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Si l'on dresse le constat que les Etats-Unis sortent affaiblis de la crise du coronavirus et que la Chine en émerge renforcée, les équilibres internationaux du monde d'après seront altérés. Même si l'épidémie n'aura été en fait qu'un accélérateur de tendances observées depuis quelques années : une Amérique repliée sur elle-même délaissant son ambition d'hégémonie et une Chine conquérante avide de reprendre le flambeau. Mais est-on si sûr que la crise sanitaire a désigné un perdant occidental et un gagnant oriental ? " Donald Trump part du principe que si les Etats-Unis restent n°1 au niveau des rankings, c'est-à-dire des capacités aux plans économique et militaire, ils conserveront le leadership mondial, analyse Tanguy Struye de Swielande, professeur de relations internationales à l'UCLouvain. Cette vision de la puissance est complètement dépassée. Aujourd'hui, elle se détermine par rapport aux autres. Or, depuis trois ans, le président américain néglige complètement l'aspect relationnel de la diplomatie. Il se fiche de savoir s'il dispose d'alliés, du moment que les déterminants de la puissance placent les Etats-Unis en tête. La pandémie de coronavirus l'a encore montré : Donald Trump reste dans une logique transactionnelle, faite de coercition et de sanctions. De la sorte, il accélère le déclin de l'Amérique. " " On ne peut pas affirmer que la gestion de la crise sanitaire par les Etats-Unis a été optimale. Donald Trump a mis son propre pays en difficulté, complète Thierry Kellner, chargé de cours en sciences politiques à l'ULB. Sa réaction reflète la tendance isolationniste de sa politique étrangère. Mais je ne suis pas convaincu que toute l'administration américaine la partage. Des voix discordantes s'expriment de-ci, de-là. Et on observe que Trump est obligé, au vu des circonstances, de se réintéresser à des options auxquelles il avait renoncé. La crise contraint les Etats-Unis à rapatrier des productions de Chine et à renforcer les relations avec des partenaires fiables économiquement. Cela ressemble fort au traité transpacifique. " Ce partenariat fondé sur le libre-échange entre des Etats du continent américain, d'Asie (Japon, Vietnam, Malaisie, Singapour, Bruneï) et d'Océanie a été conclu en février 2016 sous Barack Obama avant que son successeur... ne s'en désengage trois jours après son investiture en janvier 2017. La relance des relations avec les partenaires des Etats-Unis en Asie du Sud-Est pourrait être le signe d'une inflexion stratégique à la Maison-Blanche, suggère Thierry Kellner. " Peut-être s'est-on rendu compte à Washington que la tendance isolationniste de Donald Trump n'a fait que profiter à des concurrents : la Russie grâce à son implantation au Moyen-Orient, la Chine à travers sa pénétration partout dans le monde. C'est tout de même la première fois que la population américaine doit subir dans sa vie économique les retombées de décisions prises par un Etat autoritaire. Sera-ce un électro-choc ? " Sans compter qu'un autre moment de bascule pourrait s'imposer à la Maison-Blanche début 2021 : le " dégagement " de Donald Trump et le débarquement d'un Joe Biden moins isolationniste. Des Etats-Unis soucieux avant tout de répondre aux attentes intérieures et un président obnubilé par la satisfaction de sa base électorale, voilà qui devrait a priori profiter à une Chine en embuscade. Certes, elle est le pays par lequel le mal est arrivé. Mais sa gestion présumée efficace de la maladie et son assistance sanitaire à différents partenaires ont eu vite fait de rétablir son image. Sauf que l'arrogance affichée par ses messagers a ruiné ses efforts. " Quand la Chine a commencé à sortir de la crise en mars, elle a tout de suite tenté de rétablir son image en lançant la "diplomatie du masque", décrypte Tanguy Struye. Mais on s'est aperçu que, d'une part, il ne s'agissait pas de dons, et que, d'autre part, les masques en question n'étaient pas nécessairement de la meilleure qualité. Parallèlement, les autorités chinoises ont développé une énorme propagande, fondée notamment sur des théories du complot, qui s'est retournée contre elles. " " Cette politique poursuit deux objectifs principaux, prolonge Thierry Kellner : montrer que les solutions à la chinoise sont plus efficaces que le modèle occidental, et renforcer la position à l'égard de partenaires, en avançant notamment l'idée de " routes de la soie sanitaires " (NDLR : en référence au vaste projet d'infra- structures développé depuis la Chine jusqu'en Europe). Mais le bilan est mitigé pour Pékin. " En cause, l'arrogance dont plusieurs diplomates ont fait preuve pendant la crise. Ils sont appelés les " loups guerriers " en référence à une production cinématographique à gros budget sortie en 2015, Zhan lang ( Wolf Warrior), dans laquelle un soldat des forces spéciales de l'armée chinoise triomphe de mercenaires étrangers. " Quand Donald Trump est arrivé au pouvoir, il a monopolisé Twitter, explique le spécialiste des relations internationales de l'UCLouvain. Alors, la Chine a permis à ses diplomates d'être de plus en plus présents et agressifs pour influencer les opinions publiques. Au vu du nombre de diplomates entrés dans cette logique, on