Au terme d'une campagne discrète, le dirigeant conservateur, qui promet de relancer les pourparlers de réunification, est crédité de 30% dans les derniers sondages. Il devrait, sauf surprise, rester à la tête du pays, dont l'économie a rebondi après avoir frôlé la faillite en 2013.

Homme à poigne réputé pragmatique, cet ancien avocat âgé de 71 ans, devrait affronter au second tour (4 février) Stavros Malas, soutenu par le parti communiste, ou Nicolas Papadopoulos (centre), fils d'un ancien président, qui défend des positions plus fermes sur les pourparlers de paix.

A moins d'un accord entre ses adversaires --une option possible selon certains analystes--, la voie semble dégagée pour M. Anastasiades.

Comme attendu, la campagne a eu pour toile de fond la division de l'île qui perdure depuis 1974.

Du fait de la séparation, la République de Chypre - membre de l'Union européenne et de la zone euro - n'exerce son autorité que sur les deux tiers de l'île, dans le sud, où vivent les Chypriotes-grecs. Dans le tiers nord de l'île résident les Chypriotes-turcs qui sont administrés par la République turque de Chypre du Nord (RTCN), autoproclamée et reconnue uniquement par Ankara.

Les deux entités sont séparées par une "zone tampon" sous contrôle des Nations unies.

Lassitude

En juillet 2017, après deux ans de pourparlers soutenus par l'ONU pour réunifier l'île, M. Anastasiades et le dirigeant chypriote-turc Mustafa Akinci se sont plus que jamais rapprochés d'un accord. Mais le processus a achoppé sur des divergences tenaces - comme la présence de 40.000 soldats turcs en RTCN -, douchant les espoirs des partisans d'un Etat fédéral bicommunautaire.

Malgré cet échec, M. Anastasiades assure qu'il reste déterminé à reprendre les discussions avec M. Akinci.

"Nous espérons relancer nos efforts immédiatement après l'élection, dans les prochaines semaines", affirme à l'AFP Michalis Sophocleous, directeur du bureau du président. Mais, souligne-t-il, la Turquie doit éclaircir ses positions avant toute nouvelle négociation.

Pour les partisans de la réunification, le scrutin à venir a valeur de test décisif.

"Cette élection montrera si nous pouvons avoir un gouvernement prêt à s'engager jusqu'au bout dans un processus", résume Andromachi Sophocleous, militante au sein de Unite Cyprus Now.

Ce mouvement de la société civile mêlant des Chypriotes-grecs et turcs a multiplié ces derniers mois les initiatives pour promouvoir une réunification.

Mais après des décennies de division, la lassitude a gagné du terrain et le président élu devra relever un défi de taille pour convaincre les sceptiques, de plus en plus nombreux.

Début janvier, les élections législatives dans le Nord ont d'ailleurs été marquées par une progression des partis opposés au plan de paix esquissé par l'ONU.

Et dans le sud, cette présidentielle voit la présence inédite d'un candidat du parti d'extrême droite Elam, qui a remporté deux sièges au Parlement en 2016.

Reprise économique

Le président sortant compte toutefois sur la carte économique pour conforter son avance face à ses adversaires et séduire une grande partie des 550.000 électeurs.

Lors de sa prise de fonctions début 2013, M. Anastasiades s'était trouvé face à un secteur bancaire en crise et avait dû négocier un plan de sauvetage de 10 milliards d'euros en échange d'une série de mesures d'austérité draconiennes et d'une restructuration du système bancaire.

Dans la foulée, le pays a connu un redressement aussi rapide qu'inattendu et l'économie n'a cessé de croître depuis 2015, aidée par le boom du secteur touristique qui a connu en 2017 un record historique.

"L'économie a joué un rôle central dans cette campagne, plus que le problème chypriote", estime l'économiste Fiona Mullen, directrice du cabinet de consultants Sapienta Economics.

M. Anastasiades veut mettre en place un fonds pour aider à rembourser une partie de l'argent perdu par les épargnants en 2013 en raison de ponctions bancaires. Les autorités espèrent par ailleurs tirer profit de l'exploration gazière au large des côtes de l'île.

Malgré tout, "la reprise reste relative", affirme à l'AFP Mme Mullen, rappelant que si l'économie croît rapidement, elle est toujours en deçà de son niveau de 2012.

