La fin des auditions publiques des nouveaux Commissaires désignés devant le Parlement européen offre l'opportunité d'évaluer globalement les priorités de la nouvelle commission européenne. Après des effets d'annonce en grande pompe sur les priorités sociales et environnementales de la nouvelle commission, nous pouvons faire une première évaluation du contenu politique concret de la nouvelle équipe.

Après les élections européennes avec le plus haut taux de participation de l'Histoire, la Commission européenne semble prendre du muscle politique et s'attaque désormais plus sérieusement aux questions sociales. Parmi les missions qui ont été attribuées aux candidats-commissaires par Ursula Von der Leyen, on compte de nombreuses attributions sociales aux ambitions importantes, comme le socle européen des droits sociaux, les objectifs de développement durable, l'implémentation de la Convention relative aux droits des personnes handicapées ainsi que la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Le plan est ambitieux et stratégique : profiter de la nouvelle légitimité gagnée lors des élections afin de définitivement tordre le cou aux eurosceptiques, en s'attaquant aux problèmes plus proches des citoyens. Le but est d'améliorer la visibilité de l'Union européenne dans ses actions.

En ce qui concerne les matières sociales et les droits de l'Homme, la nouvelle Commission est composée de plusieurs portefeuilles transversaux. Le meilleur exemple est le portefeuille de la Commissaire maltaise Helena Dalli, nommée à l'Égalité ou bien de la croate Dubravka Šuica qui sera chargée de la Démocratie et de la Démographie (qui contient la famille). S'ils constituent peut-être la meilleure manière d'implémenter la mise en oeuvre d'un programme social et le souci des droits de l'Homme dans toutes les politiques de l'UE, ces portefeuilles horizontaux présentent également le risque de diluer fortement l'exigence sociale dans des déclarations de principes.

Cette Commission voudrait contenter tout le monde, mais en jouant ce jeu elle risque de ne contenter... personne. En effet, en regardant les chiffres d'un peu plus près, on se rend rapidement compte du manque de moyens que ces Commissaires "sociaux" auront au moment de mettre en oeuvre leurs initiatives tant applaudies. En effet, cela ressemble à s'y méprendre à une coquille vide car ces Commissaires n'auront aucune administration propre pour exécuter leurs décisions.

La politique est l'art des priorités et en rendant tout prioritaire cette Commission risque de ne rien atteindre et de ne satisfaire personne. On a constaté lors de l'audition publique de Mme Dalli (Egalité) comment celle-ci n'a oublié en aucun moment de citer toutes les minorités en risque d'exclusion sociale : jeunes, LGBTQI, Roms, personnes handicapées, femmes, réfugiés, migrants, minorités religieuses, etc. Tout le spectre politique pouvait ainsi s'y retrouver ! Néanmoins en analysant son intervention, on se rend compte de la supercherie : absolument aucun groupe n'a véritablement été mis à l'agenda des priorités européennes.

Pour satisfaire les mouvances féministes, Mme Dalli a ainsi mentionné à plusieurs reprises son engagement pour l'Égalité des femmes mais elle s'est montrée incapable d'expliquer comment elle comptait faire approuver la directive sur la présence des femmes dans les conseils d'administration. De même, Mme Dalli a inclus la lutte contre le racisme parmi ses priorités... mais elle n'a fourni aucune information pratique sur la manière de combattre la montée du racisme en Europe.

De son côté, Mme Šuica, en charge de la Démocratie et la Démographie, a également fourni des réponses en incluant absolument toutes les catégories démographiques dans ses objectifs politiques. À l'instar de sa collègue maltaise, elle n'a pas pu fournir d'explications concrètes sur ses plans, s'ils existent, pour promouvoir l'intégration des personnes âgées ou les zones rurales dans la société européenne.

Par ailleurs, une lettre a été envoyée par une centaine d'associations, à la Commissaire-désignée Šuica, résumant les demandes et préoccupations des familles européennes. Lors de l'audition publique, Mme Šuica a reconnu y accorder son attention sans, pourtant, commenter aucun point concret.

Le problème, c'est que cette indéfinition et cette absence de priorité réelle dans la politique sociale et d'égalité conduit à une invisibilité sur le plan des politiques "dures" de l'Union européenne, celles qui engagent les véritables budgets. Il est ainsi à regretter que la question du handicap n'ait même pas été mentionnée une seule fois par la Commissaire désignée à la Santé et une seule fois lors des trois heures d'audition de la Commissaire désignée à la Recherche.

Malgré un taux d'emploi inférieur à 50% pour les personnes porteuses d'un handicap en Europe, le Commissaire désigné à "l'économie au service des personnes" a dédié seulement quelques petites minutes aux minorités de manière générale, en mettant tout le monde dans le même sac.

Les personnes porteuses d'un handicap intellectuel souffrent politiquement de leur invisibilisation sociale : elle fait passer à la trappe leurs revendications et leurs besoins. Les "politiques générales de gentillesse envers tous" sont de beaux effets d'annonce, mais ne permettent pas de changer la vie des Européens.

Ce vernis social de l'Europe ne donne pas de résultats réels pour les citoyens et masque mal que les priorités demeurent avant tout économiques. Afin de résoudre les problèmes des citoyens, pour lutter contre l'euroscepticisme et le populisme, et veiller au plus près à l'intérêt du citoyen, nous avons besoin d'une Europe véritablement sociale qui mette dans son agenda de véritables priorités politiques, qui ne se limitent pas à de belles déclarations d'intentions. Nous voulons d'une Europe qui accorde une attention réelle envers les plus vulnérables : voilà à quoi doit ressembler une Europe dite sociale.

Antoine Mellado - Affaires européennes Fondation Jérôme Lejeune

Isuf Halimi - Directeur du European Center for Human Rights