ne peut pas imaginer un instant que ce ne soit pas orchestré par Pékin. La volonté est claire depuis l'arrivée au pouvoir du président Xi Jinping en 2013 de montrer que la Chine est de retour avec un discours nationaliste. " Malgré les effets contre- productifs de cette stratégie, Tanguy Struye n'est pas persuadé que les Chinois vont faire marche arrière : " I l y a un élément que nous négligeons en Occident : les Chinois ont horreur de perdre la face. " Pour Thierry Kellner, qui est aussi spécialiste de la politique chinoise, cette attitude agressive peut aussi être un signe de vulnérabilité du pouvoir. " Il faut protéger le dirigeant suprême parce que, dans un système aussi centralisé, on pourrait vite le pointer du doigt si quelque chose ne fonctionne pas. C'est la raison pour laquelle la propagande interne insiste sur l'efficacité de la réaction du Parti communiste et, si d'aventure des erreurs ont été commises, sur la responsabilité des autorités locales. En outre, un comité de crise a été mis en place avec, à sa tête, le Premier ministre Li Keqiang, qui ne fait pas partie de la faction de Xi Jinping et qui pourrait servir de fusible si les critiques remontaient à un échelon plus élevé. " Quelques-unes ont d'ailleurs affleuré, souligne Thierry Kellner. Un rapport de l'Institut des relations internationales contemporaines (Cicir), qui dépend du ministère de la Sécurité, a constaté que l'image internationale de la Chine n'avait jamais été aussi mauvaise depuis la répression de Tian'anmen en 1989. Et une historienne spécialiste des Etats-Unis, Zi Zhongyun, a comparé, dans un article intitulé 1900 - 2020. Une vieille angoisse dans une ère nouvelle, la situation actuelle à l'instrumentalisation contre les étrangers de la révolte nationaliste des Boxers, au tournant du xxe siècle, par la dynastie Qing qui causa finalement sa perte. En résumé, les Etats-Unis, présentés comme le perdant de la crise, pourraient rompre avec l'isolationnisme qui a porté préjudice à leur crédibilité, d'autant plus si un président démocrate s'installe à la Maison-Blanche. Et la Chine, donnée victorieuse, pourrait connaître des lendemains qui déchantent si le bilan de la crise ne s'avère pas aussi favorable que ses dirigeants l'espéraient. La promesse des Occidentaux de relocaliser certaines industries et la dépression économique à venir pourraient y contribuer. Mais ni Tanguy Struye ni Thierry Kellner ne croient vraiment à la faisabilité de la première et tous deux relativisent la menace de la seconde. Le professeur de l'UCLouvain parce que la Chine contrôle 40 % des réserves mondiales de terres rares, indispensables aux nouvelles technologies, et 90 % de sa production ; son collègue de l'ULB parce que l'économie chinoise, portée par une consommation intérieure en croissance, est moins dépendante de ses exportations qu'il y a une quinzaine d'années. Aussi Tanguy Struye prédit-il " une période de transition extrêmement instable entre les grandes puissances ". " Il est frappant de constater que, même sur une problématique sanitaire, elles n'ont pas été capables de coopérer. C'est très inquiétant en regard des questions plus sécuritaires, comme les zones d'influence, la course aux armements. Je suis très pessimiste. Toutes ces grandes puissances, les Etats-Unis, la Chine, la Russie... se cherchent. L'histoire nous enseigne que ce n'est pas une bonne chose. Il faut s'attendre à beaucoup d'incertitudes et de tensions qui pourraient mener à de nouvelles guerres froides. " Car si l'Amérique de Trump snobe les institutions internationales - ces grandes perdantes de la crise du coronavirus, l'ONU ayant été particulièrement absente - la Chine, elle, les investit pour étendre son influence. Elle est la première puissance contributrice au budget des opérations de maintien de la paix, occupe la direction de quatre des quinze agences spécialisées de l'ONU et n'hésite pas à y exercer son influence comme on l'a observé auprès de l'Organisation mondiale de la santé. Par son poids économique et désormais diplomatique, la Chine éveille les craintes d'une hégémonie qui affaiblirait la démocratie et les droits de l'homme. Tanguy Struye de Swielande en prend pour preuve la couardise de l'Union européenne qui, par l'entremise du représentant du Service européen d'action extérieure à Pékin, a consenti à censurer une lettre des 27 ambassadeurs publiée le 8 mai dans le média d'Etat, China Daily. La mention de l'origine du virus en a été expurgée. Ce nouvel aveu de faiblesse rappelle la frilosité de l'Union européenne à affirmer ses valeurs sur la scène internationale. Dans ce temps des incertitudes qui s'ouvre, Thierry Kellner y voit une source de danger existentiel pour l'Union. " Si sa réponse sur la crise économique à venir est faible et si une forme de délitement s'opère, l'Europe peut devenir un champ d'affrontements pour les grandes puissances, Etats-Unis, Russie et Chine. Dans un système international multi- polaire qui rappelle le xixe siècle, développer les attributs complémentaires de la puissance devient une nécessité pour l'Union. Il faut réenchanter l'idée européenne. " Et pourquoi pas en investissant enfin les champs du social, de l'environnemental et des nouvelles technologies ?