On connaît le goût d'Emmanuel Macron pour la provocation. Dans ce registre, il ne déçoit jamais. Tout récemment, l'un de ses contacts réguliers - de ceux qu'il sollicite et qu'il écoute - lui balance, mi-narquois, mi-admiratif : " Tu es vraiment fait pour la politique, tu es autoritaire, cynique, ingrat. " Et le président de répondre : " T'as pas un quatrième adjectif ? "
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On connaît le goût d'Emmanuel Macron pour la provocation. Dans ce registre, il ne déçoit jamais. Tout récemment, l'un de ses contacts réguliers - de ceux qu'il sollicite et qu'il écoute - lui balance, mi-narquois, mi-admiratif : " Tu es vraiment fait pour la politique, tu es autoritaire, cynique, ingrat. " Et le président de répondre : " T'as pas un quatrième adjectif ? " Autoritaire, cynique, ingrat, c'est déjà pas mal ! Tant que l'autorité ne vire pas à l'autoritarisme, que le cynisme exprime la prise en compte du réel, et l'ingratitude, le refus du clientélisme, tout va bien : les Français n'apprécieraient pas un président Bisounours et sous influence. Mais si les trois adjectifs dérivaient vers l'arrogance, l'éloignement, le mépris ? Ils sont quelques-uns, dans l'entourage du chef de l'Etat français, conseillers, parlementaires, compagnons de route, à redouter ce glissement. Eux-mêmes voient le président comme un garçon " simple, direct et amical ", tout en le mettant en garde contre la perception de ses concitoyens. Lucides, mais prudents, ils ne parlent que sous couvert d'anonymat. A chacun ses épouvantails. Certains ont frémi devant le documentaire de Bertrand Delais, Macron président, la fin de l'innocence, diffusé le 7 mai dernier, sur France 3. D'autres ont détesté l'affrontement télévisé, le 15 avril, avec Jean-Jacques Bourdin (BFMTV-RMC) et Edwy Plenel (Mediapart). D'autres encore savent que, si les petites phrases chocs n'enflamment qu'un temps le débat médiatique, elles marquent durablement l'esprit des électeurs. A chacun ses références. Valéry Giscard d'Estaing, Edouard Balladur pour la froideur technocratique ; Dominique de Villepin pour la morgue ; Lionel Jospin pour la distance. Tous s'inquiètent d'un scénario noir : on laisse Macron faire les réformes qui fâchent et en mai 2022, du balai ! " C'est le syndrome Giscard (NDLR : président de 1974 à 1981), je pense que Macron va réussir, mais il n'est pas sûr que les Français lui en soient reconnaissants. Ils n'aiment pas les premiers de la classe, et il commence à les énerver par excès de brio. C'est un problème comportemental ", estime ce visiteur du soir. Un proche ajoute : " J'ai une vraie crainte amicale qu'il perde en sympathie. Les gens pourront se dire : "OK, il fait le job, mais ai-je envie de passer encore cinq ans avec lui ?" Or, il a besoin de dix années de mandat pour mener à bien son action. " Quelques-uns, encore plus préoccupés, craignent pour la réussite même des réformes. On ne donne sa confiance qu'à des gens dont on se sent proche. Et, sans confiance, Emmanuel Macron peut-il transformer la France comme il l'ambitionne ? La question de la proximité peut devenir un poison, comme l'explique Chloé Morin, directrice de l'observatoire de l'opinion à la Fondation Jean-Jaurès : " La manière dont les gens jugent la politique passe par les personnes : s'ils considèrent qu'Emmanuel Macron ne les comprend pas, ne ressent pas d'empathie pour eux, les Français auront tendance à penser que ses décisions sont injustes. " La proximité, vaste programme ! Pour être proche d'Emmanuel Macron, il faut courir très vite. " Il est comme Usain Bolt. Depuis qu'il a 16 ans, il est plus rapide que tout le monde. On lui dit : "Ralentis !", il répond : "Rattrapez-moi !", constate le conseiller politique d'un ministre de droite. En un an, sa puissance de feu a doublé. En politique, il en connaît trois fois plus que nous, et, en plus, il est devenu le leader du monde, ça monte forcément à la tête. " Dans Le Journal du dimanche du 6 mai, alors qu'il vole vers l'Australie, le chef de l'Etat déclare : " Je ne veux pas faire la guerre au régime syrien. " " Ce "je" n'est pas adapté ", commente un proche. Le président ne devrait pas forcément utiliser la première personne du singulier. Des petits gestes s'accumulent, qui interrogent les proches. La réappropriation du fort de Brégançon, lieu de villégiature des présidents français, l'anniversaire des 40 ans fêté au château de Chambord, la belle vaisselle de Sèvres commandée par l'Elysée, le Falcon pour parcourir 100 kilomètres entre La Roche-sur-Yon et Rochefort, lors d'un déplacement en Vendée. Bien sûr, chaque décision peut s'expliquer. Brégançon ? On n'a rien trouvé de mieux, alors que la maison familiale du Touquet n'offre ni intimité ni sécurité. L'anniversaire ? Le président a tout payé de sa poche. La vaisselle ? La République française doit valoriser ses artisans de talent. Le Falcon ? La meilleure option en termes de temps et de sécurité. Mais l'addition peut irriter, parce que le chef de l'Etat est jeune, parce que, quand on réforme, mieux vaut ressembler à un moine. Un député La République en marche (REM) a inventé une théorie, celle des trois couches. " Le président de la République couvre très bien celle du bas, la mécanique gouvernementale, les deux pieds dans la glaise. Et très bien celle du haut, l'international et une ambition forte pour le pays. Reste celle du milieu, le comportement, la méthode, qui laissent à désirer. Mais Emmanuel Macron est persuadé que la câlinothérapie nuirait à l'efficacité des réformes. " Ceux qui pensaient avoir soutenu un social-démocrate danois, soucieux des corps intermédiaires et de la société civile, tombent de leurs rêves. Le président aime bien se définir comme " gaullo-mitterrandien ", très à l'aise avec les règles et les rites de la Ve République. " Pensez qu'en une nuit, ce type peut décider tout seul d'envoyer 4 000 hommes faire la guerre ! " soupire un fidèle de l'ancien Premier ministre Michel Rocard. Trois facteurs aggravent ce sentiment de toute-puissance, notent ses amis, trois facteurs a priori positifs pour le chef de l'Etat, mais qui ne l'incitent ni à l'introspection ni à l'inflexion : l'économie va un peu mieux et conduit l'opinion à lui laisser du temps. Pour l'heure, la mayonnaise des mécontentements, promise depuis un an, ne prend pas. Le chef de l'Etat règne en situation de monopole sur la vie politique française. Monopole fragile, imaginent les inquiets : un autre Macron peut surgir aussi inopinément que son premier avatar. " Une victoire foudroyante ne vous met pas à l'abri d'un décrochage tout aussi brutal ", analyse un conseiller. Les Français, eux, découvrent qu'ils ont élu un bloc de granit. Imperméable à la démagogie. Quitte à paraître insensible. " Je ne suis pas le Père Noël parce que les Guyanais ne sont pas des enfants ", dit le président, alors qu'il rencontre les habitants de ce département d'outre-mer. Les aides sociales coûtent " un pognon dingue ", balance-t-il, au cours d'une réunion interne à l'Elysée, dont la vidéo est mise en ligne par sa conseillère presse, Sibeth Ndiaye. La hausse de la contribution sociale généralisée (CSG) pour une partie des retraités ? Il assume. Le contournement des syndicats ? Il le revendique. La réduction de cinq euros des aides personnalisées au logement (APL) ? Une connerie, mais il la maintient, plutôt que de laisser penser que sa main tremble. " Le meilleur moyen de faire échouer une demande, c'est de la porter sur la place publique, dit un député REM. Pendant le débat sur la loi Asile et Immigration, Gérard Collomb, ministre de l'Intérieur, dîne avec les députés La République en marche. Nous contestons une mesure sur les étrangers malades. Mais je dissuade l'une de mes collègues de porter l'affaire dans la presse. Je lui explique que, dans ce cas, nous n'obtiendrions rien. " Un autre élu REM, proche de Macron, décrypte : " Il s'est toujours comporté avec cette audace ou cette inconscience, le problème est qu'elles ne sont pas toujours reçues comme positives. Il parle de la réalité, il parle de ce qui ne va pas. Cela ne fait plaisir à personne de s'entendre dire qu'il est dans la merde, d'autant que les effets de sa politique ne sont pas encore visibles. " Si