Lire notre dossier consacrée à la crise liée au coronavirus
...

Cynthia Fleury, professeure titulaire de la chaire Humanités et santé au Conservatoire national des arts et métiers à Paris, est l'auteure de plusieurs essais dont Les Pathologies de la démocratie (Fayard, 2005), La Fin du courage. La Reconquête d'une vertu démocratique (Fayard, 2010) et Le Soin est un humanisme (Gallimard, 2019). Pour elle, c'est évident, la pandémie de coronavirus doit nous obliger à subordonner nos conduites individuelles à la responsabilité collective. Le temps que cette crise inédite durera. Peut-on affirmer que les mesures prises par les gouvernements empiètent sur les libertés individuelles ? Oui, bien sûr, mais les Etats démocratiques ont un arsenal juridique qui permet de penser les questions d'état d'urgence, notamment l'état d'urgence sanitaire actuel, et de pratiquer les régimes d'exception. Il y a des lois, des théories, nationales et internationales, comme le texte des principes dits de Syracuse (lire ci-contre), qui a été posé notamment par l'Organisation mondiale de la Santé, l'OMS, qui expliquent et prévoient les " règles " de dérogation et de restriction des libertés individuelles. Donc, les mesures prises face au coronavirus ne relèvent pas d'un arbitraire qui vient entraver les libertés individuelles. Elles relèvent du droit, dans un cadre de santé publique, de responsabilité collective. Elles sont conformes à l'intérêt général, relèvent de l'expertise scientifique, et n'existent que parce que " la situation l'exige ". Par ailleurs, on essaie de ne pas avoir une conception maximaliste du principe de précaution et de combiner plusieurs maintiens : celui de la vie démocratique, de la vie économique et la prise en considération de la gravité et de l'inédit sanitaires. Ce qui produit, oui, de la restriction possible en matière de déplacements individuels, transports, visites, etc. L'individualisme typique de nos cultures nous rend assez étrangers à ce type de comportement collectif. Pourtant, durant un laps de temps qu'on espère le plus court possible, nous avons l'obligation de produire un comportement collectif. S'agit-il d'entraves justifiées aux libertés individuelles ? Absolument. Ces mesures doivent être non discriminantes, non déraisonnables, dans la mesure du possible relever du dernier recours (ce qu'on appelle l'ultima ratio), être étrangères à tout arbitraire, s'appuyer sur l'expertise collégiale scientifique. Ces restrictions de libertés sont fondées, argumentées. Elles ont pour but de produire l'acceptabilité de l'opinion publique, le consentement à l'autocontrainte. L'explicabilité des politiques publiques, notamment celles de l'urgence, est un droit et une valeur dans l'Etat de droit. Là, il s'agit de comprendre que ces mesures ne peuvent hélas pas arrêter l'épidémie mais qu'elles vont permettre - du moins, tel est le pari - de freiner sa propagation, et d'éviter la saturation des services hospitaliers, et dès lors la mise en place d'une priorisation si ceux-ci faisaient face à une rareté des ressources. Est-ce le même cas de figure que lors des mesures décidées après les attentats, à Paris comme à Bruxelles ? Les attentats, c'est autre chose. On y retrouve les phénomènes d'union sacrée et de revendication de la solidarité. Mais l'incarnation de cette solidarité est différente : face aux attentats, c'est du lien, du rassemblement, des embrassades, du charnel ; face au virus, ce sont des gestes " barrières ", de la distance. Ce qui n'est absolument pas de l'isolement ou du repli. La clé de ce nouveau mouvement de distanciation, c'est la solidarité, la responsabilité. C'est très contre-intuitif mais dans le cas spécifique actuel, cela demande de s'autoprescrire un comportement individuel à partir d'un comportement collectif qui est plus important pour l'instant. Donc, il ne s'agit pas du tout de faire prévaloir l'intérêt personnel. Une personne active, en bonne santé, doit prendre sur elle et respecter les règles édictées pour protéger les personnes plus vulnérables. Ce type de mesures est-il plus facile à imposer et à accepter dans un régime dictatorial ? Je ne le crois pas. On découvre en fait, à l'inverse, que l'Etat de droit est un excellent levier, meilleur peut-être, pour affronter une crise pandémique. Parce que les valeurs qui sont les nôtres, la transparence de l'information publique, la coopération au niveau de la recherche, la responsabilisation des citoyens, les infrastructures des services publiques - qui font qu'on peut " encaisser " une telle situation inédite -, les moyens alloués à l'Etat social, etc., font que nous avons une robustesse et une efficacité réelles dans la gestion de la crise, même s'il faudra tirer les retours d'expérience nécessaires et sans doute corriger les erreurs. Regardons l'Iran, la Russie et la Chine qui a commencé par nier et arrêter le médecin lanceur d'alerte du coronavirus. J'espère qu'il y aura, un avant et un après, concernant la fantasmatique du régime autoritaire plus efficace que les autres. La fermeture des frontières fait-elle partie des mesures entravant les libertés individuelles au nom de l'intérêt général ? Malgré la liberté de circulation imposée dans l'espace Schengen, il n'est pas inaudible d'entendre les Etats-nations défendre l'état d'urgence. Pour autant, il aurait été préférable que l'Union européenne coordonne ces mesures exceptionnelles et profite de cette situation totalement inédite pour montrer sa solidarité et la qualité d'une stratégie sanitaire partagée. Tel n'a pas été le cas et c'est terriblement dommageable. Résultat, les mesures prises ont parfois donné le sentiment d'une désolidarisation, notamment concernant l'Italie qui a dû s'en remettre à d'autres, notamment la Chine, pour une fraternité qui était légitime.