Les visiteurs européens de la Russie se laissent volontiers entraîner dans des réflexions sur " l'âme russe ". Car ils remarquent vite que les normes et les valeurs y sont tout autres. On se réfère d'ailleurs souvent aux stigmates dont le féodalisme de l'ère des tsars a marqué cette fameuse âme. Au XVIIIe siècle, malgré sa correspondance prolifique avec Voltaire et d'autres défenseurs des Lumières, la grande Catherine ne laisse pas ces mêmes Lumières éclairer son règne. La démocratie ne parviendra jamais jusqu'en Russie. La classe moyenne n'y soufflera jamais le vent de la réforme.
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Les visiteurs européens de la Russie se laissent volontiers entraîner dans des réflexions sur " l'âme russe ". Car ils remarquent vite que les normes et les valeurs y sont tout autres. On se réfère d'ailleurs souvent aux stigmates dont le féodalisme de l'ère des tsars a marqué cette fameuse âme. Au XVIIIe siècle, malgré sa correspondance prolifique avec Voltaire et d'autres défenseurs des Lumières, la grande Catherine ne laisse pas ces mêmes Lumières éclairer son règne. La démocratie ne parviendra jamais jusqu'en Russie. La classe moyenne n'y soufflera jamais le vent de la réforme.La part qu'occupe l'énorme influence de l'Eglise orthodoxe sur le développement de la culture et de la société russes dans " l'âme russe " est indéniable. Les chercheurs qui étudient l'identité russe évoquent régulièrement la réunion des cultures asiatique et européenne, et l'Eglise orthodoxe est à ce titre un cas d'école. Elle est devenue religion d'Etat en l'an 998 de notre ère, sous le règne du grand-prince Vladimir Ier de Kiev (Ukraine). Depuis lors, et en particulier depuis la chute de l'empire byzantin orthodoxe de Constantinople, en 1453, le patriarche de Moscou se considère comme le souverain de " la nouvelle Jérusalem ", ou de " la troisième Rome " - l'actuel patriarche Cyrille, par exemple, voue une grande aversion à son homologue le pape de Rome. Et cela cadre parfaitement avec l'ambition de Vladimir Poutine de rendre à la Russie son statut de puissance mondiale.Dans la Russie contemporaine, il est difficile d'identifier l'idéologie dominante. Mais le nationalisme orthodoxe reste le courant majoritaire. Un miracle, Lénine et ses successeurs ayant tenté par tous les moyens d'étouffer cette tendance idéologico-religieuse durant septante ans.Ce n'est qu'en 1905, l'année de la révolution manquée, que la liberté de culte devient autorisée par le tsar, mais elle est tout de suite grandement fragilisée. Depuis la révolution d'Octobre 1917 jusqu'à la fin des années quatre-vingt, le système soviétique traite l'Eglise avec hostilité. Les chefs de la révolution sont tous athées sans exception. Toute autre idéologie ou croyance n'a aucune place dans leur cadre conceptuel. Les croyants ne peuvent pas être membres du parti, ni fonctionnaires par conséquent." La religion est l'opium du peuple ", telle est la plus célèbre métaphore de Karl Marx. Il pense que ce " réconfort " offert au peuple opprimé disparaîtra de lui-même avec la révolution. Lénine ne partage pas sa conviction. Pour lui, la religion " corrompt la lutte des classes ". Le fait que Tikhon, le patriarche suprême de Moscou, dénonce la révolution d'Octobre comme étant " l'oeuvre du Diable ", joue naturellement en sa faveur.Des dizaines d'évêques, des centaines de prêtres et des milliers de croyants seront exécutés dans les premières années après la révolution d'Octobre. Les monastères sont fermés, les églises sont pillées ou transformées en entrepôts, cinémas ou salles de fêtes. Des persécutions également justifiées par le fait que l'Eglise possède la majeure partie des terres. Elle devient donc aussi la cible de la " guerre aux koulaks ", menée contre les paysans riches ou non. Le régime combat la propriété privée, et l'Eglise possède bien entendu énormément de biens immobiliers qui sont saisis (pour la plupart).Le patriarche Tikhon est emprisonné entre la famine de 1921 et la saisie des propriétés de l'Eglise en 1922. À sa libération, il consent bien malgré lui à ce que l'Eglise soit séparée de l'Etat. Il enjoint à ses fidèles de ne pas se liguer contre le gouvernement, mais de continuer à respecter leur convictions conservatrices. À la