Votre livre commence par un constat terrible : "Jésus a raté son coup." Sa parole a été contrefaite ? Et si oui, par qui ?
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Votre livre commence par un constat terrible : "Jésus a raté son coup." Sa parole a été contrefaite ? Et si oui, par qui ? La récupération est figure récurrente dans l'histoire de l'humanité mais on la comprend d'autant mieux lorsqu'on aborde le Christ. En relisant Le Nouveau Testament et les textes contenus dans les codex de Nag Hammadi ( NDLR : découverts en 1945 dans cette ville de Haute-Egypte par des bergers, ces textes sacrés contiennent des propos de Jésus qu'on ne retrouve pas dans les évangiles), on voit que nous sommes passés d'une parole de libération, de paix et d'amour vers des pratiques de hiérarchisation, d'exclusion, de stigmatisation. Saint Pierre se comporte comme un très grand politique, et saint Paul comme un père la morale. Ce n'est ni plus ni moins qu'une reprise en main de la société. Cette hiérarchisation intervient très vite entre les animaux et les humains, les hommes et les femmes, les conduites vertueuses et immorales... Cela montre à quel point une parole libératrice, comme celle de Jésus, peut être source de peur, de panique et amène une reprise en main par les lois, la distinction, la coercition. C'est particulièrement troublant sur la question du rapport homme/femme. Quand on lit Paul qui, dans ses Epitres, écrit que " la femme appartient à l'homme " et que " l'homme appartient à Dieu ", on voit cette hiérarchisation à l'oeuvre. Dans le discours du Sauveur relaté par Paul, Jésus dit de façon très nette : " Je ne suis pas venu vers vous en tant que Seigneur mais en tant que soutien, je suis votre frère secret. " Savoir qu'ils travaillaient pour Dieu a rendu les premiers chrétiens d'une incroyable méchanceté et ça a continué ensuite à travers l'histoire. Il n'est d'ailleurs pas besoin de Dieu, pour ça, il n'y a qu'à voir la Russie soviétique de Staline. Plus on se sent autorisé par la grandeur de la tâche à accomplir, plus les résultats sont catastrophiques. Vous écrivez que, dans une logique de super-héros, le christianisme a eu besoin de se créer des ennemis pour s'imaginer devoir les sauver, les réfuter ou leur imposer une vision du monde. Vous en concluez que la stratégie promotionnelle du christianisme primitif universaliste se retrouve dans un système, le nôtre, qui exige de nous que nous l'imposions aux autres de gré ou de force. Il n'y a pas meilleur disciple de saint Pierre que Bernard Kouchner ou George W. Bush (rires) ! Un pouvoir rétendu universel par ses seuls représentants est difficile à contrer. C'est le cas des droits de l'homme que les pays occidentaux agitent, souvent à juste titre, à l'égard d'autres pays, mais que, eux-mêmes, qui s'en prétendent les garants, respectent de manière très discutable. L'Occident se fait le chantre de la liberté, de l'égalité. Mais qui parmi nous a une vie véritablement libre ? Libre de quoi ? De bosser pour gagner sa vie, à la merci des puissances économiques et financières ? Quant à l'égalité, il faut être aveugle pour prétendre qu'elle est appliquée de manière systématique dans nos pays occidentaux. Ces banalités continuent à définir le régime dans lequel nous vivons. Le retour en grâce de l'idée d'émancipation intérieure, d'humilité propre aux gnostiques, ces chrétiens dissidents, est-il lié aux mouvements de la jeunesse des années 1960 ? La figure et le message de Jésus - paix et amour - y sont devenus, avec les philosophies orientales, des motifs d'émancipation collective. Ce court moment, à partir de 1965, qui a vu émerger l'idée d'égalité entre hommes et femmes, entre les différentes classes sociales, a très vite été submergé par une nouvelle forme d'antagonisme. Dès 1973 et le début des crises endémiques, tout cela a été littéralement écrasé par ce qui prétendait lui succéder. Et les années 1980 ont été de pures années de rivalité, puisque nous y avons réévalué la question du capitalisme sous un angle nouveau : l'émancipation vient de la richesse et les richesses sont créées par la compétition, l'antagonisme entre les hommes et donc les inégalités. Le capitalismene serait-il rien d'autre qu'un produit de substitution du christianisme ? Je n'arrive pas à voir