A dults in the room, le dernier film de Costa-Gavras, est sorti sur nos écrans. Inspiré du livre de l'ancien ministre grec des Finances Yanis Varoufakis, Conversations entre adultes (Les liens qui Libèrent, 528 p., 2017), il décrit le bras de fer entre la Grèce et l'Union européenne pour surmonter la crise de la dette de 2015. Le réalisateur revient sur cette " tragédie grecque " et analyse l'évolution actuelle de l'Union européenne.
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A dults in the room, le dernier film de Costa-Gavras, est sorti sur nos écrans. Inspiré du livre de l'ancien ministre grec des Finances Yanis Varoufakis, Conversations entre adultes (Les liens qui Libèrent, 528 p., 2017), il décrit le bras de fer entre la Grèce et l'Union européenne pour surmonter la crise de la dette de 2015. Le réalisateur revient sur cette " tragédie grecque " et analyse l'évolution actuelle de l'Union européenne. Pour vous, Yanis Varoufakis est-il un héros ? Non. Je l'ai traité comme un témoin de ce moment particulier qui dure cinq mois et quelques jours. Le film n'est pas ce qu'il m'a raconté mais bien ce qu'il a lui-même enregistré. Il s'est aperçu qu'à l'issue des réunions, il n'y avait plus de notes, plus de traces de ce qui avait été discuté. Donc, il a décidé d'enregistrer les débats. Il pouvait ainsi dire à son Premier ministre, Alexis Tsipras : voilà ce que j'ai dit, ce qu'ils m'ont répondu, voilà la situation. L'authenticité est irréfutable. D'ailleurs, personne n'a attaqué le livre de Varoufakis sur la véracité des faits. Comment expliquez-vous le caractère intraitable des Européens à l'égard de la Grèce ? Volonté inébranlable d'appliquer la doctrine budgétaire ou besoin d'empêcher toute alternative progressiste ? Les deux raisons ont motivé les Européens. Ils voulaient appliquer la rigueur. Mais ils ne pouvaient pas non plus accepter qu'une gauche radicale, dans une Europe entièrement libérale, bénéficie de cadeaux, de crainte que cela ne renforce les autres gauches. Ils avaient aussi l'intention de punir la Grèce parce qu'elle avait triché. Ils ont donc voulu faire un exemple. Le problème est qu'ils n'ont pas pensé qu'à l'autre bout de la chaîne, il y avait un peuple. Cela a coûté très cher à la Grèce sur le plan social et même économique. Elle a dû vendre, très souvent à des prix ridicules, de nombreux " bijoux de famille ". Un grand nombre de jeunes Grecs diplômés ont dû partir au lieu de servir leur pays avec leur savoir-faire, pourtant payé par les Grecs. Les Européens n'ont pas agi par vice, par haine. Ils avaient des raisons objectives. Mais elles n'étaient pas suffisantes pour mettre la Grèce dans l'état où elle se trouve et où elle va rester pendant dix ou quinze ans encore. Selon vous, l'Union européenne est-elle définitivement devenue une machine d'uniformisation libérale ? Oui, complètement. Cette machine libérale a donné naissance à des monstres comme Google, qui refuse de payer des impôts ou de rémunérer les droits des journalistes dont il utilise les articles. Un autre monstre, Facebook, décide, lui, de créer une monnaie parce que la vôtre ne l'intéresse pas et, en plus, il l'appelle Libra. Or, une monnaie libre, c'est la catastrophe. Le libéralisme enfante de plus en plus ce type de monstres. L'Union européenne, de son côté, se choisit des dirigeants qui ne sont pas respectables. José Manuel Barroso n'était pas respectable. Il l'a prouvé à la fin de son mandat ( NDLR : en acceptant d'être embauché par la banque Goldman Sachs). Autre personnage non respectable, Jean-Claude Juncker, qui a fait de son pays un formidable paradis fiscal quand il était Premier ministre luxembourgeois et qui a tout de même été désigné à la tête de la Commission européenne. Cette Europe ne correspond pas du tout à celle dont j'ai rêvé et à celle que souhaitaient ses fondateurs. Votre conviction dans le projet européen est-elle fortement ébranlée ? Pensez-vous un sursaut possible ? Ma conviction est incontestablement ébranlée. Il y a tout de même des sources d'espoir. Le président français Emmanuel Macron avait prononcé un discours enthousiasmant à la Sorbonne en septembre 2017. Nous avons désormais une femme, Ursula von der Leyen, à la tête de la Commission européenne. Elle peut changer les choses. Si elle réussit à introduire de la sensibilité féminine dans les rouages de l'Union, ce sera formidable. Un petit indice m'a encouragé. Les candidats commissaires qui, en même temps, spéculaient dans des affaires financières ont été écartés. On ne l'avait pas fait par le passé. Si cela continue dans cette direction, les choses peuvent changer. Estimez-vous qu'Alexis Tsipras, en acceptant finalement les conditions des Européens, a trahi le peuple grec ou n'avait-il pas d'autre choix ? Alexis Tsipras est un personnage de tragédie. Il a représenté un espoir formidable puisque les Grecs ont voté pour lui, homme de gauche radicale, afin d'éliminer tous les dirigeants politiques précédents qui avaient perdu toute crédibilité. Il s'est retrouvé avec un pays confronté à une crise colossale, sans expérience de Premier ministre, sans amis à l'Europe, sauf les Français et encore... Avec Yanis Varoufakis, il entreprend tout ce qu'il peut pour trouver une solution. Et, en définitive, il est tellement pressé de tous les côtés qu'il finit par céder, par accepter le diktat de l'Europe et faire le contraire de ce qu'il a promis. On est en pleine tragédie. Dans une note que Varoufakis m'a montrée, il dit d'ailleurs se sentir comme " un espadon pris à l'hameçon ". Il cède. Et que fait-il ? Il se présente devant le Parlement où une majorité approuve sa décision. Deux mois après, il organise des élections nationales et les remporte. Il est donc complètement légitime. Mais l'éthique politique, elle, est absente. Finalement, le peuple ne le lui pardonnera pas. N'y a-t-il pas un côté injuste à voir la Nouvelle démocratie, de droite, l'emporter lors des dernières élections législatives ? Alexis Tsipras a fait tout le sale boulot. Mais peu de gens lui en savent gré... Je ne vais pas me prononcer directement sur cette question. Mais j'ai inséré une phrase dans mon film : " Le peuple a toujours raison, même quand il s'est trompé. " C'est ça, la démocratie. Tsipras a payé pour les déceptions vécues par les Grecs. Il reste néanmoins un dirigeant qui compte et continuera à jouer un rôle important dans la politique grecque parce qu'il est encore jeune. Même si l'acceptation du diktat de l'Union européenne va le poursuivre.