Armé d'un grand bouclier de Plexiglas, Danny s'efforce de couvrir la retraite des centaines de manifestants chassés par les gaz lacrymogènes. En ce dimanche 11 août, la police hongkongaise n'a pas attendu pour disperser la cohorte juvénile qui assiège le commissariat du quartier de Tsim Sha Tsui. La plupart des protestataires, vêtus de noir, portent un casque, des lunettes protectrices et un masque, histoire de préserver leur anonymat et d'atténuer la brûlure des nuages de " lacrymos ". Lycéen de 17 ans, Danny arbore, quant à lui, la tenue des révoltés enclins à batailler en première ligne : un véritable masque à gaz, des protections rigides cuirassant ses jambes et ses avant-bras, ainsi que cet imposant bouclier, acheté en ligne et déjà fissuré par une balle en caoutchouc.

" J'ai eu de la chance, admet-il. J'en ai pris une autre sur la boucle de mon ceinturon, mais j'ai vu quelqu'un, tout à côté de moi, touché en pleine tête. " " Nous ne faisons que nous défendre ", insiste le jeune insoumis. Avant de concéder qu'aux yeux de ses compagnons de lutte un certain degré de violence est devenu nécessaire. " Sinon, argue-t-il, le gouvernement ne bouge pas ! " Allusion à l'exécutif de la Ville-Etat, rétrocédée par le Royaume-Uni le 1er juillet 1997, inféodé à Pékin ?

Plus de deux mois après les premiers rassemblements monstres qui auraient mobilisé, dans les rues de Hong Kong, jusqu'à deux millions de citoyens, soit plus du quart de la population, l'élan contestataire déclenché par un projet de loi autorisant les extraditions vers la Chine tend à se radicaliser. Si elles ont consenti, début juin dernier, à " suspendre " le texte controversé, les autorités locales n'ont pour le reste rien lâché. Les manifestants, eux, exigent le retrait officiel et définitif de la loi, davantage de libertés démocratiques et une enquête sur les violences policières.

Et pour cause. Au soir du 11 août, une infirmière engagée au sein du mouvement a été éborgnée par un tir de " sac à pois ", projectile utilisé normalement dans des émeutes très violentes. Depuis lors, l'arsenal protestataire s'est enrichi d'un nouvel accessoire symbolique : le cache-oeil. De plus, des policiers déguisés en manifestants ont infiltré les rangs de la contestation afin de procéder à des arrestations brutales. Autant de scènes qui, diffusées en live streaming par des médias locaux, renforcent la détermination des plus radicaux et ébranlent le pacifisme des militants modérés.

Malgré son statut de fonctionnaire, Baggio, 27 ans, foulard sur le visage et mèche rebelle, n'hésite pas à " monter au front ". " C'est de la désobéissance civile, pas de la violence, nuance-t-il. On ne s'attaque pas aux gens, on ne vole pas, on ne vandalise pas les magasins. " A entendre cet ambulancier, un autre facteur alimente la colère de la jeunesse : le manque de perspectives dans une société où les richesses sont de plus en plus concentrées. " Le logement coûte vraiment trop cher, précise Baggio. Moi, j'habite encore chez mes parents. Il faut gagner au moins 40 000 dollars hongkongais par mois (environ 4 500 euros) pour envisager d'acheter. Or, impossible de fonder une famille si on n'est pas propriétaire. Aujourd'hui, les jeunes n'ont pas vraiment de vie sexuelle, faute de disposer d'un endroit bien à eux ! " Une certitude : Hong Kong affiche l'un des taux de fécondité les plus faibles au monde.

C'est de la désobéissance civile, pas de la violence.