mort de Tikhon, en 1925, le métropolite Pierre de Kroutitsky, qui le remplace provisoirement, prêche à nouveau la guerre religieuse. Il est déporté en Sibérie. Son successeur Serge Stragorodski tente de sauver les meubles. Il garantit noir sur blanc en 1927 sa loyauté au nouveau régime.Staline est justement en train de consolider irrésistiblement son omnipotence. L'ex-séminariste déteste les prêtres corrompus, mais il voit surtout l'Eglise comme une source de richesses qui tombe à point nommé pour soutenir l'industrialisation forcée. Il décrète qu'avant 1937 tous les prêtres devront être supprimés. Cette campagne s'inscrit dans sa politique de Grande Terreur. Le nombre d'exécutions d'évêques et de prêtres décuple sous le gouvernement de Staline. Fin 1938, seules 25 églises sont encore en service à Moscou, et pas plus de 500 dans toute la Russie, leur " ouverture " n'étant autorisée que moyennant le versement d'un loyer. Il ne reste alors que quelques évêques en exercice dans toute la Russie.Staline persécute les croyants avec un peu moins de vigueur que le clergé. Les ouvriers qui le désirent peuvent prendre congé les jours de fêtes religieuses (abolies), comme Pâques ou Noël, mais en sachant pertinemment qu'ils ne doivent plus espérer de promotion. Il interdit les livres scolaires où le christianisme est tourné en dérision. Staline considère la foi orthodoxe comme une partie indissociable de l'âme de son peuple, et il a besoin de ce peuple pour survivre à une seconde guerre mondiale qui risque d'éclater d'un moment à l'autre.Cette guerre cause une rupture au sein de l'Eglise. Les orthodoxes d'Ukraine, de Russie blanche et d'autres territoires accueillent les Allemands en libérateurs. à Moscou, le peu qui subsiste de l'Eglise orthodoxe russe exhorte les croyants à revenir dans les églises (réhabilitées dans l'urgence) prier pour l'Armée rouge et à défendre la patrie. L'appel est hésitant et non dénué de certaine réserve, mais favorise indéniablement le grand retour miraculeux de Staline.En novembre 1941, à l'aube de la bataille de Moscou, on l'entend prononcer ces paroles : " Dieu tout-puissant ". En 1942, le service du soir est à nouveau autorisé à Pâques dans les églises, malgré le couvre-feu. En 1943, le métropolite Alexis, est médaillé pour sa conduite héroïque au cours du siège de Léningrad. Pour la première fois, la nomination d'un patriarche est reconnue par le régime soviétique. Des écoles, églises et séminaires rouvrent leurs portes. Il en résulte que " l'âme russe " se retourne avec beaucoup de ferveur et d'abnégation contre les Allemands.Après la mort de Staline, en 1953, l'Eglise est renvoyée dans les glaces de Sibérie. Nikita Khrouchtchev referme les trois quarts des monastères et paroisses réouvertes. Léonid Brejnev ne tolèrera pas plus une renaissance de l'Eglise.Entre l'Eglise et l'Etat, le dégel définitif ne surviendra qu'à la fin des années 1980 sous le gouvernement de Mikhaïl Gorbatchev, le dernier dirigeant soviétique. En 1998, il laisse l'Eglise célébrer en fanfare ses mille ans d'existence. Les célébrations de la messe sont retransmises pour la première fois par la plupart des chaînes de télévision. Deux ans plus tard, il promulgue la loi sur la " liberté de conscience ". Il délivre même les permis de bâtir de nouvelles églises et monastères.En 1992, Boris Eltsine transmet par décret à l'Eglise toutes les propriétés saisies. Résultat: l'Eglise orthodoxe russe ressurgit étonnamment vite des catacombes, reprenant sa place au sommet de la société. Eltsine promulgue une loi octroyant des subsides à l'Eglise pour ses programmes d'aide aux Russes qui ont du mal à traverser les crises économiques successives. Les croyants sont reconnaissants de pouvoir retourner prier dans leurs anciennes ou nouvelles églises.Le fait que l'Eglise ait pu survivre clandestinement au système communiste est, selon l'historien américain spécialisé Gregory Freeze, un curieux effet secondaire des graves persécutions à son encontre : " Le clergé a été débarrassé du bois mort. Il ne reste que des prêtres convaincus et totalement engagés. La mise hors-jeu des patriarches la libère de l'ingérence moscovite. Sous le régime des communistes, les paroissiens se retrouvent soudain indépendants mais animés d'une passion