A chaque nouvelle défaite, la même angoisse revient dans les couloirs de la Maison Willy-Brandt. Et si, à l'instar du Parti socialiste français, le Parti social-démocrate allemand (SPD) se voyait contraint de vendre son siège, un imposant paquebot de verre et de béton au coeur de Berlin ? Depuis près de deux décennies, les défaites électorales se succèdent. Avec, pour conséquence, la diminution régulière des ressources allouées par l'Etat allemand dans le cadre du financement des partis politiques.

Pour remédier à cette érosion électorale et budgétaire, les délégués du parti viennent de porter à leur tête une nouvelle direction, plus à gauche, incarnée par un tandem d'inconnus pas franchement charismatiques : le terne Norbert Walter-Borjans, ancien ministre des Finances de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, et l'obscure Saskia Esken, une députée du Bade-Wurtemberg sans grande expérience nationale. " Ce virage à gauche est sans doute la meilleure chose qui puisse arriver au SPD, observe toutefois Gerd Mielke, politologue à l'université de Mayence et auteur de nombreux ouvrages sur la gauche allemande. Comme en France, les sociaux-démocrates sont tout simplement menacés de disparition. "

immigration, climat... le SPD n'a pas répondu aux préoccupations des gens.

Qu'elle semble loin, l'inauguration du siège du parti en 1996 ! A l'époque, tout semblait sourire au SPD. Dans les urnes, la vénérable institution fondée en 1875 dépassait alors régulièrement les 40 %. Et un seul rival était de taille à se mesurer à lui, le Parti chrétien-démocrate (CDU). A elles seules, ces deux formations mobilisaient alors 80 % des électeurs allemands. Mais aujourd'hui, le SPD doit affronter la double concurrence de la gauche radicale (Die Linke) et des écologistes (Die Grünen), tandis que, à l'extrême droite de l'échiquier politique, l'AfD bouleverse encore davantage le jeu.

En vingt ans, le parti de Willy Brandt et d'Helmut Schmidt a carrément vu ses scores électoraux se réduire de moitié. En mai dernier, lors des européennes, les sociaux-démocrates ont obtenu 15 % des suffrages seulement, soit deux fois moins que la CDU. Et, pour la première fois, ils ont été dépassés par les écologistes (20 %), qui représentent désormais la deuxième force politique du pays au niveau national. Plus récemment, en septembre et en octobre, le SPD s'est effondré lors de deux scrutins régionaux, en Saxe et en Thuringe, avec quelque 8 % des voix dans les deux Länder, contre 34 % en 1998. Quant au nombre d'adhérents - 400 000 actuellement -, il a lui aussi été divisé par deux.

A l'origine de cette chute vertigineuse, il y a les réformes de l'Agenda 2010 menées par l'ancien chancelier social-démocrate Gerhard Schröder (1998-2005). Avec le soutien des conservateurs, ce dernier prend alors une série de mesures destinées à redynamiser l'économie : dérégulation du travail, réforme des retraites (avec un financement par capitalisation), refonte du système de santé. " Si nous ne modernisons pas notre économie sociale de marché, ce sont les marchés des capitaux qui nous moderniseront ", déclare alors Schröder devant le Bundestag.

De fait, ces réformes, appelées Hartz, permettent la relance de l'économie et la réduction drastique du chômage, divisé par deux, notamment grâce au développement de l'intérim et à l'obligation pour les demandeurs d'emploi d'accepter un travail après un certain nombre de propositions.

Mais la médaille a son revers : la pauvreté explose. Aujourd'hui, l'Allemagne compte 6,5 millions de " minijobs ", ces emplois peu payés et partiellement exonérés de cotisations sociales. Selon l'Institut de conjoncture et d'études économiques de Berlin (DIW), le développement des bas salaires menace aujourd'hui des millions d'Allemands qui cotisent faiblement ou pas du tout aux caisses de retraite. Résultat, plus d'un retraité sur cinq vivra sous le seuil de pauvreté dans vingt ans.

Rester dans la grande coalition ?

" Les réformes étaient bonnes, car elles ont redressé l'économie alors moribonde, mais elles n'étaient pas sociales ", résume Nikolaus Karsten, un membre du SPD à Berlin. Pour la gauche radicale, les réformes Schröder symbolisent le " démontage social " de l'Etat providence.

Avec la mise en oeuvre de l'Agenda 2010, les chômeurs de longue durée sont devenus les boucs émissaires de la crise, provoquant des divisions au sein du parti et la création, en 2007, de Die Linke. " Le SPD était le parti qui protégeait les plus faibles. Soudain, il est devenu celui qui les exploitait. Il a vendu son âme ", reprend Gerd Mielke. " Il n'y a rien de plus passionnant que d'être président du SPD, à part être pape ", fanfaronnait Franz Müntefering, au moment de succéder à Gerhard Schröder à la tête du parti. Toutefois, ni lui ni aucun de ses sept successeurs n'ont été capables d'expliquer le sens des réformes à la base électorale du parti. Même l'ancien président du Parlement européen Martin Schulz, accueilli comme un sauveur à son retour de Bruxelles en 2017 pour sa fibre sociale, n'y est pas parvenu.

