvés de la damnation par l'épopée de Bernie Sanders, prétendant à l'investiture démocrate.
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Tout arrive. La preuve : Jean-Luc Mélenchon a enfin découvert l'Amérique. L'Amérique du Nord, s'entend. Car le versant latin du Nouveau Monde nourrit depuis des lustres les croisades et les fantasmes de l'ancien sénateur français. Au Québec, le candidat autoproclamé du Parti de gauche (PG) à la présidentielle de 2017 vient de pourfendre le Ceta, accord de libre-échange en discussion entre le Canada et l'Union européenne. Quant aux Etats-Unis, où il avait de son propre aveu "le tort de mettre tout le monde dans le même sac", les voici quasi sauvés de la damnation par l'épopée de Bernie Sanders, prétendant à l'investiture démocrate. Si le précédent allemand de Die Linke a inspiré le lancement du PG, la boussole du timonier Mélenchon pointe vers le sud. Tropisme forgé par son histoire familiale comme par ses emballements d'étudiant trotskiste, qu'aura arrosé au fil des ans un cocktail fait d'exécration pour le capitalisme apatride et l'atlantisme, de tiers-mondisme, de souverainisme pointilleux, de fascination pour les insurrections civiques et de mansuétude envers les potentats charismatiques. Né en 1951 à Tanger, alors port franc d'un Maroc sous protectorat franco-espagnol, le futur militant trotskiste doit à ses grands-parents une pinte de sang andalou et un soupçon d'âme sicilienne. Sans doute ce pedigree méditerranéen éclaire-t-il ses ardents plaidoyers en faveur de la coalition Syriza en Grèce - il connaît l'actuel Premier ministre, Alexis Tsipras, depuis 2004 - et, en Espagne, de la mouvance Podemos qu'incarne Pablo Iglesias. Deux aventures dont, au risque de la vanité, l'eurodéputé hispanophone se veut le parrain. C'est d'ailleurs la cure d'austérité dictée à Athènes, "supplice" imputé à Angela Merkel et, à un moindre degré, au "détrousseur de cadavres" François Hollande, qui incite l'ancien journaliste de La Dépêche du Jura à publier en mai 2015, chez Plon, un pamphlet germanophobe, Le Hareng de Bismarck. Lui qui, au détour d'un tweet, peut intimer à la chancelière l'ordre de "la fermer" et de "s'occuper de ses pauvres et de ses équipements en ruines". Las ! les outrances et les inexactitudes factuelles du brûlot affaiblissent le réquisitoire d'un procureur ivre de son verbe. Si "JLM" prétend détenir 12 000 livres, il manque au moins à ce populiste assumé un traité de géopolitique et un manuel d'histoire contemporaine. Sur le front latino-américain, ses égarements teintés de romantisme viennent de loin. Ministre de l'Enseignement professionnel de Lionel Jospin, Mélenchon accomplit à l'aube du millénaire le pèlerinage au Brésil, royaume de l'icône progressiste Lula. Il cueille ensuite en Bolivie la caution d'Evo Morales et en Argentine celle de Cristina Kirchner. Dans son panthéon politique, Che Guevara côtoie le Libertador vénézuélien Simon Bolivar. Et même si le patron du PG se dit plus proche de l'Equatorien Rafael Correa, qui lui fournit le concept de "révolution citoyenne", il apparaît avant tout comme l'avocat obstiné d'Hugo Chavez. Quitte à nier la dérive autocratique du maître de Caracas - abjecte calomnie issue de la propagande yankee, à l'en croire ; ou à minimiser la complicité que son champion affiche avec l'Iranien Mahmoud Ahmadinejad, le Libyen Mouammar Kadhafi ou le Syrien Bachar el-Assad. Le 14 juillet 2012, voici Mélenchon sur un bus noyé dans la cohue rouge vif de Barquisimeto, capitale de l'Etat de Lara et théâtre d'une grand-messe bolivarienne. "A mi-chemin, écrit-il alors sur son blog, je m'aperçus que j'avais le visage en larmes." Ce que ce Tangérois de naissance va chercher outre-Atlantique, c'est aussi le frisson que procure la ferveur de foules extatiques, un peu de l'éclat de ces triomphes populaires qu'il guigne en vain sous nos frimas. Le 6 mars 2013, au lendemain du décès du compañero Hugo, terrassé par un cancer, le contempteur du "crétinisme médiatique" prononce en son QG des Lilas, au nord-est de Paris, sur fond de drapeaux vénézuéliens en berne, un éloge funèbre au lyrisme grandiloquent : "Chavez vivant est dangereux. Chavez mort est invincible." Cinq mois plus tôt, le disciple endeuillé avait consacré au "chef d'Etat le plus diffamé du monde" une tribune cosignée par son ami Ignacio Ramonet, hagiographe impénitent de Fidel Castro. Logique : à ses yeux, "Cuba n'est pas une dictature". En décembre 2010, à l'instant où le Parlement européen remet au dissident Guillermo Fariñas, absent car assigné à résidence à La Havane, le prix Sakharov, l'élu PG et son clan désertent ostensiblement l'hémicycle. La classe. Avec la tragédie syrienne et l'engagement de Moscou, pieusement applaudi, le florilège des "mélenchonneries" vire au bêtisier. Objecte-t-on que les raids de l'aviation russe visent plus volontiers les rebelles hostiles à Assad que les fantassins du djihad ? "Ce n'est pas vrai !" tonne le pro de la véhémence. D'ailleurs, Vladimir Poutine "va régler le problème" et "éliminer Daech". De même, "Méluche" appelle de ses voeux la "victoire des Kurdes". Comme si ceux-ci pouvaient régenter la Syrie au-delà de leur fief... Déjà, à la faveur du bras de fer russo-géorgien, de la crise ukrainienne et de l'annexion de la Crimée, le camarade Jean-Luc avait fait étalage de sa kremlinophilie chronique. Laquelle prend un tour obscène après l'assassinat pour le moins troublant, en février 2015, de l'opposant Boris Nemtsov, relégué au rang de "voyou politique ordinaire" et de "libéral fanatique". Pékin n'a pas davantage à se plaindre des imprécations de l'ex-sénateur français, peu tendre à l'égard de la cause tibétaine et prompt à réduire le dalaï-lama au rang de "curé de secte", sinon de jouet des campagnes sinophobes. Le Vatican, combien de divisions ? Et Mélenchon, combien de visions ? Dans l'arène mondiale, hélas, il ne suffit pas d'avoir des visions pour en bâtir une. PAR VINCENT HUGEUX