A l'extérieur de notre continent, il est frappant de voir pour qui échange avec les décideurs économiques et institutionnels du monde entier, à quel point personne ne peut envisager un monde où l'Europe n'aurait pas sa place et ceci pour une raison simple : qui a envie de voir renaître un monde bipolaire ? Les débats économiques actuels soulignent bien que la guerre économique relancée entre les Etats-Unis et la Chine associée à l'émergence de leurs champions numériques, géants industriels du XXIe siècle, n'est pas soutenable pour l'émergence d'un monde stable où la prospérité serait équitablement partagée.

Le monde a donc besoin de l'Europe autant que l'inverse. Une Europe dont l'Union serait un pilier moteur mais non nécessairement exclusif. A ce titre, j'ai l'intime conviction que le Royaume-Uni devra d'une façon ou d'une autre trouver une manière de rester Européenne : l'Europe privée de cette grande nation serait un non-sens historique.

L'Europe est attendue à plusieurs égards. Tout d'abord, elle constitue encore une des principales forces économiques conjuguée à une culture forte. Bien que passée 3e puissance économique mondiale récemment (1ère il y a moins de 10 ans), elle est encore la première exportatrice de biens et de services devant les Etats-Unis. La voix de ses principaux pays est toujours entendue sur la scène internationale. Ses langues principales sont des vecteurs d'échanges économiques, diplomatiques et culturels dans de vastes contrées du monde.

Seulement ces atouts ne sont en rien des garanties pour le monde qui vient. Personne ne nous saura gré d'avoir inventé le capitalisme, les sciences modernes, ou même la démocratie si nous ne savons que nous satisfaire de nos réussites passées.

Dans ce contexte, l'Europe a besoin non d'être le reliquat de nos préoccupations, mais le coeur de nos actions. Elle doit désormais retrouver un rapport assaini à la notion de puissance.

La révolution industrielle puise sa force dans le savoir et les données ? Alors, comme la Chine et les Etats-Unis, investissons massivement dans l'éducation, la recherche et la formation. Non pas seulement à travers des projets bureaucratiques qui ne concerneraient qu'une minorité d'acteurs, mais en favorisant la création de champions européens par des financements aussi bien publics que privés. Chaque voyage en Chine est l'occasion de constater qu'une nouvelle université est sortie de terre ! On sait les milliards qu'investissent les grandes universités américaines, publiques ou privées. Ne nous satisfaisons pas d'acteurs nationaux en concurrence les uns avec les autres. Le débat est le même que celui qui agita récemment la Commission avec la fusion entre Alstom et Siemens : vaut-il mieux cultiver la concurrence à tout prix et laisser des acteurs nationaux devenir la proie des champions extra-européens ? Ou favoriser l'émergence de nouvelles institutions capables de rayonner dans le monde ?

Il ne s'agit pas seulement de compétition avec le reste du monde. Il s'agit aussi de promouvoir un nouveau regard européen sur les deux grands défis posés aujourd'hui à l'humanité.

Le premier défi est technologique. Peut-on se contenter aujourd'hui de deux puissances hégémoniques (numérique, mais également biotechnologies, intelligence artificielle...) colonisant le monde selon leurs vues ? L'Europe n'a-t-elle rien à apporter, tant en termes d'innovations que de respect de l'homme face à ces bouleversements (vie privée, bioéthique...) ? Avant de prendre la parole sur ces sujets, il convient donc d'être un champion en la matière, sans quoi nous deviendrons des Grecs dépassés par la puissance romaine.

Le second est lié à la responsabilité des entreprises : environnementales, sociétales, sociales. Loin de brider la performance, la prise en compte de ces impératifs essentiels à l'articulation harmonieuse de l'économie et de la société est critique et qui peut nier que l'Europe aurait beaucoup à apporter face à l'Amérique de Trump et une Chine encore bien peu consciente de ces enjeux ?

Alors que les débats politiques des prochaines élections risquent à nouveau de s'enliser dans une approche strictement nationale, il est temps que les dépositaires de l'avenir, à savoir les nouvelles générations et tous ceux qui les éduquent et les forment, prennent les devants pour lancer réellement un Renouveau européen. Après tout, l'Europe universitaire a émergé et rayonné alors que les États-nations qui la composent aujourd'hui n'existaient même pas !