Cette année-là, lors des législatives, le SPD enregistre le plus mauvais score de son histoire, 20,5 % des voix. " Le parti n'a pas su répondre aux préoccupations des gens, comme l'immigration, la protection du climat ou encore la digitalisation du monde du travail ", décrypte Markus Linden, politologue à l'université de Trèves et membre du SPD.

L'avènement, à la tête du parti, d'une direction de gauche y changera-t-il quelque chose ? Peut-être. Mais, ce tandem doit d'abord asseoir son leadership. Le technocrate Norbert Walter-Borjans, qui est aussi un champion de la lutte contre l'évasion fiscale, n'est guère plus connu que sa coprésidente, Saskia Esken, une ancienne dactylo engagée contre l'extrême droite et pour l'environnement mais qui méconnaît l'appareil du SPD. " Si ces deux-là ont réussi à prendre le pouvoir, c'est surtout parce que les barons du parti ont déserté. Ces derniers ne voient plus aucune possibilité de gagner une élection ", estime, pessimiste, l'ancien élu berlinois Nikolaus Karsten.

En attendant, la nouvelle ligne du parti peut se résumer ainsi : retour de l'Etat social, augmentation du salaire minimum, fin de l'austérité budgétaire, développement des investissements dans les écoles, les hôpitaux et les routes, accélération de la transition énergétique et mise en oeuvre d'une politique pacifiste " à la Willy Brandt ". Vaste programme... qui n'est en rien compatible avec le maintien du SPD au sein de la " grande coalition " (avec la CDU, de centre droit) au pouvoir, où les sociaux-démocrates détiennent le poste de vice-chancelier et six portefeuilles de ministre.

Pour retrouver son identité, la nouvelle direction se dit prête à remettre en cause sa participation au gouvernement, conformément aux dispositions du contrat de la grande coalition, qui prévoit un bilan d'étape à mi-mandat, avec un éventuel divorce à la clé. " Nous devons revenir dès maintenant sur les bancs de l'opposition, abonde le militant Nikolaus Karsten. Lorsque Merkel sera partie, le paysage va se recomposer, et tout peut alors changer. " A moins qu'il ne soit déjà trop tard.

