Le cinéma de Quentin Tarantino peut-il être considéré comme ambigu ?

Ses films sont délibérément ambigus. Pas toujours mais souvent. Il veut qu'il y ait du spectacle mais, en même temps, il va interroger les modalités du spectacle. Il va y avoir de la violence mais aussi un questionnement sur la violence. Le récit va porter sur la question de la vengeance mais il va interroger la vengeance. On peut voir par exemple Kill Bill (2003) ou Inglourious Basterds (2009) comme des récits qui légitiment la vengeance. Mais en regardant d'un peu plus près, on constate dans Kill Bill que, au cours du premier chapitre, l'héroïne tue une de ses anciennes collègues devant sa fille. Elle commence par tuer sa double, celle qu'elle aurait voulu être. Cette scène pose la problématique générale du film. Dans Inglourious Basterds, Shosanna (NDLR : jeune juive dont la famille a été assassinée par les nazis), par la vengeance, va prendre la couleur rouge qui était jusqu'à présent associée au nazisme. C'est un cinéma délibérément ambigu dans le sens où il contient sa propre critique. Il va y avoir une première couche, suivi d'une deuxième couche qui va critiquer la première. Tarantino critique la chose qu'il semble célébrer.

Once Upon a Time... in Hollywood, (2019) la dernière réalisation de Quentin Tarantino. © Belgaimage

Parmi les éléments récurrents dans les films de Quentin Tarantino : la violence, les armes et l'autojustice. Comment les interpréter ?

C'est un lieu commun de dire que le cinéma de Tarantino est violent. Il a encouragé ça, surtout au début de sa carrière. Il était beaucoup plus provocateur que maintenant. Il a toujours eu deux approches de la violence. Une violence liée à des sujets problématiques où l'esthétique est plus réaliste mais où il va moins montrer les choses comme, par exemple, la violence que subissent les esclaves dans Django Unchained (2012). Il y a une mise à distance des personnages qui réagissent à ce qu'ils voient. L'autre violence, moins problématique, est une violence du spectacle et du grotesque, comme dans Kill Bill où elle est chorégraphique. Néanmoins, cela ne veut pas dire que les motifs de la violence ne sont pas interrogés de manière sous-jacente. Dans Pulp Fiction (1994), Jules change et renonce à la violence alors qu'il est présenté comme l'ange de la mort au début.

Inglourious Basterds (2009). © BELGAIMAGE

Quelle est la problématique phare traitée par Quentin Tarantino ?

Les questions de politique identitaire intéressent énormément Quentin Tarantino, c'est-à-dire les questions de genre, de race, de classe sociale. La critique qui traverse le plus fréquemment ses films, c'est la masculinité blanche. Reservoir Dogs (1992) met en scène une bande d'hommes blancs racistes et sexistes. A travers des flashbacks, le récit montre que le démantèlement de leur tentative de braquage a été opérée par un Afro-Américain. Dans Once Upon a Time... in Hollywood, (2019), il critique la blancheur de Hollywood en 1969.

Reservoir Dogs (1992). © BELGAIMAGE

Dans Kill Bill, outre la violence, peut-on déceler une forme de féminisme à travers une femme forte et indomptable ?

Les scènes de combats les plus longues et les plus valeureuses sont celles des personnages féminins. Mais Kill Bill est le film le plus politiquement ambigu de Tarantino. C'est une femme forte mais c'est aussi une femme blanche qui tue des personnages issus de minorités. A nouveau, quand on creuse un peu, on voit que c'est questionné.

David Roche, professeur d'études cinématographiques à l'université Paul Valéry de Montpellier, auteur de Inglourious Basterds de Quentin Tarantino, éd. Vendémiaire, 2019, 150 p. © DR

La violence qui émane des films de Quentin Tarantino peut-elle contribuer à la droitisation observée, notamment, aux Etats-Unis ?

Y contribuer, je suis assez sceptique. Pour moi, la vraie ambiguïté de Tarantino, et de beaucoup d'autres, réside dans la question du public qui ne verra pas les éléments sous-jacents que l'on a évoqués. Dans Reservoir Dogs, le public peut ricaner avec les personnages blancs, qui lancent des insultes racistes et sexistes, sans se rendre compte qu'il y a une critique et une satire de ce phénomène. C'est le problème de tout réalisateur ou artiste qui veut ne pas faire de la propagande, qui veut essayer de faire dans la subtilité et laisser une ouverture à l'interprétation. Certains réalisateurs sont dans une démarche où ils nous disent ce qu'il faut penser à la fin. Avec Tarantino, on peut ne pas comprendre. Il essaie de poser des questions.

