Nous vivons une époque paradoxale, entre héroïsation et condamnation des lanceurs d'alerte. Retour sur la décennie qui vient de s'écouler en trois dates-clés pour comprendre comment l'enjeu pour la domination et le contrôle de notre information a évolué au cours des 50 dernières années. Les projets de législation pour protéger les lanceurs d'alerte apparaissent plus nécessaires que jamais.

1. 19 juin 2012 : Assange, pionnier des leaks, se réfugie à l'ambassade d'Equateur à Londres

Depuis deux ans, son organisation remue le monde avec les War Logs dévoilant 500.000 documents militaires américains secrets sur la guerre en Afghanistan et le Cablegate qui révèle 250.000 télégrammes de la diplomatie américaine. Exploitant ces données, les plus grands journaux mettent notamment en lumière le ciblage de civils tués par l'armée américaine en Irak ou les pratiques d'espionnage des diplomates américains envers leurs homologues. Devant la masse de documents rassemblés et mis sur la place publique, Wikileaks construit des partenariats avec de nombreux médias qui seront à l'origine des consortiums internationaux de journalistes d'investigation qui ont fleuri ces six dernières années.

Dans un ouvrage remarquable, L'Art de la révolte (Fayard, 2015), le philosophe Geoffroy de Lagasnerie envisage l'action d'Assange comme une nouvelle forme de subjectivité politique : une réaction à la tendance des Etats à s'autoriser à suspendre le droit et à démanteler nos protections constitutionnelles, une radicalisation de l'exigence démocratique et une nouvelle forme de citoyenneté. Devenu l'homme à abattre, accusé en Suède du délit de "viol consenti" (voir l'article de Jean-Marc Manach "Julian Assange, un "violeur"?" pour un rappel précis des faits), accusation qui tombe à la veille de la publication du Cablegate fin 2010, Assange fuit à Londres, puis s'emprisonne par nécessité pendant sept ans dans l'ambassade d'Equateur.

2. Hiver 2014 : une rencontre historique a lieu dans une chambre d'hôtel de Moscou

Sous l'impulsion de l'acteur John Cusack et de l'écrivaine Arundhati Roy, un symbole en rencontre un autre. Daniel Ellsberg est la figure tutélaire des lanceurs d'alerte. Analyste pour l'armée américaine, il fournit en 1971 au New York Times et au Washington Post 7.000 pages de documents classés secret-défense sur la guerre du Viêt Nam. S'y trouve révélée la mystification entretenue par le gouvernement américain sur la réalité du conflit. Les Pentagon Papers, peu avant le Watergate, contribueront à la chute du président Nixon. Opportunément, Steven Spielberg en a tiré un film en 2017.

Face à Ellsberg, en exil en Russie pour une durée indéfinie, se tient Edward Snowden, lui-même ex-analyste pour la NSA (agence de renseignement du département de la Défense des États-Unis), à l'origine du dévoilement des systèmes de surveillance de masse qui archivent nos mails, écoutent nos appels et placent le moindre citoyen sous la coupe d'une surveillance étatique.

De cette rencontre, Cusack et Roy tireront un livre : Que devons-nous aimer ? (Gallimard, 2016). On y apprend qu'à la fin de la rencontre, Daniel Ellsberg s'écroula sur un lit, ému et bouleversé, en pensant à ce que l'Amérique était devenue : "Un pays dont les meilleurs fils doivent aller en prison ou en exil" pour avoir dit la vérité.

Le journaliste d'investigation Jean-Marc Manach parle de "nouvelle chasse aux sorcières" pour évoquer cette évolution. Les fuites à l'étranger d'Assange et de Snowden, mais aussi de Jacob Appelbaum ou Sarah Harrison (deux collaborateurs de Wikileaks)... et les condamnations ou les lourdes poursuites en justice qui tombent sur les lanceurs d'alerte, qu'il s'agisse de Chelsea Manning (à l'origine des War Logs), d'Antoine Deltour (l'homme derrière les LuxLeaks) ou plus récemment de Rui Pinto (hacker à l'origine des Football Leaks), témoignent de la violence de la réaction de l'appareil d'Etat devant les "leaks" et ceux qui les colportent, tant aux USA qu'en Europe. S'y joue d'une manière cruciale la domination et le contrôle de notre information.

3. 16 avril 2019 : le Parlement européen vote un nouveau dispositif de protection des lanceurs d'alerte

Cette nouvelle législation "interdit explicitement les représailles et introduit des garanties contre la suspension, la rétrogradation, l'intimidation" des lanceurs d'alerte. Un bon mois avant ce vote historique du Parlement européen, Chelsea Manning, qui avait été libérée en 2017 après quatre ans d'emprisonnement dans l'isolement le plus total, est remise le 8 mars dernier derrière les barreaux pour avoir refusé de témoigner à huis clos contre WikiLeaks. Celle-ci demandait une audience publique. Assange lui-même est extirpé brutalement de son ambassade le 11 avril et reste depuis dans une situation incertaine, actuellement emprisonné au Royaume-Uni.

Comme l'écrit le journaliste Martin Jay, nous n'avons jamais vécu précédemment un tel moment de tension, de point de bascule, entre, d'une part, un pouvoir d'Etat disposant de moyens inédits d'espionnage des citoyens et de contrôle de l'information et, d'autre part, un quatrième pouvoir en recherche de nouveaux modèles pour assurer sa survie. Symboliquement, Assange, le premier, a anticipé cette époque. Sa réponse, Wikileaks, ainsi que les plateformes similaires qui s'ensuivront, valent autant pour leur remarquable travail d'archivage et d'organisation de l'information que pour leur salutaire, mais fragile, vocation de contre-pouvoir. L'arrestation récente d'Assange ouvre un nouveau chapitre de cette histoire.

Aujourd'hui, seuls une dizaine de pays de l'UE (France, Hongrie, Irlande, Italie, Lituanie, Malte, Pays-Bas, Slovaquie, Suède et Royaume-Uni) protègent correctement les lanceurs d'alerte. La nouvelle directive européenne relative à ceux qui ont le courage de révéler un scandale politique, économique ou sanitaire devra encore être formellement approuvée par le Conseil de l'UE dans les mois à venir. Dès lors, une attention au respect et à la mise en place de ces dispositions devrait être une importante préoccupation du prochain gouvernement. Il y va de qui détiendra le leadership de l'information et, par-delà, du poids que nous accordons ou non à notre liberté de nous informer et de développer notre esprit critique.