Christophe Bourdoiseau

A chaque nouvelle défaite, la même angoisse revient dans les couloirs de la Maison Willy-Brandt. Et si, à l'instar du Parti socialiste français, le Parti social-démocrate allemand (SPD) se voyait contraint de vendre son siège, un imposant paquebot de verre et de béton au coeur de Berlin ? Depuis près de deux décennies, les défaites électorales se succèdent. Avec, pour conséquence, la diminution régulière des ressources allouées par l'Etat allemand dans le cadre du financement des partis politiques. Pour remédier à cette érosion électorale et budgétaire, les délégués du parti viennent de porter à leur tête une nouvelle direction, plus à gauche, incarnée par un tandem d'inconnus pas franchement charismatiques : le terne Norbert Walter-Borjans, ancien ministre des Finances de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, et l'obscure Saskia Esken, une députée du Bade-Wurtemberg sans grande expérience nationale. " Ce virage à gauche est sans doute la meilleure chose qui puisse arriver au SPD, observe toutefois Gerd Mielke, politologue à l'université de Mayence et auteur de nombreux ouvrages sur la gauche allemande. Comme en France, les sociaux-démocrates sont tout simplement menacés de disparition. " Qu'elle semble loin, l'inauguration du siège du parti en 1996 ! A l'époque, tout semblait sourire au SPD. Dans les urnes, la vénérable institution fondée en 1875 dépassait alors régulièrement les 40 %. Et un seul rival était de taille à se mesurer à lui, le Parti chrétien-démocrate (CDU). A elles seules, ces deux formations mobilisaient alors 80 % des électeurs allemands. Mais aujourd'hui, le SPD doit affronter la double concurrence de la gauche radicale (Die Linke) et des écologistes (Die Grünen), tandis que, à l'extrême droite de l'échiquier politique, l'AfD bouleverse encore davantage le jeu. En vingt ans, le parti de Willy Brandt et d'Helmut Schmidt a carrément vu ses scores électoraux se réduire de moitié. En mai dernier, lors des européennes, les sociaux-démocrates ont obtenu 15 % des suffrages seulement, soit deux fois moins que la CDU. Et, pour la première fois, ils ont été dépassés par les écologistes (20 %), qui représentent désormais la deuxième force politique du pays au niveau national. Plus récemment, en septembre et en octobre, le SPD s'est effondré lors de deux scrutins régionaux, en Saxe et en Thuringe, avec quelque 8 % des voix dans les deux Länder, contre 34 % en 1998. Quant au nombre d'adhérents - 400 000 actuellement -, il a lui aussi été divisé par deux. A l'origine de cette chute vertigineuse, il y a les réformes de l'Agenda 2010 menées par l'ancien chancelier social-démocrate Gerhard Schröder (1998-2005). Avec le soutien des conservateurs, ce dernier prend alors une série de mesures destinées à redynamiser l'économie : dérégulation du travail, réforme des retraites (avec un financement par capitalisation), refonte du système de santé. " Si nous ne modernisons pas notre économie sociale de marché, ce sont les marchés des capitaux qui nous moderniseront ", déclare alors Schröder devant le Bundestag. De fait, ces réformes, appelées Hartz, permettent la relance de l'économie et la réduction drastique du chômage, divisé par deux, notamment grâce au développement de l'intérim et à l'obligation pour les demandeurs d'emploi d'accepter un travail après un certain nombre de propositions.Mais la médaille a son revers : la pauvreté explose. Aujourd'hui, l'Allemagne compte 6,5 millions de " minijobs ", ces emplois peu payés et partiellement exonérés de cotisations sociales. Selon l'Institut de conjoncture et d'études économiques de Berlin (DIW), le développement des bas salaires menace aujourd'hui des millions d'Allemands qui cotisent faiblement ou pas du tout aux caisses de retraite. Résultat, plus d'un retraité sur cinq vivra sous le seuil de pauvreté dans vingt ans. " Les réformes étaient bonnes, car elles ont redressé l'économie alors moribonde, mais elles n'étaient pas sociales ", résume Nikolaus Karsten, un membre du SPD à Berlin. Pour la gauche radicale, les réformes Schröder symbolisent le " démontage social " de l'Etat providence.Avec la mise en oeuvre de l'Agenda 2010, les chômeurs de longue durée sont devenus les boucs émissaires de la crise, provoquant des divisions au sein du parti et la création, en 2007, de Die Linke. " Le SPD était le parti qui protégeait les plus faibles. Soudain, il est devenu celui qui les exploitait. Il a vendu son âme ", reprend Gerd Mielke. " Il n'y a rien de plus passionnant que d'être président du SPD, à part être pape ", fanfaronnait Franz Müntefering, au moment de succéder à Gerhard Schröder à la tête du parti. Toutefois, ni lui ni aucun de ses sept successeurs n'ont été capables d'expliquer le sens des réformes à la base électorale du parti. Même l'ancien président du Parlement européen Martin Schulz, accueilli comme un sauveur à son retour de Bruxelles en 2017 pour sa fibre sociale, n'y est pas parvenu. Cette année-là, lors des législatives, le SPD enregistre le plus mauvais score de son histoire, 20,5 % des voix. " Le parti n'a pas su répondre aux préoccupations des gens, comme l'immigration, la protection du climat ou encore la digitalisation du monde du travail ", décrypte Markus Linden, politologue à l'université de Trèves et membre du SPD. L'avènement, à la tête du parti, d'une direction de gauche y changera-t-il quelque chose ? Peut-être. Mais, ce tandem doit d'abord asseoir son leadership. Le technocrate Norbert Walter-Borjans, qui est aussi un champion de la lutte contre l'évasion fiscale, n'est guère plus connu que sa coprésidente, Saskia Esken, une ancienne dactylo engagée contre l'extrême droite et pour l'environnement mais qui méconnaît l'appareil du SPD. " Si ces deux-là ont réussi à prendre le pouvoir, c'est surtout parce que les barons du parti ont déserté. Ces derniers ne voient plus aucune possibilité de gagner une élection ", estime, pessimiste, l'ancien élu berlinois Nikolaus Karsten. En attendant, la nouvelle ligne du parti peut se résumer ainsi : retour de l'Etat social, augmentation du salaire minimum, fin de l'austérité budgétaire, développement des investissements dans les écoles, les hôpitaux et les routes, accélération de la transition énergétique et mise en oeuvre d'une politique pacifiste " à la Willy Brandt ". Vaste programme... qui n'est en rien compatible avec le maintien du SPD au sein de la " grande coalition " (avec la CDU, de centre droit) au pouvoir, où les sociaux-démocrates détiennent le poste de vice-chancelier et six portefeuilles de ministre. Pour retrouver son identité, la nouvelle direction se dit prête à remettre en cause sa participation au gouvernement, conformément aux dispositions du contrat de la grande coalition, qui prévoit un bilan d'étape à mi-mandat, avec un éventuel divorce à la clé. " Nous devons revenir dès maintenant sur les bancs de l'opposition, abonde le militant Nikolaus Karsten. Lorsque Merkel sera partie, le paysage va se recomposer, et tout peut alors changer. " A moins qu'il ne soit déjà trop tard. Christophe Bourdoiseau