A l'instar de nombre de manifestants interrogés, l'ambulancier pointe du doigt l'immigration des Chinois du continent ; elle accroît la pression sur les ressources de l'ancienne colonie britannique, de l'habitat aux écoles. " Ici, avant, tout était pour les habitants de Hong Kong, soupire-t-il. Mais le pouvoir a une stratégie : il accueille chaque jour 150 nouveaux Chinois. Dans la rue, on entend beaucoup de gens qui parlent mandarin, et non cantonais. Parfois, je me demande si je vis encore à Hong Kong. "

Certes, la plupart des familles du cru ont émigré de Chine depuis la conquête de l'empire du Milieu par les communistes, en 1949. Pour autant,Baggio invoque une différence notable : quand le territoire était encore sous la tutelle de Londres, les Chinois qui s'y réfugiaient fuyaient le communisme. Rien de tel aujourd'hui. " Ceux qui débarquent défendent le parti, tranche-t-il. Rançon du lavage de cerveau qu'ils ont tous subi. Et nous ne voulons pas que nos enfants soient les prochains à se voir infliger ce type d'éducation. "

Beaucoup en conviennent : plus que la loi d'extradition, ce sont bien le dédain de l'exécutif et l'agressivité de la police qui les ont persuadés de rallier la révolte. Tel est le cas de cet ingénieur de 32 ans. Il a participé à son premier rassemblement après l'attaque, le 21 juillet dernier, de manifestants et de simples usagers du métro par des gros bras de triades hongkongaises. L'assaut lancé dans la station Yuen Long, dans le nord de la cité, avait fait 45 blessés, sans que les forces de l'ordre ne daignent réagir. Les images de l'infirmière éborgnée ont achevé de convaincre notre ingénieur, qui a pris un jour de congé pour retrouver les " occupants " de l'aéroport, théâtre d'un sit-in massif qui a causé deux jours durant l'annulation de tous les vols. " Les images des affrontements m'ont rendu fou de rage, admet-il. Je n'ai pas dormi de la nuit. "

Depuis juin, Samson Yuen, professeur assistant à l'université de Lingnan, parcourt les cortèges, questionnaires en main, en compagnie d'une poignée d'autres chercheurs. Son constat ? Si les premières manifestations d'ampleur fédéraient toutes les catégories socioprofessionnelles, les initiatives de désobéissance civile et les confrontations avec la police mobilisent, elles, les plus jeunes et les plus éduqués. " Selon les cas, de 60 % à 80 % des participants sont étudiants ou détenteurs d'un titre universitaire ", souligne-t-il. Pour autant, la moitié des personnes interrogées déclarent appartenir à la classe sociale inférieure. " Avant, le diplômé relevait automatiquement de la middle class, relève Samson. Tel n'est plus le cas, car, en entrant dans la vie active, il arrive qu'il touche un salaire très médiocre. En clair, la mobilité sociale recule. "

Très vite, l'avant-garde de la rébellion a appris à s'adapter. Dès le blocage du tunnel qui relie l'île de Hong Kong au continent, on a vu quelques centaines de protestataires filer vers le métro. " Il faut être fluide comme de l'eau afin d'éviter l'arrestation ", précise Emily, 17 ans, en référence au fameux précepte de l'acteur sino-américain Bruce Lee, idole des cinéphiles épris d'arts martiaux. Pour dérouter l'adversaire : " Be water ! "

Dans le casque de chantier jaune qu'elle tient à la main, d'épais gants de cuir ignifugés. " Pour renvoyer les cartouches de gaz sur la police, explique-t-elle. Jamais je n'aurais cru que j'apprendrais à me battre si jeune contre les lacrymos, mais on en est là... " Avant de mettre le cap sur la prochaine cible, un commissariat plus au nord, elle prend un selfie avec ses deux copines, visage masqué, et le publie sur Instagram.

" On est prêts à tout pour une raison simple, soutient-elle. Si on ne lutte pas maintenant, il sera trop tard. On ne veut pas devenir une ville chinoise comme une autre. La meilleure formule ? L'indépendance de Hong Kong. "

Par Simon Leplâtre.