sans précédent pour la conservation de leur Eglise et de leur conviction religieuse. "Il y a aussi une autre explication, moins accommodante. Selon de multiples sources, à la fin de la période soviétique, la hiérarchie cléricale aurait collaboré étroitement avec le régime. Lorsqu'il devient patriarche de Moscou en 1990, Alexis II admet que nombre d'évêques, y compris lui-même, on fait des " compromis " avec les dirigeants, ce dont il s'excuse publiquement. Le terme de " compromis " est une forme de code dans le léninisme : ce n'est qu'en cas d'absolue nécessité qu'un individu sûr de ses convictions peut conclure un accord avec l'ennemi.Gleb Yakounine, un prêtre décédé depuis lors, ancien dissident éminent et puis membre du Parlement sous Eltsine, a pu consulter dans les années 1990 les archives du KGB - le service secret pour lequel a notamment travaillé Vladimir Poutine. Selon lui, " le patriarcat de Moscou était en pratique une filiale dévouée du service secret ". L'officier américain George Trofinoff, condamné à perpétuité en 2001 pour espionnage au profit de l'Union soviétique, a été recruté selon le verdict du tribunal pour le KGB par l'évêque orthodoxe Iriney, alias Igor Susemihl. Constantin Khartchev, le président du conseil des affaires religieuses sous Gorbatchev, dira ensuite que " tous les candidats à une fonction supérieure au sein du clergé, à partir des évêques, doivent être recrutés par le comité central ainsi que par le KGB avant leur admission ".En 2009, le patriarche Alexis II cède la place à Cyrille. Il poursuit la proche collaboration avec le régime, et donc surtout avec Vladimir Poutine. Selon la légende, sa mère Maria a fait secrètement baptiser son nouveau-né en 1952. Poutine est depuis 1992 un membre ouvertement pratiquant de l'Eglise - le KGB, tout comme le parti communiste, ne prenait auparavant que des athées à son service. Cyrille loue en 2011 la politique de Poutine comme " un miracle de Dieu ". Il est reçu au Kremlin comme s'il était de la famille. L'Eglise orthodoxe russe compte à nouveau 30.000 églises et autant de prêtres, formés dans 30 séminaires. Il y a plus de 800 monastères en activité.Le tandem Poutine-Cyrille est un heureux mariage de raison. Tant le patriarche que le chef d'Etat défendent le vieil ordre social-conservateur. Ils diabolisent les droits des homosexuels, l'égalité des droits entre homme et femme, les manifestations multiculturelles, et ainsi de suite. En théorie, l'Eglise orthodoxe russe récuse le nationalisme. En pratique, on peut lire des pamphlets antisémites, xénophobes, anti-occidentaux et nationalistes russes sur les sites web de l'Eglise.En 2015, le patriarche Cyrille déclare que l'annexion de la Crimée est " cruellement nécessaire ", étant donné que Kiev " persécute " les croyants russes orthodoxes et veut " détruire " leur Eglise. Pour ces raisons, il justifie aussi l'incursion russe dans l'est de l'Ukraine. Cyrille accueille avec le même enthousiasme les bombardements russes en Syrie. " La population syrienne doit être protégée des terroristes. Les chrétiens de Syrie sont particulièrement exposés. Leur églises sont saccagées et leurs prêtres sont enlevés. " En aparté, il admettra que " les musulmans souffrent tout autant ".Poutine limite petit à petit la liberté de culte officielle. Les " sectes étrangères " comme les mormons, témoins de Jéhovah, Hare Krishna, chrétiens charismatiques et autres courants religieux sont sévèrement encadrés. Fin 2016, l'instruction religieuse professée dans la rue ou à domicile est frappée d'interdiction sous peine de lourdes amendes. La foi ne peut encore se pratiquer que dans les églises reconnues officiellement, et il est pratiquement impossible d'obtenir une telle reconnaissance. Human Rights Watch considère cette loi comme " une violation de la liberté d'expression ". Mais cette situation peut être déplorée déjà depuis longtemps.L'Eglise orthodoxe se réjouit de la façon dont Poutine mène la vie dure à ses rivaux, lui rendant ainsi de facto son statut d'Eglise d'Etat. Les deux vivent en parfaite symbiose. Comme elle obtient tout ce qu'elle demande, l'Eglise offre en retour une légitimité morale à la politique du gouvernement. Personne ne comprend mieux " l'âme russe " que Vladimir Poutine.PAR FRANS DE SMET