Lire notre dossier consacrée à la crise liée au coronavirus
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La mondialisation se voit largement pointée du doigt depuis le début de la crise sanitaire qui frappe désormais la planète entière. Accusée, levez-vous ! Le réquisitoire est sévère. La libre circulation des personnes, qui caractérise la globalisation, serait la cause de la propagation rapide de l'épidémie d'un pays et d'un continent à l'autre. Grâce au développement vertigineux des transports, l'agent infectieux se moque des frontières. La libre circulation des biens, l'autre pilier de la globalisation, est, elle aussi, incriminée. La mise en quarantaine de plusieurs régions chinoises paralyse l'approvisionnement en matières premières et pièces détachées de bon nombre d'industries en Europe, révélant encore un peu plus notre dépendance économique à ce qui est devenu, depuis une quinzaine d'années, l'" atelier du monde ". Voilà pour les éléments à charge. C'est du lourd. Mais les débats devant le tribunal de l'opinion ne font que commencer. Faut-il condamner la mondialisation ? Certains experts rappellent que les pandémies, comme la peste au Moyen Age ou la grippe dite " espagnole " de 1918 (qui aurait été introduite en Europe par des soldats américains), ont toujours existé, bien avant la globalisation telle qu'on la connaît aujourd'hui. Vrai. Mais le tourisme d'affaires et de loisirs a enregistré, ces dernières années, un essor vertigineux, avec des déplacements éphémères de population jamais égalés auparavant. Or, la brutalité de l'épidémie actuelle interpelle. Elle s'est répandue particulièrement vite dans le monde depuis son apparition, début décembre dernier, à Wuhan, au centre de la Chine. Contrepartie positive : le combat contre le virus s'organise mondialement aussi, avec une coopération internationale inédite, y compris celle des scientifiques chinois. Le Covid-19 aura-t-il, à terme, un impact sur le tourisme de masse ? Pas certain. Beaucoup de pays en vivent. Il n'empêche : quand la crise sanitaire sera derrière nous, la question d'aller randonner en Haute-Savoie plutôt que de s'envoler en vacances à Phuket se posera avec davantage d'acuité. Idem pour les méganavires de croisière qui accostent dans la lagune de Venise. L'image de centaines de passagers confinés sur le Diamond Princess , immobilisé dans le port japonais de Yokohama, laissera des traces. L'autre volet de l'accusation est plus cinglant. L'un des premiers à pointer les difficultés d'approvisionnement par la Chine depuis le coronavirus, le ministre français de l'Economie, Bruno Le Maire, a promis de passer au crible tous les secteurs d'activités pour voir lesquels peuvent être relocalisés dans l'Hexagone. Avec son 1,4 milliard d'habitants, le pays de Xi Jinping représente 16 % du PIB mondial, contre 3 % en 2003, lors de l'épidémie du Sras. Un éternuement chinois peut affecter le reste du monde, en particulier dans le secteur automobile et de l'électronique, mais aussi pharmaceutique. Ce dernier dépend à 80 % des principes actifs importés de Chine et d'Inde pour produire des médicaments vitaux tels que les antibiotiques ou les vaccins. Va-t-on inverser la vapeur ? " Le Covid-19 contribue à déconstruire la mondialisation heureuse qui, ces deux dernières décennies, a sorti plus d'un milliard de personnes de l'extrême pauvreté, surtout en Asie, constate Etienne de Calataÿ, économiste en chef d'Orcadia Asset Management. Mais, si le virus nourrit à ce point le discours antiglobalisation, c'est parce qu'il vient de Chine. En 2008, après les conséquences de la crise des subprimes, personne n'a réclamé de fermer la porte aux vieux partenaires de l'Europe que sont les Etats-Unis. " Néanmoins, pour Arnaud Zacharie du CNCD-11.11.11, " la crise de la globalisation a bien commencé il y a dix ans ", avec son corolaire : la " démondialisation ". Ensuite, Donald Trump a lancé les Etats-Unis dans une guerre commerciale avec la Chine. Pour Sébastien Jean, du Centre français de recherche en économie internationale (Cepii), " le virus renforce des questions qui se posaient déjà sur l'incertitude créée par les tensions de politique commerciale, surtout depuis l'élection de Trump ". Et aussi avec le Brexit. Le retour en force de l'idéologie du repli et des discours protectionnistes, qui ne date pas du coronavirus, est révélateur du sentiment de plus en plus répandu que la mondialisation a fait des victimes, à l'échelle des individus. " Si les pays sortent gagnants du développement du commerce international, tout le monde n'est pas gagnant au sein même de ces pays ", résume Etienne de Calataÿ. Surtout les travailleurs moins qualifiés. Le mouvement des gilets jaunes en est un des signes éclatants. Cela dit, même si le volume du commerce international stagne depuis deux ans (selon le CPB Netherlands Bureau for Economic Policy Analysis), la mondialisation semble avoir encore de beaux jours devant elle, même après l'épidémie. " Un petit mouvement de démondialisation est probable, mais il sera limité, analyse Romain Gelin, chercheur au Gresea, le groupe de recherche pour une stratégie économique alternative. Pour les matières premières, surtout les minerais, un pays comme la Belgique restera complètement dépendant, en particulier de la Chine. La relocalisation peut toutefois prendre dans certains secteurs. Dans l'agriculture, par exemple. Cela dépendra de la politique agricole commune européenne qui pourrait davantage privilégier les plus petites entreprises agricoles respectueuses de l'environnement. " Etienne de Calataÿ ne croit pas non plus à un effet monstre du coronavirus sur la mondialisation. " On oubliera le Covid-19 plus vite que la crise financière de 2008, estime-t-il. Celle-ci avait débouché sur les accords de Bâle III pour réduire le risque bancaire systémique. Je ne vois pas d'équivalent en matière de santé. " L'économiste souligne néanmoins que cette crise révèle plus que jamais le besoin d'intervention de l'autorité publique. Après le krach de 2008, ce sont les banques centrales qui ont eu la main pour régler la crise. Dans le cas du Covid-19, les gouvernements sont seuls à la barre et se coordonnent entre eux. " Ce n'est pas la FEB qui va régler la crise sanitaire avec les autres fédérations patronales ", sourit Etienne de Calataÿ qui place aussi beaucoup d'espoir dans une relocalisation d'activités via un mécanisme de taxe carbone, tel que celui qui est dans les cartons de la nouvelle Commission européenne. Cette taxation aux frontières de l'Union permettrait de pénaliser les importations de biens dont la production pollue trop. La crise du coronavirus pourrait accélérer son adoption.