La discussion a eu lieu dans différents médias, mais c'est dans The New Yorker qu'elle a commencé. Dès la nuit électorale, le rédacteur en chef David Remnick a plaidé en faveur de la non-normalisation de Donald Trump.
...

La discussion a eu lieu dans différents médias, mais c'est dans The New Yorker qu'elle a commencé. Dès la nuit électorale, le rédacteur en chef David Remnick a plaidé en faveur de la non-normalisation de Donald Trump. "Les jours à venir", écrivait-il, "les commentateurs tenteront de normaliser cet événement (l'élection de Trump, NLDR). Ils essaieront d'apaiser leurs lecteurs et spectateurs en leur parlant de la "sagesse innée" et de la "décence fondamentale" du peuple américain. Ils relativiseront la véhémence du nationalisme affiché, le choix féroce de porter aux nues un homme qui voyage en avion plaqué or, mais qui s'est approprié la rhétorique populiste de sang et de sol."Horrifié par cette attitude, Remnick indiquait que, comme l'a argumenté George Orwell avant lui, les lois ne garantissent pas l'absence d'aberrations. Les lois se changent. Pour lui, on ne peut confier la constitution et les libertés à Trump. Aussi Remnick a-t-il appelé à persévérer dans l'opposition. "Le désespoir n'est pas la réponse. Ce qui nous reste à faire, c'est lutter contre l'autoritarisme, dénoncer les mensonges, combattre honorablement au nom des idéaux américains. C'est tout ce qu'il y a à faire."Plus tard, lors d'un débat à la Columbia School of Journalism,il a condamné les commentateurs qui couvrent Trump de louanges dès qu'il ne crache pas du feu'. Alors ils font, dit-il, comme si le président avait produit un miracle rhétorique du niveau d'Abraham Lincoln. "Je trouve que c'est une normalisation dangereuse."Dans les colonnes du Los Angeles Times, le chroniqueur conservateur Dan McLaughlin plaidait quant à lui pour le contraire : une "normalisation" pure où chacun continue à agir normalement dans des circonstances inhabituelles. Il avait préparé toute une liste. Pour lui, les républicains devaient clarifier au plus vite l'ingérence russe dans les élections. Les démocrates ne devaient pas trop vite entrer dans une logique de résistance et éviter les comparaisons "paresseuses" avec Hitler. La presse devait se garder de ne pas relayer uniquement les mensonges, mais aussi ses réalisations. "Alors que cela encourage Trump à être normal, Washington ne doit pas lâcher ses lignes de rupture. Les débats politiques peuvent et doivent continuer. Les électeurs de Trump veulent du changement, et certains changements sont nécessaires, alors que d'autres propositions sont basées sur des idées bancales qui valent la peine d'être enrayées.""Cependant, l'ambiance de crise permanente et d'exagération est mauvaise pour la santé spirituelle du pays et peut nous envoyer sur des chemins dont il est difficile de revenir."Il conclut par une variante du slogan présidentiel: "Rendons la normalité à l'Amérique".Problèmes Les deux positions sont problématiques. Que signifie la non-normalisation pour un président, qui, comme tous ses prédécesseurs, et probablement encore plus que tous les prédécesseurs, est omniprésent ? Son influence s'exerce autant sur les opérations d'aide en cas de catastrophe naturelle, que sur les impôts, les nouveaux timbres et billets de banque, et la nomination d'un juge à la Cour suprême. Comment traiter ce président autrement, et dans quels domaines ? L'approche "normale" est également vouée à l'échec parce que Trump ne fait qu'attiser "l'atmosphère de crise et d'exagération", il considère la réalité comme de la plasticine et adore mettre le feu aux poudres. Il utilise un juron pour qualifier les joueurs de Football qui manifestaient contre les violences policières ('son of a bitch'), alors qu'il dévalorise les "bonnes personnes" lors d'une manifestation de néonazis. Et celui qui, comme le conseille le chroniqueur du LA Times, souhaite décrire les projets et mesures concrets du gouvernement Trump, constatera qu'il a dévoilé très peu de plans détaillés, et qu'il les a encore moins réalisés.De temps en temps, Trump agit en effet "normalement". Après ses déclarations sur les "bonnes personnes" parmi les néonazis, il a souligné une résolution commune de la Chambre et du Sénat pour condamner les "White nationalists, White supremacists, the Ku Klux Klan, neo-Nazis, and other hate groups".Normal pour les Nations-Unies Il y a une autre manière de normaliser Trump, qui a déjà été évoquée par Remnick. Depuis ses discours vomissant du feu, comme celui de sa prestation de serment, les commentateurs considèrent les interventions du président comme "modérées", "normales", "un discours dont la plupart des passages diffèrent à peine des discours que George W. Bush ou Barack Obama auraient pu prononcer".En témoigne le discours que Trump a tenu devant les Nations-Unies le 19 septembre dernier. Oui, Trump a menacé de balayer la Corée du Nord de la carte, et à l'assemblée générale ils n'avaient pas souvent entendu ça. Eh oui, il s'est démené contre le régime au Venezuela et contre le deal de l'Iran. Mais au moins les trois quarts de son discours étaient "constructifs". Trump s'est montré favorable à une organisation qu'il avait descendue en flammes lors de la campagne électorale. Après le discours, Charlie Rose a réuni une série de spécialistes de l'étranger pour expliquer à quel point tout avait été normal. Normal, de manière anormale, il est vrai. Le même discours a en effet révélé à quel point le monde avait changé. Il y a cinq ans, son discours aurait été impensable. Le président a applaudi son agenda nationaliste (America First!), a confirmé le dynamitage des accords commerciaux, et a argumenté contre le libre commerce. Il ne s'embarrasse pas de belles paroles sur la démocratie, et serre volontiers la main aux dictateurs. Reste à voir si avant 2020 les démocrates choisiront un candidat qui défendra, comme le faisait Obama (assurément avec une dose d'hypocrisie) l'altruisme, le respect de traités dans un contexte légal et les frontières relativement ouvertes pour les personnes et les biens. En attendant, le nouveau normal c'est Donald Trump.