"Le débat n'a pas été poussé très loin, ce qui a permis au président Anastasiades de promouvoir le fait qu'il avait hérité d'une économie en berne et amorcé une reprise", souligne-t-elle.

Plus de 40 ans de divisions et de négociations

L'autorité de la République de Chypre ne s'exerce que dans les deux-tiers sud de l'île méditerranéenne divisée depuis 1974, soit la partie habitée par les Chypriotes grecs. Le tiers nord du territoire, où est installée la communauté chypriote turque, est géré par une entité non reconnue par la communauté internationale et seulement par Ankara.

La division de la petite île, ancienne colonie britannique, perdure depuis 1974, quand des troupes turques ont envahi le tiers nord de l'île en réponse à un coup d'Etat à Nicosie.

- Indépendance et conflit -

Le 16 août 1960, Chypre obtient son indépendance du Royaume-Uni. Une nouvelle constitution cherche à maintenir un équilibre entre les principales communautés de l'île.

Dans un traité, la Grande-Bretagne, la Grèce et la Turquie se donnent le droit d'intervenir si Chypre cherche à rejoindre un autre pays. A l'époque, des Chypriotes grecs souhaitent un rattachement à la Grèce.

Fin 1963, des violences éclatent entre les communautés chypriotes grecque et turque. En 1964, une force de maintien de la paix de l'ONU pour Chypre (UNFICYP) est créée.

Entre 1963 et 1974, quelque 2.000 personnes sont recensées comme disparues dans des affrontements intercommunautaires.

- Partition -

Le 15 juillet 1974, un coup d'Etat fomenté par des nationalistes chypriotes grecs, visant à rattacher le pays à la Grèce, renverse le président de la République, Makarios III, archevêque de l'Eglise orthodoxe de Chypre.

Le 20 juillet, des troupes turques débarquent dans le nord de l'île, Ankara invoquant son droit à la protection de la minorité chypriote turque (moins de 20% de la population).

Trois jours plus tard, la junte militaire tombe à Athènes ainsi que ses protégés à Nicosie.

Le 30 juillet, la Turquie, la Grèce et le Royaume-Uni, garants de l'indépendance de Chypre, instituent une "zone de sécurité" sous le contrôle de Casques bleus de l'ONU.

En décembre, Mgr Makarios reprend ses fonctions.

Selon les autorités chypriotes grecques, le conflit a fait 3.000 morts et 1.400 disparus.

Il a entraîné d'importants déplacements de populations, touchant environ 162.000 Chypriotes grecs et 48.000 Chypriotes turcs, selon l'Institut de recherche sur la paix d'Oslo (PRIO), et mettant fin à la mixité dans la quasi totalité des localités.

- République autoproclamée -

Le 15 novembre 1983, le chef de la communauté chypriote turque Rauf Denktash proclame la "République turque de Chypre du Nord" (RTCN) sur les 38% du territoire où sont déployées les troupes turques. Seule Ankara a reconnu cette entité.

- Premiers points de passage -

En avril 2003, un premier point de passage entre les deux parties de l'île est ouvert à Nicosie, suivi de plusieurs autres.

En 2004, les échanges de marchandises sont rétablis.

- Chypre et l'UE -

Le 24 avril 2004, l'ONU soumet à référendum un plan de réunification: les Chypriotes turcs l'approuvent largement (près de 65%) mais les Chypriotes grecs le refusent (à plus de 75%), estimant qu'il fait la part belle à l'autre communauté.

Le 1er mai, c'est donc divisée que la République de Chypre rejoint l'Union européenne, dont l'acquis communautaire ne s'applique ainsi qu'à la partie sud.

- Négociations infructueuses -

En septembre 2008, le président Demetris Christofias et le leader de la RTCN Mehmet Ali Talat relancent les discussions directes après quatre ans d'impasse.

Mais en 2012, les Chypriotes turcs rompent le dialogue en réaction à la prise par Chypre de la présidence tournante de l'UE.

De nouvelles négociations tournent court en 2014, puis reprennent laborieusement en mai 2015.

L'année 2017 est marquée par deux nouveaux rounds de pourparlers sous l'égide de l'ONU en Suisse, en janvier puis en juillet, mais les négociations échouent une nouvelle fois. Parmi les principaux points d'achoppement: la présence militaire turque, les ajustements territoriaux et les garanties sécuritaires.