Attention, polémique sulfureuse. Depuis le 17 février, un débat violent secoue la société française au sujet de "l'islamo-gauchisme" et de son influence potentielle dans les universités. Il écartèle la majorité présidentielle d'Emmanuel Macron et donne lieu à de violents échanges dans les milieux académiques ou médiatiques.
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Attention, polémique sulfureuse. Depuis le 17 février, un débat violent secoue la société française au sujet de "l'islamo-gauchisme" et de son influence potentielle dans les universités. Il écartèle la majorité présidentielle d'Emmanuel Macron et donne lieu à de violents échanges dans les milieux académiques ou médiatiques.Le sujet d'un soutien d'une partie de la gauche à l'islamisme radical au nom de la lutte contre l'islamophobie est ultra-sensible depuis la décapitation de Samuel Paty, le 16 octobre 2020, voire avant cela, depuis les attentats de Charlie-Hebdo en 2015. L'attentat contre l'enseignant, après qu'il ait montré des caricatures du prophète Mahomet, lors d'un cours consacré à la liberté d'expression, a heurté la république laïque. La réaction de l'exécutif français fut vigoureuse, avec notamment l'interdiction d'un Collectif contre l'islamophobie en France. Et, déjà, un raidissement du débat public.Le sujet s'est enflammé la semaine dernière à la suite d'une enquête du Figaro, manchette du journal à la clé. "Sur les bancs de la fac, dans la recherche en sciences humaines, un certain discours propage des concepts militants importés des États-Unis, au détriment d'une majorité silencieuse", analysait le journal en évoquant une "convergence entre intégristes musulmans et groupes d'extrême gauche". Interrogée à ce sujet sur la chaîne CNews, la ministre française de l'Enseignement supérieur, Frédérique Vidal, a annoncé qu'elle demanderait un "bilan de l'ensemble des recherches qui se déroulent en France", dans le but de démasquer les chercheurs qui utilisent leur position "pour porter des idées radicales ou pour porter des idées militantes". Réplique de 600 scientifiques dans une tribune, pétition à la clé: "Elle veut diligenter une enquête, faire régner le soupçon et la peur, bafouer nos libertés académiques". Selon eux, Frédérique Vidal est tout simplement "indigne de nous représenter et nous demandons, avec force, sa démission".A gauche de l'échiquier politique, inutile de dire que l'on s'étrangle suite à cette sortie. Les élus de La France insoumise mettent en exergue le soutien apporté par certains membres du Rassemblement national à cette initiative ministérielle. Depuis quelque temps, les analystes politiques français mettent en exergue ce qui suit : face à la perspective d'un nouveau face-à-face entre Emmanuel Macron et Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2022, le patron de La République en marche met le cap à droite pour s'assurer du soutien de cet électorat décisif. Quitte à prendre des accents contestables.La majorité présidentielle se divise toutefois sur la question. Gabriel Attal, porte-parole du gouvernement, souligne qu'il est "risqué de mettre à l'agenda les thèmes du Rassemblement national", parlant d'un phénomène "marginal" s'il existe. Mais la ministre Vidal persiste et reçoit le soutien de ses collègues de l'Intérieur, Gérald Darmanin, et de l'Education, Jean-Michel Blanquer. Ce dernier qualifie l'"islamo-gauchisme" de "fait social indubitable ", tandis que Darmanin assène : "Ce serait vraiment ne pas regarder la vérité en face que de ne pas voir que l'université, les services publics, des associations sont touchés par l'islamisme aidé parfois par les gauchistes". Ce sont deux poids lourds du gouvernement - et deux ambitieux.Sur le plan académique aussi, le débat fait rage. Pierre-André Taguieff, politologue et historien des idées, regrette le dévoiement de cette qualification d'islamo-gauchisme qu'il avait lui-même inventée en 2002. "J'ai forgé l'expression 'islamo-gauchisme' au début des années 2000 pour désigner une alliance militante entre des milieux islamistes et des milieux d'extrême gauche au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle grande cause révolutionnaire....", précise-t-il.Mais il suffit de voir les réaction de deux philosophes - certes engagés l'un et l'autre - pour voir la fracture qui se creuse. "On traverse la pire crise depuis près d'un siècle, les rapports de forces mondiaux s'inversent à toute vitesse et le débat politique français porte sur les universités 'islamo-gauchistes' ou la viande à la cantine, peste Raphael Glucksmann, élu au parlement europée sur une liste fédérant la gauche en 2019. Dire que nous ne sommes pas au niveau relève de l'euphémisme..."Raphaël Enthoven, écrivain et professeur de philosophie, interroge pour sa part: "A tous les ennemis de l'entourloupe et tous les contempteurs de la notion d'islamo-gauchise... Je veux bien que, comme 'racisme', 'populisme' ou 'fascisme', le sens de ce mot soit obscurci par de coupables captations idéologiques... Mais alors, quel mot, SVP?" Une façon de dire que le phéomène est bien présent.Le débat s'envenime dans un contexte politique français particulier. Mais il dépasse potentiellement les frontières : chez nous aussi, cette question d'une lutte contre l'islamophobie dévoyée est soulevée régulièrement. Et la récente implantation du Collectif contre l'islamophobie en Europe chez nous a soulevé de nouvelles expressions inquiètes, notamment du député libéral Denis Ducarme.Réplique du Collectif en question: "Le CCIF était une organisation pacifique et aucun de ses membres n'ayant fait l'objet d'une condamnation, le gouvernement français, par l'intermédiaire de son ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin, est passé par la voie administrative pour la dissoudre. Cette dissolution arbitraire, que l'avocat du CCIF a contestée auprès du Conseil d'État, a heurté plusieurs grandes organisations historiques, comme Amnesty International, qui y a vu une atteinte à la liberté d'association , la Ligue des Droits de l'Homme, qui l'a qualifiée de 'dissolution politique' ou comme Human Rights Watch, qui l'a inscrite dans une 'dérive sécuritaire' qui met en danger les libertés.Et de préciser encore: "Le CCIE est une nouvelle association, une asbl belge qui fonctionnera de manière différente du CCIF, notamment parce qu'elle va s'orienter sur l'observation et l'analyse du phénomène d'islamophobie à l'échelle européenne. Naturellement, notre choix s'est dirigé vers Bruxelles, capitale de l'Europe et espace de rencontres et d'échanges des organisations non gouvernementales européennes."Qui a dit que la polémique pourrait rebondir rapidement en Belgique?