Emmitouflés dans leurs anoraks et coiffés d'une toque, les habitants de la petite ville de Zagan, dans l'ouest de la Pologne, agitent de petits drapeaux américains. Bravant le froid et la neige, ils sont venus en nombre, le 14 janvier dernier, saluer l'arrivée des premiers éléments d'une brigade blindée de l'US Army. En 2017, quelque 3 500 " soldats de fer " et 2 000 véhicules, dont près de 90 chars Abrams de dernière génération, débarquent en Europe centrale dans le cadre de l'opération américaine Atlantic Resolve, qui complète la " présence rehaussée " de l'Otan face à la Russie. L'Alliance atlantique, de son côté, va déployer, en Pologne, dans les Etats baltes ou dans la région de la mer Noire, quatre bataillons de forces multinationales, conduits par les Américains, mais aussi par les Canadiens, les Britanniques et les Allemands. Une trentaine de soldats belges sont, sous le commandement de ces derniers, déployés en Lituanie depuis le 24 janvier. Comme un retour de l'histoire.
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Emmitouflés dans leurs anoraks et coiffés d'une toque, les habitants de la petite ville de Zagan, dans l'ouest de la Pologne, agitent de petits drapeaux américains. Bravant le froid et la neige, ils sont venus en nombre, le 14 janvier dernier, saluer l'arrivée des premiers éléments d'une brigade blindée de l'US Army. En 2017, quelque 3 500 " soldats de fer " et 2 000 véhicules, dont près de 90 chars Abrams de dernière génération, débarquent en Europe centrale dans le cadre de l'opération américaine Atlantic Resolve, qui complète la " présence rehaussée " de l'Otan face à la Russie. L'Alliance atlantique, de son côté, va déployer, en Pologne, dans les Etats baltes ou dans la région de la mer Noire, quatre bataillons de forces multinationales, conduits par les Américains, mais aussi par les Canadiens, les Britanniques et les Allemands. Une trentaine de soldats belges sont, sous le commandement de ces derniers, déployés en Lituanie depuis le 24 janvier. Comme un retour de l'histoire. Fondée en 1949, face au bloc communiste naissant, l'Alliance atlantique semble vivre une seconde jeunesse depuis l'annexion de la Crimée en territoire ukrainien par Moscou, en 2014. Elle élabore un système de défense antimissile, développe une nouvelle force de réaction très rapide, déploie des troupes au sol à des fins d'exercices, et des avions de chasse occidentaux assurent la police du ciel. Disposant du budget de loin le plus important, l'Amérique contribue fortement à cette politique dite de " réassurance " des ex-pays de l'Est, avalisée au sommet de Newport (pays de Galles) en 2014. Décidé sous Barack Obama, le déploiement des troupes américaines s'est déroulé à marche forcée, avant la prise de fonctions de... Donald Trump, le 20 janvier. Car, avec lui, le ton change dans la relation transatlantique. Le nouveau chef de la première puissance militaire du monde martèle que l'Otan est " obsolète ", notamment " parce qu'elle ne s'est pas occupée du terrorisme ". Traduction : arrêtez avec votre guerre froide, les menaces sont ailleurs. A Bruxelles, où l'on s'attendait plutôt à voir Hillary Clinton inaugurer cette année le nouveau siège de l'Alliance, le réveil est brutal. " Au début, les gens écoutaient Trump avec un air amusé, confie un homme du sérail. Quand il a été élu, c'est devenu stressant, surtout chez les alliés de l'Est. Tout le monde est surpris et effaré. Même dans l'équipe américaine, les fonctionnaires naviguent à vue. " Fidèle à son tempérament imprévisible, Trump n'a cessé de souffler le chaud et le froid. Après son élection, le futur président a semblé remettre en question l'engagement américain en Europe, puis il a conditionné la défense des pays baltes au respect de leurs engagements financiers à l'égard de l'Otan, quitte à tirer un trait sur le principe fondateur de celui-ci - selon l'article 5 du traité, si un membre est agressé, c'est toute l'Alliance qui se considère attaquée. " Ce discours divise et affaiblit la crédibilité de l'Otan, s'inquiète Alexandra de Hoop Scheffer, directrice, à Paris, du German Marshall Fund, un centre de réflexion. De