Par Loïs Denis.

Quentin Tarantino. De droite ? Ou même un peu plus ?

Le talent ne fait pas tout et ne doit surtout jamais masquer l'arrière-fond idéologique, juge le critique de cinéma Xavier Leherpeur. Or, " chez Tarantino, l'arme fait tout ".

La différence entre la droite et l'extrême droite, qui partagent souvent les mêmes valeurs sociétales et morales, réside pour faire court entre la ferme croyance pour les premiers dans les vertus de la démocratie, et la conviction pour les seconds qu'un bras armé et autoritaire prime sur le débat républicain. Il n'est pas question ici de s'interroger sur les vertus stylistiques de Quentin Tarantino (même si !) unanimement reconnues dans le monde entier. Mais plutôt de s'inquiéter de ce que disent constamment ses films. Le talent ne fait pas tout et ne doit surtout jamais masquer l'arrière-fond idéologique. Certes, l'auteur d' Inglourious Basterds (2009) est connu pour être l'héritier d'un genre de cinéma viril et hyperdosé en testostérone (westerns, films noirs de Hong Kong, sagas vengeresses du cinéma japonais). Chez Tarantino, l'arme fait tout. Un prolongement phallique qui affirme le statut dominant, le pouvoir et le droit à rendre la justice. Trois films en particulier martèlent des messages soulevant cette question : Tarantino ne serait-il pas de tendance extrême droite ?

Le patriotisme obstiné a ses limites. Elles sont, dans Once upon a time in Hollywood, largement franchies.

La vengeance, c'est de la justice !

C'est autour de cette affirmation que s'articulent les deux épisodes de Kill Bill (2003 et 2004). Une jeune femme enceinte et dont la répétition du mariage se termine tragiquement décide, une fois sortie du coma, d'occire tous ceux qui ont trempé dans ce bain de sang. Une apologie jamais discutée de la peine capitale. Tout est mis en place (la grossesse de l'héroïne, la sauvagerie des meurtriers, le moment choisi - les noces, la constitution d'une famille devant Dieu - pour la tuerie) pour nous conditionner et nous ranger aux côtés de cette impitoyable vengeresse. Sauf que non, l'autojustice n'est pas de la justice et outrepasser les lois, même pour servir une cause (lourdement) justifiée, c'est créer une civilisation où l'instinct remplace la législation. Nous ne sommes pas loin des déclarations du peu gauchiste président philippin Rodrigo Duterte appelant aux meurtres systématiques des dealers.

Un bon ennemi est un ennemi mort

C'est au milieu de Boulevard de la mort (2007) qu'est prononcée une réplique expliquant que les flics, entravés par les lois qui limitent leur action, sont impuissants à mettre hors d'état de nuire l'homme qui menace les héroïnes. Poussant du coup celles-ci à prendre les armes pour se défendre. Vieille litanie de l'extrême droite qui consiste à déplorer un soi-disant vide législatif pour justifier le passage à l'acte. Et qui prend ici des allures de lynchage puisque dans les dernières minutes, alors qu'il est à terre et neutralisé, le méchant est exécuté d'une balle dans la tête. Pourquoi ? Pour rien. Zéro procès. Déni de justice. Nauséeux.

Une arme dans chaque foyer

Tarantino s'est souvent déclaré pour le droit de posséder une arme à feu et d'en faire libre usage. Un credo qu'il reprend dans le quart d'heure final de Once Upon a Time... in Hollywood (2019) où, au profit d'une distorsion moralement douteuse de la réalité historique, le cinéaste se livre à un plaidoyer pour le droit de chaque citoyen à s'autodéfendre. Du pur Trump dans le texte. Le tout rehaussé d'une pointe de mauvais goût lorsque l'on sait qu'ici, cette " arme " est un lance-flammes, symbole des exactions de l'armée américaine sur les populations civiles durant la guerre du Vietnam qui se déroule à la même époque que cette fiction. Le patriotisme obstiné a ses limites. Elles sont ici irrémédiablement franchies.

Par Xavier Leherpeur