Pourquoi la chrétienté serait-elle davantage compatible avec la démocratie que d'autres religions ?

La démocratie a deux dimensions : le pouvoir du " peuple en corps ", qui implique la limitation de celui des puissants, et l'acceptation du pluralisme, qui inclut le respect du droit des minorités. Le rejet des tyrans corrompus n'est pas spécifiquement chrétien. Par contre, vivre dans la pluralité, tolérer les oppositions... Comparons les réactions du monde musulman à la publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo à celles du monde chrétien à la parution de dessins antichrétiens tout aussi choquants. Ici, on les trouvera " indignes ", " ridicules "... Pour autant, on n'ira pas jusqu'à tuer les caricaturistes de l'hebdomadaire satirique. C'est lié à un substrat profond. Tous les personnages de l'Evangile sont à la fois bons et mauvais. Les " bons " - Pierre, Jean ou Jacques - ne sont pas si bons. Et les " mauvais " - le larron, la femme adultère, la Samaritaine - ne sont pas que mauvais. Dans le Coran, c'est différent. On y trouve non des personnages vivants mais des catégories de personnes. Or, quand les êtres disparaissent derrière les classifications, la tentation d'affrontements très durs est plus naturelle. Certes, il y a aussi des catégorisations dans la religion chrétienne. Mais c'est plus marqué dans l'islam.
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La démocratie a deux dimensions : le pouvoir du " peuple en corps ", qui implique la limitation de celui des puissants, et l'acceptation du pluralisme, qui inclut le respect du droit des minorités. Le rejet des tyrans corrompus n'est pas spécifiquement chrétien. Par contre, vivre dans la pluralité, tolérer les oppositions... Comparons les réactions du monde musulman à la publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo à celles du monde chrétien à la parution de dessins antichrétiens tout aussi choquants. Ici, on les trouvera " indignes ", " ridicules "... Pour autant, on n'ira pas jusqu'à tuer les caricaturistes de l'hebdomadaire satirique. C'est lié à un substrat profond. Tous les personnages de l'Evangile sont à la fois bons et mauvais. Les " bons " - Pierre, Jean ou Jacques - ne sont pas si bons. Et les " mauvais " - le larron, la femme adultère, la Samaritaine - ne sont pas que mauvais. Dans le Coran, c'est différent. On y trouve non des personnages vivants mais des catégories de personnes. Or, quand les êtres disparaissent derrière les classifications, la tentation d'affrontements très durs est plus naturelle. Certes, il y a aussi des catégorisations dans la religion chrétienne. Mais c'est plus marqué dans l'islam. Il faut sortir de l'illusion que l'on va créer une société idéale hors sol peu importe que l'on soit Américain, Chinois, Malien, chrétien, musulman, bouddhiste... Kant prétendait que de bonnes institutions allaient permettre à une société de démons de bien vivre ensemble. C'est une illusion. Elle a conduit les Américains à croire que la démocratie allait s'implanter en Irak après le renversement de Saddam Hussein et que des élections libres allaient apaiser les tensions entre les sunnites et les chiites. L'expérience nous montre qu'il faut revenir à plus de réalisme : quels que soient les principes auxquels on se réfère, comment fonctionnent les humains avec leurs passions, leurs défauts, leur culture... C'est une réalité empirique mais qui se comprend. Prenez les sociétés japonaise et indienne. La première est très solidaire - le niveau d'égalité est élevé - mais elle est aussi très intolérante. Il suffit de voir la difficulté des Coréens à s'y faire accepter. La société indienne, elle, admet un grand pluralisme - qui certes se réduit - mais n'est guère solidaire. Les gens passent à côté de quelqu'un souffrant sur le trottoir en considérant que ce n'est pas leur problème. Forger une société à la fois solidaire et tolérante implique un rapport à autrui que l'on ne peut pas obtenir par une simple construction politique et idéologique. La démocratie comme limitation du pouvoir des puissants est une aspiration très largement partagée dans le monde. On l'a observée lors des " printemps arabes ", sur la place Tiananmen en Chine, à l'occasion de la révolution des parapluies à Hong Kong... Les démocraties ne sont pas pour autant identiques. La monarchie républicaine française n'est pas nécessairement vue de manière très positive au nord de l'Europe. La démocratie américaine décontenance parfois les Européens par sa radicalité dans l'exercice de la liberté d'expression ou du droit au port d'armes. Chaque peuple a bricolé sa forme de démocratie. Le premier stade de la démocratie est qu'à l'issue d'élections libres, le perdant quitte le pouvoir. Le fait que le parti islamiste Ennahdha ait cédé le pouvoir après avoir été battu aux élections prouve qu'un niveau important de démocratie s'est installé en