même, quand il applaudit le Brexit, Donald Trump prend parti pour la désunion de l'Europe. Tout cela est une invitation lancée à Vladimir Poutine afin qu'il continue à tester la cohésion de l'Alliance et des Européens. " Secoués, les principaux leaders européens - Angela Merkel, Theresa May et François Hollande - ont fait passer le message : mieux valait ne pas jouer avec le pilier de la sécurité en Europe depuis soixante-huit ans. Trump semble l'avoir entendu puisqu'il reconnaît désormais " l'importance " de l'Otan. Position relayée par le nouveau patron du Pentagone, le secrétaire à la Défense James Mattis, que personne n'imagine militer pour un retrait alors qu'il a été le dernier général américain à la tête du commandement Transformation (1), de 2007 à 2009. Mattis devait préciser les demandes américaines lors de la réunion des ministres de la Défense, des 15 et 16 février, à Bruxelles, avant un sommet de l'Alliance, au printemps, en présence du président américain. Qui reste néanmoins à convaincre. D'ici là, l'Otan fourbit ses arguments (voir page suivante). Sur le fond, Trump reproche d'abord aux alliés européens de ne pas dépenser assez pour leur défense. " Sous les administrations Bush et Obama, Robert Gates et Ashton Carter soulignaient déjà qu'il fallait davantage partager le fardeau, remarque un officiel de haut rang. Avec Trump, le style et l'intensité de la demande changent, pas sa nature. Il est sceptique, certes, mais il s'en remet à Mattis. Or, une partie des réformes ont déjà été lancées. D'une certaine manière, il va recueillir les fruits de ces efforts. " A Newport, les alliés se sont engagés à augmenter leurs dépenses de défense à 2 % du PIB d'ici à 2024. Seuls cinq pays sur 28 membres y consacrent cette somme aujourd'hui, mais la majorité d'entre eux a relevé ce budget l'an dernier. Longtemps à la traîne, pour des raisons historiques, l'Allemagne est seulement à 1,19 %, mais son budget doit augmenter de 7 % cette année et atteindre 37 milliards d'euros - Berlin dépassera alors Paris pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Pour le Royaume-Uni, après le Brexit, l'enceinte otanienne retrouve toute son importance. " Si tous les alliés rallient les 2 %, cela représente 94 milliards d'euros par an de dépenses militaires supplémentaires, ajoute notre interlocuteur à l'Otan. C'est l'équivalent du budget militaire de la Russie. " L'autre reproche concerne la lutte contre le terrorisme, érigée en priorité par Donald Trump. L'Otan y contribue déjà, rappelle le général français Denis Mercier, à la tête du commandement Transformation de l'Alliance : une mission d'assistance aux forces de sécurité afghanes a pris le relais de la force internationale en Afghanistan, des avions de surveillance Awacs appuient la coalition anti-Daech au Levant et un programme vient d'être lancé afin de former les forces de sécurité irakiennes à faire face aux engins explosifs improvisés utilisés par Daech. " L'élément clé du contre-terrorisme, c'est que les pays en première ligne - Irak, Afghanistan... - puissent développer leur propre résilience via des capacités militaires interopérables avec l'Otan ", souligne le général Mercier, qui souhaite établir une feuille de route pérenne avec ces pays. Trump a-t-il en tête de demander que la coalition anti-Daech, dirigée actuellement par les Etats-Unis, passe sous le contrôle de l'Otan ? Les Européens, eux, et pas seulement à l'Est, craignent surtout un " deal " avec Poutine, qui se ferait à leur détriment. Trump ne partage pas, tant s'en faut, l'animosité d'Obama à l'égard de son homologue russe. Mais les deux leaders n'ont pas les mêmes priorités : la levée des sanctions sur le dossier ukrainien côté russe, la guerre contre Daech côté américain. Seraient-ils prêts à faire des concessions mutuelles ? Rien n'est moins sûr, mais une nouvelle ère de tractations commence. (1) Créé en 2003, le commandement Transformation est chargé de la doctrine de défense et des changements nécessaires au sein de l'Alliance. Il est l'un des deux centres de commandement de l'Otan, avec le commandement Opérations. De notre envoyé spécial Romain Rossi.