les opposants affirment ressentir du mépris, les sympathisants font part de leur incompréhension. Le chef de l'Etat continue de les convaincre par sa politique de réformes, mais ils sont de plus en plus agacés par certains de ses comportements. Jupiter peut-il être aimable ? Ceux qui s'inquiètent de sa froideur reconnaissent qu'après les quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande le style présidentiel devait renouer avec la majesté, avec l'autorité. Comment les conjuguer avec la proximité ? Un ancien de la campagne commente : " On comprend qu'Emmanuel Macron ne voulait pas être François Hollande, il voulait imprimer du rythme, de l'action. Il l'a fait et doit passer à autre chose, préparer la suite, montrer qu'il a compris qu'on ne peut pas tout changer avec la seule loi. " Un député de la majorité résume ce mélange d'adulation et d'effroi, partagé par nombre de soutiens : " Emmanuel Macron est un prince capricieux, despotique et cruel. Cela n'empêche pas qu'il peut être un grand prince. Il me trouble. Il parle vraiment à la nation, ce qui tire les Français par le haut. Mais ses réactions au quotidien sont préoccupantes. C'est tellement simple d'être un peu débonnaire ! " A l'Elysée, on défend cette empathie dont le président peut (aussi) faire preuve lors de ses déplacements, dans ses contacts directs avec les Français. L'impression de distance ? Juste une impression, due à sa réussite, à son parcours, à son ancien métier de banquier. L'entourage du président revendique une grande sérénité et des sondages montrant les Français prêts à accueillir la transformation. D'ailleurs, les critiques sur le fond de sa politique glissent sur le président. Les remarques qu'il écoute concernent son style, son comportement. " Il est lucide sur le risque de décrochage affectif ", décrit un proche. A ceux qui l'alertent, il répond : " Tu as raison, que faut-il faire ? " Ils sont plusieurs à lui conseiller de labourer les provinces, de plonger dans la réalité. Il ne peut qu'y gagner, estiment-ils : " Il n'est pas comme Valéry Giscard d'Estaing ou EdouardBalladur, il est capable de dormir dans un sac de couchage à la belle étoile ", affirme un membre de la garde rapprochée. Il arrive que le chef de l'Etat français décroche son téléphone. Pour plaider, pour comprendre. A la rentrée 2017, un habitué des présidents lui adresse une note intitulée : le danger de l'arrogance. L'auteur le prévient de ce sentiment qui braque l'électorat d'opposition, mais qui peut aussi toucher les macronistes. Deux jours plus tard, le locataire de l'Elysée invite son interlocuteur. " Emmanuel Macron a un talent incroyable pour écouter, confie-t-il. Il se lève, prend un carnet, note. Sur une heure, je parle plus de la moitié du temps. Quand je rencontrais Nicolas Sarkozy, c'était cinq minutes pour moi et le reste pour lui. " Parce qu'il veut cette relation directe avec la France, le président Macron affronte les mécontents. Ainsi, il traite lui-même les mails envoyés à son adresse personnelle : il l'avait donnée, un jour, du temps où il était ministre de l'Economie. Elle s'est aussitôt répandue sur Twitter. Il l'utilise toujours, et jamais celle de l'Elysée. Il répond à ceux qu'il connaît, à ceux qu'il ne connaît pas. Il répond parce que le sujet, le message l'intéressent. Beaucoup à ces retraités furieux de la hausse de la CSG, pas mal aux craintes face à la réforme de la SNCF. Le 14 avril - veille de son interview par Bourdin et Plenel -, il prend le temps d'un échange (il réagit à deux reprises) avec un " simple citoyen ", comme se définit lui-même le rédacteur du courriel, sur les mérites comparés de la CSG et de la TVA. S'implique-t-il pour convaincre ou pour changer ? Un ministre, anciennement Les Républicains, analyse : " Toutes les critiques doivent être prises en considération. " Un autre ministre, anciennement socialiste, donne l'avis contraire : " Il ne faut pas revenir sur son style. " Emmanuel Macron suivra-t-il ces deux recommandations ? Continuera-t-il à écouter sans se réformer ou Jupiter parviendra-t-il à passer des compromis avec lui-même ? Par Corinne Lhaïk.