Je me demande parfois pourquoi je dois le dire. Cela ne devrait pas du tout être intéressant. " Danilo l'a quand même dit : il est gay et joueur de foot amateur. Voilà. Il l'a dit à sa famille, à ses copains, à ses coéquipiers, à son club, puis à Heroes of Football, dans une vidéo de sensibilisation soutenue par le Diable Rouge Dries Mertens, diffusée sur le Net en février dernier. Pourquoi devait-il le dire, lui, le défenseur du VV Kethel Spaland, petit club néerlandais de deuxième division ? Parce que personne d'autre à part lui n'a osé. L'Union belge a pourtant beaucoup cherché, et cherche toujours des " référents belges ". " Mais c'est tellement difficile ! D'abord de savoir par quels canaux les identifier, puis de les convaincre de bien vouloir parler publiquement ", regrette Ann De Kock, en charge de la responsabilité sociétale au sein de l'Urbsfa (Union royale belge des sociétés de football-association).
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Je me demande parfois pourquoi je dois le dire. Cela ne devrait pas du tout être intéressant. " Danilo l'a quand même dit : il est gay et joueur de foot amateur. Voilà. Il l'a dit à sa famille, à ses copains, à ses coéquipiers, à son club, puis à Heroes of Football, dans une vidéo de sensibilisation soutenue par le Diable Rouge Dries Mertens, diffusée sur le Net en février dernier. Pourquoi devait-il le dire, lui, le défenseur du VV Kethel Spaland, petit club néerlandais de deuxième division ? Parce que personne d'autre à part lui n'a osé. L'Union belge a pourtant beaucoup cherché, et cherche toujours des " référents belges ". " Mais c'est tellement difficile ! D'abord de savoir par quels canaux les identifier, puis de les convaincre de bien vouloir parler publiquement ", regrette Ann De Kock, en charge de la responsabilité sociétale au sein de l'Urbsfa (Union royale belge des sociétés de football-association). La fondation Ihsane Jarfi a aussi tenté d'en trouver, elle qui a organisé une table ronde sur l'homophobie dans le sport, le 30 mars dernier à Liège. Tous les athlètes belges contactés ont décliné. La majorité des clubs également, y compris le Standard, bien qu'à domicile. " Le club nous a assuré partager nos valeurs, mais n'avait pas le temps. Peut-être qu'il ne les partageait pas tant que ça ", ironise Pascal Cavelier, directeur général de l'association créée à la suite du meurtre homophobe du jeune Liégeois, en 2012. Seule La Gantoise ne s'est pas débinée, tout comme l'Union belge via Ann De Kock, donc, venue présenter le projet Heroes of Football. Une initiative européenne accueillie timidement depuis son lancement mi-2016 : à peine 1 784 personnes ont signé un engagement (virtuel) à faire du ballon rond un " sport accueillant, tolérant et accessible à tous ", où chacun peut se sentir " 100 % à l'aise [...] et livrer des prestations à 100 % avec l'équipe ". Aucune référence directe à l'homophobie. Comme s'il fallait peser chaque mot. Un progrès, toutefois. En 2010, dans une interview au Soir, le porte-parole de l'Union belge balayait la question : " le problème ne se pose pas [...] nous n'avons pas été saisis de plaintes ". Sept ans plus tard, il n'y en a toujours pas. Ni à la Fédération, ni ailleurs. " Très peu de dossiers arrivent chez nous, confirme Patrick Charlier, codirecteur d'Unia, le Centre interfédéral pour l'égalité des chances. Ça ne veut pas dire que tout va bien. Le phénomène évolue en dessous des radars. Je pense qu'il y a une certaine normalisation dans le sport, une sorte de passivité. " Et d'énumérer quelques chiffres (non belges) : 63 % des joueurs pros considèrent que l'homosexualité est taboue, 41 % (et 50 % des jeunes joueurs) déclarent avoir des pensées homophobes, 70 % des supporters ont été témoins de propos homophobes dans les stades. Jesus Tomillero Benavente en a entendu plus qu'assez, lorsqu'il arbitrait en division régionale espagnole. A ajouter aux menaces sur Twitter et aux coups de fil injurieux. " T'as pas honte de ce que tu as sifflé, sale pédé ", " Police ! Attrapez-le, faites quelque chose ou mettez-lui un concombre dans le cul ", " Si tu n'arrêtes pas, on va te tuer ! " Photo à l'appui d'une munition accolée à son nom. Le jeune homme a abandonné. Mais son histoire a suscité un tollé, ainsi qu'un coup de fil de soutien du gardien de but champion du monde Iker Casillas et une invitation dans la tribune d'honneur du FC Barcelone, à côté du président. Tout n'est pas perdu. Mais rares sont les pros qui sortent du placard avant de ranger leurs crampons. Un seul, en fait : Robbie Rogers, qui pensait devoir prendre sa retraite du championnat anglais après son annonce, mais qui a fini par retrouver un contrat sur ses terres natales, au Galaxy Los Angeles. Tous les autres ont attendu leur fin de carrière. Le plus emblématique : l'ancien international allemand, Thomas Hitzlsperger, en 2014. Le Français Olivier Rouyer, vedette des années 