Tunisie. Ce n'est peut-être pas suffisant mais ce n'est pas négligeable. Cela dit, il est vrai que la fascination de l'islam pour l'unité de la communauté est difficilement compatible avec la liberté de pensée et d'expression. Oui. Quand on vit dans une société où on ne sait plus à quel saint se vouer, un projet qui véhicule un message de solidarité entre " purs " et de conquête du monde devient formidable. D'ailleurs, il séduit autant des pères de famille que des jeunes chômeurs. Des gens ne se contentent pas de la médiocrité ambiante et aspirent à entreprendre des projets radicaux. Au début du XXe siècle, ils pouvaient devenir missionnaires. Plus tard, ils pouvaient être marxistes et mener des luttes sociales. Désormais, certains sont des écologistes radicaux. Mais rallier Daech offre une autre stature. Le revers de la médaille de l'ouverture à la pluralité est la perte de l'idéal commun. Partager un idéal équivaudrait à ne pas accepter la pluralité. C'est le génie de l'Europe d'être sortie des guerres de religion en édifiant un projet politique commun avec des visions du monde, de la société et de soi différentes. Cela a impliqué que chaque segment de la population - un phénomène très accentué aux Pays-Bas avec le système de " pilarisation " - développe de son côté un rapport à la société qui donne du sens à l'existence. Est survenue l'immigration du Sud. La culture d'origine de ces migrants - avec tout le sens qu'elle donnait à leur existence - a été broyée par l'insertion dans la modernité. Et dans le même temps, la société d'accueil ne leur a pas offert de substitut puisque, en vertu du respect de la pluralité, elle ne voulait plus imposer de vision profonde. Les immigrés se sont donc trouvés orphelins d'un sens à donner à leur vie. Heureusement, certains ont été séduits par la modernité. Mais d'autres ont choisi la radicalité. Sans doute, mais c'est difficile. Il faudrait que l'Europe s'affirme comme porteuse d'une civilisation propre, héritière de toute une histoire et que ceux qui la rejoignent soient invités à s'approprier ce projet. Le pape François s'intéresse aux personnes, guère aux doctrines, aux musulmans, guère à l'islam. Il souligne à juste titre que nombre de musulmans sont pacifiques. Mais, que l'on considère le Coran ou la vie du Prophète, il est difficile de nier que le projet fondateur de l'islam, auquel Daech se réfère, a une forte dimension guerrière. Il faut se méfier des hiérarchies. Si le jugement prend la modernité comme référence, on va trouver que le monde chrétien est plus en phase. Mais on peut aussi estimer que l'Occident se décompose parce qu'il manque de certitudes. A cette aune, c'est clairement l'islam qui a le dessus. Les Chinois, aussi, estiment que l'Occident périclite parce qu'il met trop en valeur l'individu en oubliant, selon eux, que pour fonctionner une société requiert un bon empereur inspiré par la vertu. La prétention minimale que l'on peut nourrir, nous Européens, sans se prétendre supérieurs aux autres, est de creuser le sillon dans lequel nous sommes engagés, en en tirant le meilleur. Tous les humains aspirent à être bien gouvernés. Mais un pouvoir sera-t-il " bon " parce qu'il sera contrôlé par des mécanismes démocratiques ou parce qu'il sera inspiré par la vertu de l'empereur ? Déterminer comment s'articulent politique et morale dans l'exercice du pouvoir ne relève plus de l'universel. L'universel, c'est que la dignité de tout le monde, surtout des pauvres, soit respectée. Dans le monde musulman, le sens de la dignité est fort prégnant. Pour nous, la question n'est pas d'abandonner l'universel. Que la liberté règne partout, cela a un sens. Mais voyez la difficulté à traduire le mot liberté en chinois. Cela a pris un temps énorme. Que la liberté puisse avoir une portée universelle ne signifie pas qu'on en a tous la même conception. Or, ce qui est vrai pour les principes modernes l'a aussi été pour le christianisme. Le monde chrétien n'est pas innocent de ce rêve d'universalité. Il suffit de voir sa rencontre difficile avec la Chine lors de la querelle des rites. Elle n'est pas fermée. Des musulmans, attirés par la lucidité et l'intelligence modernes, empruntent cette voie. Mais cela représente un deuil important : renoncer à l'idée que le Coran est incréé, qu'il est la parole littérale de Dieu. La question cruciale est : ces musulmans vont-ils rester marginaux, voire être taxés d'apostasie, ou va-t-il se construire à partir d'eux un islam européen ou... iranien ? Certains pensent que c'est à partir de l'Iran que cet islam est en train de se construire. Il y a déjà eu des islams syncrétiques. Cela ne m'étonnerait pas qu'un islam de ce type émerge. Mais pouvoir vous dire quand, c'est une autre histoire. (1) Chrétien et moderne, par Philippe d'Iribarne, Gallimard, 240 p. Propos recueillis par Gérald Papy- Photo : Renaud Callebaut pour Le Vif/L'Express