dans le rationalisme issu des Lumières un véritable affranchissement par rapport à ce qui a pu être épouvantable dans le premier christianisme, à savoir " nous avons raison, les autres ont tort et ce sont nos ennemis ". On a ôté ce qu'il y avait de charmant dans le christianisme pour ne garder que ce qu'il y avait de plus dur, notamment la morale, qui permet de tenir les hommes. Le philosophe et historien allemand Walter Benjamin en parle mieux que moi : le capitalisme, dit-il, a gardé l'outil principal de la religion monothéiste, qui est la culpabilisation. Un petit nombre d'élus se sont enrichis et un nombre impressionnant de gens se débattent dans les dettes et la souffrance de ne jamais parvenir à atteindre un modèle de réussite sociale qui leur est imposé. Le dernier stade est atteint par le star-système vendu comme modèle ultime de réussite. Les efforts réalisés par la téléréalité pour faire de l'humanité une sorte de terrain expérimental du vedettariat à échelle planétaire injecte à toute une population le désir de célébrité. Les saints des premiers siècles étaient ce que sont les stars d'aujourd'hui ? Exactement. Et cette starification comme modèle de réussite, c'est une autre forme du Grand Jugement de Dieu. Nous sommes dans un monde qui ne permet pas à l'humain de se penser à travers d'autres formes d'accomplissement. Pour les gnostiques, le modèle de ce que peut être le parcours d'un homme dans sa vie est ailleurs. Il n'est pas dans cette reconnaissance absolue et extérieure, dans la concurrence. Dans votre livre, vous remettez en question l'idée de liberté qui nous est vendue aujourd'hui. Et vous citez une phrase du musicien et réalisateur Frank Zappa : "L'illusion de la liberté continuera aussi longtemps qu'il est profitable de faire perdurer cette illusion. Lorsque cette illusion sera trop coûteuse à maintenir, ils débarrasseront la scène, déferont les rideaux et vous verrez le mur de briques au fond du théâtre." Elle me fait trembler à chaque fois, cette phrase. Elle est terrible. L'esprit humain est très fort pour attraper une pensée émancipatrice, la plier pour la mettre au service de son contraire. Quand on réfléchit à l'histoire et l'héritage des grandes figures libératrices, de Jésus aux héros de la pop culture, on voit à quel point l'humain s'est attaché à les récupérer pour donner une illusion de liberté. Cette image est aussi présente dans Truman Show ou dans Man on the Moon, avec Jim Carrey, deux films qui posent la question : qu'est-ce qu'être libre ? Depuis la contre-culture des années 1960 jusque dans la culture alternative incarnée par Kurt Cobain, le leader du groupe Nirvana, l'idée de liberté, de détachement du système est pourtant bien vivante. Vous y voyez un héritage gnostique ?Des artistes comme John Lennon, David Bowie et Tori Amos ont déclaré avoir été imprégnés par des textes de Nag Hammadi. La quête spirituelle dans la musique pop vient à la fois de l'Inde, du soufisme (via notamment le groupe rock britannique Led Zeppelin), mais aussi de l'image de Jésus comme figure révolutionnaire et émancipatrice. Kurt Cobain voulait vivre détaché du star-système qui le bouffait. Une série comme Twin Peaks, qui met en scène des freaks (autres sans rois), et qui a été tournée dans la région de Seattle d'où explosera le grunge de Nirvana, a glorifié les comportements que, d'ordinaire, la télévision comme la société mettaient à distance parce que jugés trop dangereux. Or, la réelle dangerosité y émanait des notables et gens de pouvoir... Dans la science-fiction influencée par Philippe K. Dick ou l'anticipation du cinéma des années 1990, le Truman Show de Peter Weir, eXistenZ de David Cronenberg, Matrix des soeurs Wachowski, etc., apparaît la même thématique : l'émergence, dans l'imaginaire collectif, d'un monde virtuel, cybernétique ou alternatif, qui nous pousse à réfléchir à une autre lecture du monde que celle qui nous est imposée. Dans les séries comme Lost ou The Leftovers, de Damon Lindelof, il ne s'agit pas de s'échapper mais, au contraire, de retrouver une réalité propre qui nous est dérobée par le monde. Dans le royaume des gnostiques, des sans roi, vivre, penser, aimer, voir connaître, c'est un. Et tout ce qui vient entre ces choses sont des prisons créées par les illusions de l'ego.