1970-1980, a attendu d'avoir 53 ans. " J'aurais dû en parler plus tôt, ça aurait eu plus d'impact ", considère aujourd'hui l'Américain David Testo, qui a franchi le pas en 2011. Le Britannique Justin Fashanu, lui, était un précurseur. Sa révélation, en 1990, provoqua sa condamnation par de nombreux collègues, supporters et même de son frère. Huit ans plus tard, il se pendait dans un garage. En décembre dernier, un homme politique écossais lançait une rumeur : trois joueurs de Premier League seraient prêts à se dévoiler. Deux semaines plus tard, dans une interview au Times, le président de la fédération anglaise, Greg Clarke, proposait une communication collective. " Si un certain nombre de joueurs de haut niveau veulent rendre publique leur homosexualité, pourquoi ne le synchroniserions-nous pas ? Afin que quelqu'un ne le fasse pas seul. " Suggérant même d'attendre le début de saison, " quand les spectateurs sont contents (et que) le soleil brille ". Seul ou en groupe, personne ne s'y est finalement risqué. " Il n'y a toujours pas de référent, c'est un vrai problème, juge Jon Landa, ancien responsable de l'EGLSF (European Gay and Lesbian Sport Federation). D'ailleurs, 90 % des disciplines n'ont pas encore de personnalité LGBT. Mais on se concentre sur le foot parce que c'est le sport roi. " Qui pourrait faire tache d'huile. " Quand j'avais entre 14 et 16 ans, ça m'aurait aidé d'avoir un modèle ", affirme David Testo, qui reconnaît qu'une star devrait être hautement courageuse pour prendre le risque d'affaiblir son image publique et de perdre des sponsors. En février 2016, l'équipementier Adidas ajoutait une clause dans ses contrats garantissant que les athlètes LGBT souhaitant se révéler ne perdraient pas leur partenariat. Un aveu indirect... Pas de référent, pas de changement ? Les clubs qui ne nient pas la problématique font dans le symbolique. La Gantoise a signé une charte avec la Ville de Gand et affiche les couleurs arc-en-ciel dans son stade. Les joueurs ont été priés de porter des lacets multicolores. " La direction a accepté immédiatement, raconte Wim Beelaert, coordinateur de Voetbal in de stad. Le capitaine, Sven Kums, a tout de suite soutenu l'initiative et a demandé à tous de faire de même. Dans le vestiaire, c'est vrai, cela a suscité des questions. Certains se demandaient pourquoi ils devraient prendre une "position politique". D'autres pensaient que ce n'était pas conforme à leur religion. " Tous les ont finalement portés. " On avait reçu trente paires et on a dû en redemander. " La Gantoise travaille aussi dans les tribunes pour mettre un terme aux chants et slogans insultants. Il y a les supporters scandant du " pédé ", " enculé " ou " tafiole ". Certains entraîneurs aussi, fustigeant les joueurs à grands coups de " tapette ". " Ça peut arriver, concède Wim Beelaert. Si le jeune se pose des questions sur son identité sexuelle, ce type de propos ne va pas le mettre à l'aise. Mais, dans ces cas-là, je pense qu'il s'agit plus d'un souci intellectuel chez le coach que d'homophobie consciente ! " Le problème, poursuit-il, est que la majorité des entraîneurs des quelque 2 000 clubs belges n'ont pas suivi de formation. Ou uniquement sur l'aspect sportif, sans aucune référence à la diversité. " Il serait peut-être important que les autorités qui accordent des subsides exigent ce genre de critère ", propose-t-il. Jon Landa, pour sa part, épingle les médias. Trop sensationnalistes à son goût. " Les joueurs avec lesquels nous entrons en contact refusent de parler car ils savent que les journalistes vont sauter sur leur histoire et la raconter dans les moindres détails ", opine Ann De Kock. David Testo peut en témoigner, lui dont le nom associé au mot " gay " livre 463 000 résultats sur Google. " Je n'y étais pas préparé mais, finalement, je suis heureux d'avoir reçu toute cette attention, cela a joué un rôle essentiel dans la diffusion de mon message. " La médiatisation l'a cependant définitivement rayé des terrains. Même si tout son entourage professionnel n'ignorait pas son homosexualité, la rendre publique l'a transformé en pestiféré. Pas de ça dans notre équipe ! Tenace homophobie footballistique. Est-ce parce que " les joueurs partagent leur vestiaire et donc leur intimité, contrairement à n'importe quel autre milieu professionnel ", comme le suggérait, en 2011, Damiano Tommasi, président du syndicat italien des footballeurs professionnels ? A cause des gestes ambigus, embrassades et autres accolades victorieuses ? De l'idéalisation de la puissance physique ? Peut-être n'est-ce finalement que le miroir grossissant d'une société moins ouverte qu'espéré. En novembre dernier, un sondage de la BBC indiquait que 8 % des 4 000 personnes interrogées arrêteraient de regarder les matches s'ils savaient qu'un des " onze " était gay. Ironie statistique : 8 %, c'est également l'estimation de la proportion mondiale homosexuel(le).