Le football est l'un des grands absents des livres d'histoire. C'est notamment de ce constat qu'est parti Olivier Mouton pour publier Hors-jeu : 22 matchs de foot qui ont marqué l'histoire. Chacun de ces 22 textes pour 22 matchs (parce que 22 joueurs sur un terrain) éclaire l'histoire de notre continent, de 1872 à l'Euro de l'été 2016. Rencontre autour d'un bouquin qui peut se lire d'une traite ou par petits bouts (par exemple, à la mi-temps) et même dans le désordre. Bien écrit, instructif et novateur.
...

Le football est l'un des grands absents des livres d'histoire. C'est notamment de ce constat qu'est parti Olivier Mouton pour publier Hors-jeu : 22 matchs de foot qui ont marqué l'histoire. Chacun de ces 22 textes pour 22 matchs (parce que 22 joueurs sur un terrain) éclaire l'histoire de notre continent, de 1872 à l'Euro de l'été 2016. Rencontre autour d'un bouquin qui peut se lire d'une traite ou par petits bouts (par exemple, à la mi-temps) et même dans le désordre. Bien écrit, instructif et novateur. Je pense que c'est parce qu'il a été longtemps considéré comme un jeu de beauf, populaire et sans intérêt. C'est d'autant plus bizarre que le jeu lui-même, la tactique, la stratégie, sont déjà passionnants en soi. Mais il y a tout le reste... dont on parle peu et qui est largement plus important. Les historiens ont eu tort de délaisser un phénomène qui était capable, au siècle dernier, de réunir 150 000 personnes dans un stade. Il y avait une sorte de dédain intellectuel qui niait sa valeur.Il y a des exceptions : Montherlant, qui a écrit sur le foot, ou Nick Hornby avec son remarquable Fever Pitch (Carton jaune), mais ce sont des artistes, pas des historiens. Chose que je ne m'explique pas vraiment, ce sont surtout les anglo-saxons et les hispaniques qui lui ont consacré les ouvrages les plus exceptionnels. Il y a de bons ouvrages en français, mais c'est nouveau. Parce que le football est dans tous les phénomènes majeurs qui ont dessiné l'Europe d'aujourd'hui - et, par rebond, le monde. Et parce qu'il a tout influencé. Quand on parle de nationalisme, de globalisation, de mondialisation, de totalitarisme, d'identité, il y a participé et souvent de près. Le football est désormais l'entreprise la plus importante du monde avec à la fois les plus gros salaires et les problèmes sociaux les plus aigus, comme, entre autres, la traite des êtres humains. Et il a influencé et continue d'influencer la société dans laquelle on vit de façon décisive dans toutes ses dimensions : économique, politique, sociétale, culturelle... Absolument. On peut communiquer avec des gens de tous horizons, de toutes races, de toutes cultures et de tous milieux sociaux grâce au football. C'est sans doute un de ses plus grands atouts. Et puis, il est l'un des socles de l'identité. C'est un monument de culture. Il est même devenu pour certains une religion. On peut communiquer avec tout le monde grâce au foot... Au tout début de ma carrière de journaliste, j'étais à Antananarivo, la capitale de Madagascar. Je me suis retrouvé dans un quartier pas très bien famé. Des gars m'ont encerclé pour m'agresser. Je leur ai dit : " Je viens de Belgique... Enzo Scifo ! " Et ils ont commencé à me citer d'autres joueurs. C'était surréaliste. On a communiqué grâce au football. Scifo m'a sauvé la vie. (Rires) Mussolini. Il avait compris l'exceptionnel pouvoir de manipulation des foules qu'était le spectacle footballistique. Il y a eu les deux Coupes du monde remportées par l'Italie, en 1934 et 1938. Il avait la main sur les clubs. Il savait que, par le foot, il pouvait imposer une marque politique. Le foot est une machine à faire rêver. Et un vecteur absolu d'émotions fortes. Comment ne pas comprendre le pouvoir qu'il donne ? Sans doute le tout premier, celui qui se joue au Havre, derrière une clôture, en 1872. C'est la naissance d'un phénomène gigantesque mais, bien sûr, tout le monde l'ignore encore alors. Peut-être celui qui a vu l'unique victoire de l'Angleterre en Coupe du monde : cette inoubliable finale de 1966. Le pays qui a formalisé les règles du sport, et qui en a construit la culture profonde, est enfin sacré. Huit ans après le drame de Munich, l'accident d'avion qui a décimé l'équipe de Manchester United. Bobby Charlton, l'icône du club, est la star de l'équipe championne du monde. Magnifique symbole... Aujourd'hui, toutes les grandes vedettes du foot le sont. Mais, à l'époque, il n'y en avait aucune... jusqu'à l'avènement de ces deux stars. Beckham et Ronaldo sont les fils de Cruyff et Beckenbauer. Ils ont été transformés avec leur assentiment en produits et ont donc induit une évolution majeure dans le foot, celle des mercenaires. Les footballeurs bougent, les supporters restent. Bien sûr. C'est pour ça que le football est un élément clé de l'identité. Avec, en creux, de belles questions... Comment grandit-on avec le foot ? Comment le monde s'éveille avec lui ? Le foot, il faut être tombé dedans quand on est petit... Et, heureusement, la marmite est grande. Mais j'aime l'idée qu'on conserve cette passion aveugle toute sa vie. On grandit, on évolue avec le foot mais il y a une part de soi qui reste ce petit garçon, passionné et émerveillé. Je collectionne les Panini, encore aujourd'hui. Et je n'utilise pas l'alibi de mes enfants, comme certains, pour justifier cette passion. (Rires) Bien sûr. Le drame du Heysel et celui d'Hillsborough, quatre ans plus tard, ont conduit à faire payer les places beaucoup plus cher. Le foot est passé alors du statut de sport populaire à celui de spectacle réservé aux élites. Aujourd'hui, on va voir les grands matchs comme on va voir un opéra à la Scala. Ce n'est peut-être pas la plus exaltante évolution du foot mais elle est indiscutable. Comme l'est le fait que le foot est passé de sport de terroir à sport globalisé. Oui et l'affaire Bosman, en 1995, est à la base de la plus grosse révolution connue par ce sport, indiscutablement : la liberté de choix d'un joueur, une fois son contrat expiré, de partir où il veut. Non. C'est un autre match, un vingt-troisième... C'est le mythique Belgique - URSS, en 8e de finale de la Coupe du monde de 1986, au Mexique (4-3). En termes d'émotion, c'est un sommet que je crois insurpassable. Rester éveillé jusqu'au bout des prolongations, témoin au milieu de la nuit d'un scénario aussi incroyable, c'était fabuleux. Que ces 22 histoires pourraient toutes faire l'objet d'un film. Pour moi, ces 22 matchs, ce sont 22 films. On a affaire, chaque fois, à un scénario incroyable, passionnant, avec une morale au bout qui en dit finalement plus sur nous, notre société, notre histoire, notre vie... que sur le foot lui-même. Entretien : Stephan Streker, cinéaste et consultant foot à la RTBFHors-jeu : 22 matchs de foot qui ont marqué l'histoire, par Olivier Mouton, éd. Armand Colin, 224 p.